Louis Pergaud
Le roman de Miraut
chien de chasse
BeQ
Louis Pergaud
Le roman de Miraut
chien de chasse
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 317 : version 1.01
Du même auteur, à la Bibliothèque :
La guerre des boutons
Le roman de Miraut
Je dédie ce livre
à tous ceux qui aiment les chiens
et particulièrement
à mon excellent ami
Paul Léautaud
romancier rarissime
chroniqueur savoureux
providence des chats perdus
des chiens errants
et des geais borgnes
bien cordialement
L.P.
Première partie
Chapitre premier
C’était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le
braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le
revers du coteau dominant le village que la route neuve
de Rocfontaine enlace de ses contours, la Guélotte, la
ménagère, venait d’allumer sa vieille lampe. La nuit
était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa
provision d’huile, elle avait attendu la pleine obscurité,
se contentant, pour vaquer aux menus soins du ménage,
de la clarté brasillante qui sortait par les soupiraux du
poêle et laissait flotter par toute la pièce un grand
mystère paisible et calme où les choses semblaient
sommeiller.
Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses
charnières, la mèche de coton rougeoya, s’enflamma
doucement ; une lumière jaune, faible, comme
hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la
femme, brandissant son flambeau devant la caisse
historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans
un coin son tic-tac régulier, ne put s’empêcher de dire
tout haut, bien qu’elle fût seule :
– Huit heures ! grand Dieu ! et il n’est pas là ! Le
« goûilland »1 !... Je gagerais qu’il s’est saoulé ! Pourvu
qu’il ne soit pas arrivé malheur au petit cochon !
Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les
causes de ce retard, s’arrêtant aux suspicions
fâcheuses :
– S’il s’est mis à boire en arrivant là-bas, avant
d’avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable
de laper complètement les sous et de ne rien acheter du
tout.
Ah ! j’aurais bien dû aller avec lui !
Pourvu qu’il ne fasse pas d’autres bêtises ! Un
homme plein, ça fait n’importe quoi ! S’il était battu,
des fois, et que les gendarmes l’aient ramassé ! Qu’est-
ce que deviendrait le petit cochon ?
Avec ça qu’il est déjà si bien vu depuis son dernier
procès-verbal !
Je lui ai toujours dit aussi qu’avec sa sacrée sale
chasse, il arriverait bien un jour ou l’autre à se faire
foutre en prison et à nous mettre sur la paille.
Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l’ont
pincé à l’affût, il avait bien juré que c’était fini et qu’il
ne recommencerait jamais plus !
1
Goûilland, débauché et ivrogne.
Oh ! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans
quoi il n’aurait pas vendu le fusil, le chien, les
munitions et tout le saint-frusquin. Au moins
maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat
sur braise quand on lui aura « enseigné un lièvre ».
Dire que nous en avons été pour plus de cinquante
francs avec les frais ! Dix beaux écus de cinq livres
qu’il a fallu donner à ce bouffe-tout de percepteur et
qu’on a dû manger du pain sec et des pommes de terre
pendant deux mois.
Mon Dieu ! pourvu qu’il n’ait pas bu les sous du
cochon ! Si j’allais voir chez Philomen ? Lui, était à la
foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés ; peut-
être pourraient-ils me dire quelque chose.
Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si,
d’aventure, Lisée rentrait durant son absence, il
trouverait fort mauvaise cette démarche, mènerait le
« raffut », jurerait les milliards de dieux et peut-être
ferait de la casse, elle jugea plus prudent d’attendre son
retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.
Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient
comme des yeux malades, lançant leurs rayons sur les
ventres des buffets et jouant avec les moulures des
pieds du lit. Le couvercle d’une marmite où cuisait le
lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre
un roulement semi-métallique, comme un appel
infernal. La chatte, Mique, s’étira sur son coussin au
bout du canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en
ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches
en devant, s’étira du devant, puis du derrière, et s’assit
enfin, les yeux mi-clos, la queue soigneusement
ramenée devant ses pattes.
La Guélotte retira la soupière placée sur l’avance du
fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme
une joue d’enfant. La colère grandissait et s’enflait en
elle avec l’appréhension et le doute.
– Grand goûilland ! grand soulaud ! grand cochon !
monologuait-elle à mi-voix.
L’attente vaine l’énervait de plus en plus, lui faisait
oublier toute prudence, et, quitte à écoper d’une ou
deux paires de gifles, elle se préparait à accueillir le
retour de son mari par une bonne scène dans laquelle
elle ne lui mâcherait pas ce qu’elle avait à lui dire. Neuf
heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille de
cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à
cache-cache avec l’insaisissable présent, tandis qu’au-
dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil
impassible de Gambetta se découpait dans une
couronne de larges lettres : « Le cléricalisme, voilà
l’ennemi ! » Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon
républicain, avait mis ce portrait là, bien en évidence,
pour faire enrager le curé lorsque d’aventure ce vieux
brave homme, avec qui il était d’ailleurs au mieux,
venait l’engager à ne pas négliger son salut, à accomplir
ses devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout
le monde.
Les aiguilles tournaient ! Neuf heures et demie !
Tous les foiriers étaient rentrés !
Pas de Lisée !
La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en
cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans
la nuit calme, aucun pas ne s’entendait et le blanc lacet
de la route se déroulait désert entre les grands jalons des
peupliers bruissants.
Elle rentra, referma l’huis avec violence et, de
colère, poussa même, dans l’évidement de mur qui
servait de gâche, le lourd verrou d’acier.
– Si tu t’amènes maintenant, tu poseras un peu,
grande charogne ! ragea-t-elle. Ça t’apprendra à arriver
à l’heure !
Le couvercle de la marmite grondait plus
violemment, comme énervé lui aussi. Des souris, avec
un bruit de charge, galopant entre le plafond et le
plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique de
sa rêverie et l’immobilisèrent un instant, les yeux ronds
et flamboyants, dans une attitude d’affût. Mais,
reconnaissant ce bruit familier et sachant par expérience
que celles-là étaient, pour l’heure du moins, hors de
portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante et son
air de sphinx.
Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient
derrière le poêle.
– Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa
la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou
de la bise ; chaque fois que nos « rattes » bougent, ça ne
manque jamais.
Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas.
Jésus ! Qu’il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des
maris ivrognes. Pourvu tout de même qu’il ne lui soit
pas arrivé malheur ! S’il fallait encore le soigner !...
aller au médecin, au pharmacien, dépenser des sous !...
Et s’il s’est laissé enfiler un mauvais cochon, une
« murie » qui ait mauvaise bouche. C’est qu’on tombe
quelquefois sur des sales bêtes qui ne savent sur quoi
mordre et qui ne profitent pas.
Un coup de poing dans la porte interrompit son
soliloque et la fit tressauter.
– Mon Dieu ! et moi qui ai mis le verrou ! S’il
entend quand je le retirerai, qu’est-ce qu’il va dire,
surtout s’il est saoul ? Je vais gueuler avant lui.
Elle ne fit qu’un saut jusqu’à l’entrée, tira
silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.
Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils
apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du
départ, avait fait charger sur leur voiture et, par la
même occasion, venaient voir le petit cochon que le
patron devait ramener.
– Comment, Lisée n’est pas rentré ! s’exclama
l’homme.
– Non, répondit la Guélotte, très inquiète ; mais où
l’as-tu laissé là-bas à Rocfontaine ? Quand l’avez-vous
quitté ?
– Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je
crois bien que c’était au café Terminus, oui, sûrement,
nous avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et
on a un peu parlé de la chasse, naturellement. Il a tué
dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré Pépé, et il
compte bien aller jusqu’aux deux douzaines. Ah ! on a
beau dire, c’est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans
nous vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du
canton. Il ne voulait pas croire que Lisée ne chassait
plus.
« – Si c’était pas toi qui me le dises, là, en chair et
en os, que t’as vendu ton flingot et ton vieux Taïaut, je
pourrais pas me le figurer.
« – Qu’est-ce que tu veux ! s’excusait Lisée. J’étais
pris ; les gendarmes et le brigadier forestier Marlet
m’avaient à l’oeil ; je me connais, j’aurais pas pu me
tenir et ils m’auraient sûrement repincé. Alors, tu vois
le tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à
verser pour conserver la « kisse » et la vieille à la
maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J’ai
tout bazardé.
« – Sacré nom de Dieu ! reprenait Pépé, j’aurais
jamais eu ce courage-là, moi ! C’est les lièvres de
Longeverne qui doivent rien rigoler !
« – Ah ! mon vieux, m’en reparle pas, ça me fait
trop mal au coeur. »
Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je
les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de
foire acheter une mère brebis avec ses deux moutons
pour les hiverner.
Vers deux heures je suis repassé à l’auberge pour
charger le sac de sel que ton homme y avait entreposé,
mais on m’a dit que Lisée n’était plus là et qu’il était
allé chez quelqu’un avec Pépé. J’ai pensé que c’était
pour le cochon ; mais j’avais plus le temps d’attendre et
on s’en est revenu à Longeverne les deux, la vieille.
– Il n’était pas saoul, Lisée, quand tu l’as quitté ?
s’inquiéta la Guélotte.
– Oh ! ça non ! j’en suis sûr. Il n’était pas à jeun,
bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais, pour
dire qu’il était saoul, non, on ne peut pas dire qu’il était
saoul !
– C’est que j’ai rien que peur qu’il n’ait encore fait
des bêtises.
– Quoi ! Quelles bêtises veux-tu qu’il fasse ?
– Sait-on ? Les hommes saouls !...
Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans
doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une
tasse de café ou une goutte ?
– On prendra une petite larme, histoire de trinquer.
La femme de Philomen s’assit sur le canapé, près de
la Mique qu’elle caressa, tandis que son mari se mettait
à califourchon sur une chaise.
Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le
fourneau contre le dossier du siège, puis extirpant de sa
poche de pantalon une vessie de cochon séchée et
bordée de tresse noire contenant son tabac, il bourra
méthodiquement et avec le plus grand soin son brûle-
gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux
allumettes de contrebande, collées l’une à l’autre, les
sépara, en frotta une contre sa cuisse, et alluma,
affirmant son profond mépris du fisc :
– Vive la régie de Vercel ! Si on n’avait pas celles-là
pour enflammer celles du Gouvernement, on pourrait
bien se brosser pour avoir du feu.
Sa femme, durant ce temps, s’inquiétait de la façon
dont pondaient les poussines de la Guélotte et du
nombre de petits qu’avait fait sa grosse mère lapine.
Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe.
Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient
comme une onde monotone, rien ne bougeait au dehors.
Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte,
excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l’horloge
tournaient.
Quand son culot, trois fois rallumé, s’éteignit
définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de
dix heures sonnèrent, et Philomen, frappant deux
claques sur ses cuisses, se leva.
– Dix heures ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ce sacré
Lisée peut bien foutre ? Allons, il est temps d’aller au
lit. Demain, la charrue nous attend : nous avons une
« planche » à lever et le travail ne se fait pas tout seul ;
mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton
petit cochon.
– Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui
remontait la colère, le petit et le gros qui doit ramener
l’autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus
cochon des deux.
Ah ! le goûilland, le salaud, la sale bête !
Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle
entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs
d’invectives violentes contre son ivrogne de mari qui ne
pouvait jamais rentrer de jour...
Une heure se traîna encore, puis une demie.
La Guélotte s’était couchée sur le canapé et avait
essayé de dormir, mais c’était bien impossible ; alors
elle s’était relevée, puis, de cinq minutes en cinq
minutes, était allée écouter à la porte si elle entendait
marcher sur la route, et, en fin de compte, résignée et
ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en
poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la
façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son
homme.
Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé
du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main,
pour éclairer l’entrée du maître.
Alors la porte s’ouvrit, et Lisée, magnifiquement
saoul, s’encadra dans le chambranle.
Il ne ramenait point de petit cochon, mais une
bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un
fusil Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main
droite, il tenait une cordelette au bout de laquelle un
petit chien de trois à quatre mois tirait de toutes ses
forces vers les marmites.
– Ici, Miraut ! nom de Dieu ! ici, sacrée petite
rosse ! T’es pas pus pressé que moi, bégayait Lisée, la
langue pâteuse.
– Et le petit cochon ?
– J’ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j’ai
retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus
longtemps, cette comédie ! Lisée qui ne chasse plus !
allons donc !
La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme
une statue, fixait tour à tour son homme et le chien.
– Fais à manger à cette bête, commanda Lisée : tu
vois bien qu’elle a faim !
– Et les sous ? décrocha enfin la Guélotte.
– Pisque j’te dis que j’ai racheté un fusil et un
chien !
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Doux Jésus, ayez
pitié de nous ! râla la femme en se tordant les bras.
Misère de moi d’avoir un pareil ivrogne ! Nous serons
un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur
la paille !
– Assez ! assez ! nom de Dieu ! ou je refous le
camp ! menaça Lisée.
– Mais, soulaud, qu’est-ce que tu boiras cet hiver,
puisque tu as déjà tout bu aujourd’hui les sous du
ménage ; qu’est-ce que je boirai, moi ?
– Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe.
– Ah oui ! tu peux bien plaisanter, grand voyou,
grande gouape, grand saligaud ! Point de cochon, point
de lard ; point de jambon, point de saucisses. Tu
mangeras ton pain sec, grand mandrin !
Cette réception n’était pas tout à fait du goût de
Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et
de ces prophéties.
L’alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux
sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme
cessât, et il le lui fit bien comprendre dans une réplique
acerbe et virulente dont le ton ne laissait aucun doute
sur la qualité des actes qui allaient suivre.
– Et moi, qu’est-ce que je mangerai avec mon pain ?
continua-t-elle, gourmande.
– Tu mangeras de la m... nom de Dieu !... tonna-t-il.
La Guélotte se tut.
– Fais à manger à cette bête et vivement !
– Sale « viôce »1, ragea la femme, en bousculant le
chien.
1
Viôce, chien répugnant, rouleur et crotté.
Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de
Lisée.
Chapitre II
La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps
que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.
Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu’il eut mangé
une petite terrine de soupe trempée avec de l’eau de
vaisselle, de la relavure, comme disait la Guélotte, vint
flairer de son mufle encore épais les petits chats
endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et de ces
deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n’avait
aucune raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à
côté d’eux et s’endormit.
La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant
qu’elle ne connaissait point encore, s’était levée sur ses
quatre pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait
suivi avec un immense intérêt ses évolutions par la
pièce. Le geste de confiance qu’il eut en s’étendant
auprès des chatons lui fut sans doute sensible : elle
augura bien de sa jeunesse ; sa maternité généreuse
pouvait s’étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que
les jeunes minets, ne leur voulait cependant pas de mal.
Elle savait ce qu’il était, elle connaissait sa race, elle
l’adopta.
Légère, elle sauta de son canapé et s’approcha du
trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha
tour à tour Mitis et Moute, ses enfants, puis à deux ou
trois reprises, après l’avoir bien flairé, elle lécha de
même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se
réveilla point pour autant et continua de reposer en paix
entre ses deux frères adoptifs.
Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son
pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa
géniture, elle fila par les chatières pour sa chasse
nocturne à l’écurie, à la grange et dans les hangars de la
maison.
Lisée mangea à même dans la soupière la potée de
soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud,
s’octroya sur un chanteau de pain d’une livre un
respectable bout de lard, ingurgita un demi-pot de
piquette et, l’estomac satisfait et la tête lourde, se
déshabilla puis se jeta sur le lit où, l’instant d’après,
ronflant comme un soufflet crevé, inaccessible au
remords, il reposait du sommeil des justes.
Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se
coucher seule dans le lit de la chambre haute.
Au réveil, la situation restait, naturellement, fort
tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne
d’avoir agi sans consulter sa femme ; sacrifier ainsi
l’argent d’un cochon, c’était évidemment osé, enfin !...
d’autant plus que rien ne le pressait de se reprocurer un
fusil et un chien ! oh ! quoique !... Et puis, zut ! il fallait
tout de même, un jour ou l’autre, qu’il retrouvât
l’argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un
peu plus tôt ou un peu plus tard !...
Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se
sentait fautif.
La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.
Dès le premier coup de l’angélus, debout en même
temps que ses poules, elle descendit et entra dans la
chambre du poêle où Lisée, pour temporiser, fit
semblant de dormir encore.
Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer
ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée
fut bien forcé d’ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea
bon de prendre un air digne et sévère pour en imposer à
sa vieille.
L’autre s’aperçut de sa mine renfrognée.
Recommencer la scène de la veille, traiter son mari de
cochon et de soulaud, elle y pensait bien, certes, mais
elle savait que le chasseur avait la main leste ; elle
n’ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait
l’humeur peu accommodante et qu’elle risquait gros, si
elle dépassait certaines limites qui n’avaient, hélas !
rien de fixe, de recevoir une ou deux bonnes paires de
gifles, voire quelques coups de pied au derrière qui lui
rappelleraient une fois de plus que braconnier comme
charbonnier est maître en sa baraque, que c’est le mari
qui est fait pour porter la culotte, et que l’homme, nom
de Dieu ! c’est l’homme ! Elle se tourna donc contre
Miraut, lequel, à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc
ou mieux le derrière à la critique, car, durant la nuit,
pris de besoins pressants, il s’était soulagé
abondamment et de toutes façons. Une borne odorante,
et d’une taille magnifique pour un tel animal, se dressait
devant le pied du buffet et une superbe rigole, avec lacs,
îlots et presqu’îles, s’allongeait du même buffet jusqu’à
la porte de la cuisine.
En contemplant ce désastre, toute la colère de la
Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le
calme boudeur et rancunier qui séait en l’occurrence,
elle s’en prit violemment au chien qui avait fauté et à
l’homme qui était le premier responsable dans cette sale
affaire.
– Tiens, regarde donc ce qu’elle a fait, ta rosse, et
comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt
une écurie ici !
Ce n’était pas assez de nous ôter le pain de la
bouche pour l’acheter, il faut que tu le laisses encore
tirer tout en bas par la maison.
– Hein ! quoi ? fit Lisée, comme arraché à de graves
réflexions.
– C’est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de
chien ; ah ! je m’en vas te le balayer, moi, tu vas voir !
Et, s’élançant sur le coupable encore endormi, la
matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.
– Boui ! boui ! vouaou ! s’exclama plaintivement et
en sautant de côté le petit chien, tandis que ses deux
camarades chats, subitement réveillés eux aussi,
faisaient leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes
moustaches et juraient en montrant les dents, croyant
que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la
chambrée.
– Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise
foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour
sûr qu’ils vont quitter la maison et nous serons dévorés
par les souris !
– Fous-moi la paix, nom de Dieu ! répliqua Lisée,
révolté d’une telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te
venge pas sur une bête sans défense.
S’il a pissé ici, c’est pas de sa faute, c’est de la
tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine
entr’ouverte, il serait allé à l’écurie ou à la remise ; il ne
peut pas passer par les chatières, lui. D’ailleurs, c’est
une bête propre, on me l’a dit, et cette nuit je l’ai
entendu pleurer : c’était sûrement pour qu’on lui
ouvre...
– Alors pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
– Pourquoi ? pourquoi ? est-ce que je me
souvenais ? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu
n’en sais rien.
Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et
menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais
tâche que je t’y reprenne à toucher à mon chien quand il
n’aura pas fait de mal.
Une bête gentille et douce qui a dormi toute la nuit à
côté des chats sans qu’il y ait eu entre eux la moindre
histoire ! Et tu viens me dire que c’est lui qui les a
épouvantés, comme si ce n’était pas toi, espèce de
rosse, avec tes grognements de truie qu’on saigne.
Recommence que je te dis ! recommence si tu as envie
que je te « bredouche ».
– Doux Jésus ! attesta la Guélotte : être fichue à la
porte de chez soi par un chien ! Cochon ! marmonna-t-
elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d’une
fois !
Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient,
sans dire mot, de manger leurs pommes de terre, un
bruit de souliers ferrés cria sur le seuil et la porte de la
cuisine s’ouvrit bruyamment. Les jeunes chats qui
jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,
s’arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui
mangeait des épluchures derrière la chaise de son
maître, dressa subitement son petit mufle.
– Wrraou ! bou ! bou ! s’exclama-t-il d’un ton
cependant encore timide et incertain.
– Qu’est-ce que j’entends ? interrogea Philomen,
petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il
l’avait promis, venait voir le cochon annoncé.
– Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en
désignant de l’oeil son mari.
– T’as donc ramené un chien ? questionna le
chasseur, en tordant du pouce et de l’index sa forte
moustache blonde. Ben ! elle est bonne, celle-là. Il ne
se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien
qu’il se sent chez lui.
– Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là,
reprit la femme.
– On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée.
Viens ici, viens, mon petit Miraut !
– Sacrédié, mais c’est un tout beau ! continua
Philomen.
– Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera
un crâne chien ! C’est Pépé qui me l’a fait avoir. Il
vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure
porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu
sais, un bon corniau, un premier chien, un lanceur
épatant.
– Quand les corniaux se mêlent d’être bons, il n’y en
a pas pour leur damer le pion.
– Viens faire voir ta gueugueule, mon petit !
– Oui, oui, une gueule noire, il est robuste ; les dents
sont bien plantées, l’oreille est double, l’attache est
nerveuse et il a l’os du crâne pointu, signe de race.
– Et regarde-moi ce fouet ! ajouta Lisée ; hein, est-
ce fin ! Ah ! oui, une belle bête.
– Une belle robe aussi, ma foi ! blanc et feu avec les
taches brunes sur les flancs, c’est rare !
– Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement ; ce sera le
meilleur de la portée ! C’est la mère elle-même qui l’a
choisi !
Oui, quand la chienne a eu fait ses petits, le gros, qui
connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne voulait lui
laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la
cuisine pendant qu’il faisait transbahuter toute la petite
famille sur un sac dans la pièce voisine.
Tu sais alors ce que font les mères ?
– Je l’ai entendu dire.
– Quand elles retournent à leur niche et qu’elles ne
trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la
chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la
retrouver.
– Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu ? Quand la
Cybèle que j’avais avant ma Bellone avait déballé et
que je lui tuais tous ses petits, si je n’avais pas bien soin
de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les
décrotter et me les ramenait un à un à la niche, tous
claqués comme de juste. Bien mieux, ma vieille
branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas,
elle nous avait suivis quand même. La marche, la
course, l’ont avancée tant et tellement qu’en plein
lancer elle a été prise des douleurs. Cette crâne bête a
fait deux petits, les a cachés, a repris la chasse derrière
les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la
maison, elle est allée chercher ses deux chiots à
l’endroit où elle les avait déposés trois heures
auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car elle n’en
pouvait ramener qu’un à la fois entre ses dents, pendu
par la peau du cou.
L’un d’eux a péri, mais l’autre, faut croire qu’il était
costaud, a vécu et je l’ai élevé. C’est çui que j’ai donné
au médecin de Sancey, un bon suiveur.
– Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on
reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu’il faut
garder de préférence ?
– Oui, je me rappelle, attends voir !
– Mon vieux, on s’arrange comme je t’ai dit
qu’avait fait le gros et les chiennes viennent les
reprendre pour les reporter à leur couche. C’est là,
alors, qu’il faut se fier au flair de ces braves bêtes. Elles
voudraient bien emmener tous à la fois leurs
nourrissons, mais bernique ; là, c’est comme au trou
pour passer : chacun son tour. Alors, elles les sentent,
les lèchent, les relèchent, les bousculent, les flairent, les
reniflent bien l’un après l’autre, et puis elles se
décident, et alors, mon ami, le premier qu’elles
empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça
sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez
excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un
maître chien, quoi.
– C’est Miraut que la chienne a repris le premier
dans le tas. Voilà ce qui m’a décidé définitivement.
Je savais bien, au fond que j’avais toujours le temps
de retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là
ça n’arrive pas tous les jours ; d’autant que le gros qui
est un bon type et un vieux copain à Pépé, un homme
qui sait ce que c’est que d’aimer la chasse, m’a dit
comme ça, quand je lui demandais combien qu’il en
voulait :
– Allons, Lisée, tu veux rigoler, j’suis pas marchand
de chiens, moi ! Tu vendrais un chien, un jeune chien à
un chasseur qui en aurait « de besoin », toi ?
– Jamais ! que j’ai répondu, mais, la civilité...
– Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le
premier lièvre qu’il te fera tuer, nous le boulotterons
ensemble, toi, Pépé et moi.
C’est-y entendu ?
– Vas-y ! que j’ai répliqué, et on s’a serré la louche.
Maintenant, que j’ai ajouté, voici cent sous pour ta
gosse, pour s’acheter ce qu’elle voudra, « pas que » je
vois bien que ça lui fera mal au coeur de quitter son
petit toutou. Mais, elle peut être tranquille, il ne sera
pas malheureux chez nous, et bien soigné ; mes chiens à
moi, c’est des amis et je verrais un cochon qui touche à
un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
souffrir les bêtes, j’y casserais la gueule.
– Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si
j’avais connu le salaud qui, l’année passée, a fichu un
coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son
coup de fourche, moi, et avec usure.
– Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu’elle a
lapé l’assiette d’un chat, ou gobé un oeuf dans un nid,
c’est être trop brute ou trop lâche ! Si mon chien fait
des sottises, je suis solide pour les payer, j’ai jamais
refusé de rembourser les dégâts quand c’était prouvé,
comme de juste.
Mais, mes bêtes, c’est la même chose que mes
gosses, je ne veux pas que quelqu’un d’autre que moi y
touche. C’est moi qui juge quand ils ont besoin d’une
taloche ou d’une correction, et on sait que je ne la leur
ménage pas, s’ils la méritent ; seulement nous autres,
on sait ce qu’on fait quand on tape et on ne risque pas
d’estropier ni de donner un mauvais coup.
– Voilà ! Si on buvait une goutte, proposa Lisée.
J’t’ai pas seulement remercié de m’avoir ramené mon
sac de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content ?
– Oui, bien content, et tu sais que je ne l’ai pas
payée trop cher. J’ai de quoi les hiverner comme il faut,
elle et ses agneaux ; au printemps les moutons seront
bons à vendre, ils me repaieront plus que je n’ai donné
pour les trois et j’aurai la mère de bénéfice. Mais tu as
racheté un fusil aussi, que je vois.
– J’ai racheté le « Faucheux1 » du père Denis, il ne
peut plus chasser, lui ; c’est la vue qui baisse et les
jambes qui ne vont pas ; mais son flingot est presque
neuf : les canons sont solides, les batteries (écoute)
sonnent comme des clochettes d’argent et il est choqué
du coup gauche, ça fait qu’on peut tirer de loin.
– Tu l’as payé cher ?
1
Lefaucheux.
– Trente francs ! c’est pour rien. Quand je songe que
j’ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à
Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps
autour de sa ferme... sûrement il ne valait pas çui-là.
Tu vois bien que ma femme n’avait pas de raisons
pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de
l’eau chaude.
– Ah ! les femmes !
– À la tienne ! mon vieux.
– À la tienne !
– Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller
mes savates !
– Ah ! il n’a pas fini de t’en bouffer des chaussettes
et des croquenots et des tire-jus, tu veux encore
entendre plus d’une chanson de ce côté-là.
– Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui
apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens
dessus dessous.
Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau,
peut-être qu’elle rangera le reste !
– Qu’il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer
son nez dans mon linge ! menaça la Guélotte.
Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il
siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout
joyeux gambader sur leurs pas.
– Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais
te montrer ton domaine maintenant ; nous allons partir
au bois faire quelques fagots. Rien de tel que l’air du
bois pour vous remettre d’aplomb quand on a la grosse
tête.
Chapitre III
– Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande
Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent
partis, crois-tu que mon grand ivrogne m’a encore
ramené une « viôce » à la maison !
– Y a bien pitié à toi ! concéda l’autre qui n’aimait
guère que ses poules.
– Si encore on avait le moyen ! Mais nous avons
déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus !
Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! et il va rechasser,
reprendre des permis, des actions ; dépenser des sous à
acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de
toutes sortes et se faire repincer quand la chasse sera
fermée, « pasque », j’le connais, ce grand mandrin-là, il
ne pourra pas se tenir de braconner.
La grande Phémie qui était vieille fille et, selon
toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait
Philomen, balança son goitre, tel un canard son jabot
gonflé de pâtée, puis secouant sa petite tête d’oiseau,
émit cet aphorisme de laide que les événements ne lui
avaient sans nul doute jamais permis de vérifier
expérimentalement :
– Les hommes, c’est tous des cochons !
Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et
émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes
inspirées par l’annonce du voisinage de ce jeune et
dangereux carnassier.
– Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout !
J’ai bien peur que ta sale murie ne s’en vienne rôder
autour de ma porte, épouvanter mes poules, les
empêcher d’ouver1, les faire se sauver ailleurs et me les
saigner.
Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque fois qu’il
passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous
les nids : il s’en paye des omelettes !
– Pourvu que le sien ne s’y mette pas, espéra la
Guélotte qui voyait les nuages noirs s’accumuler sur sa
maison.
– Ah ! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille,
il faut faire bien attention à eux et ne pas les manquer.
Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des
coups de trique, autrement c’est fichu ! Ah ! ton homme
aurait bien mieux fait de ne pas se saouler hier et de te
ramener un petit cochon.
1
Ouver, pondre, faire son oeuf.
– Las moi ! se lamenta la Guélotte, accablée.
– Et s’il se met à les manger, les poules, ou à saigner
les lapins, ou à courser les moutons ? Le Cibeau du
maître d’école, celui qu’il a vendu à des messieurs de
Besançon, lui en a fait payer pour plus de cent francs
dans une année. On a beau avoir des sous, toucher des
mandats du gouvernement, et faire les écritures de la
« mairerie », gn’a ben fallu qu’il s’en débarrasse de sa
sale rosse sans quoi les gens allaient faire des pétitions
et le dénoncer tous les quinze jours jusqu’à ce qu’on lui
foute son changement.
La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces
histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée
au noir encore par la méchanceté de la Phémie la
révoltaient contre ce qu’elle appelait la bêtise et
l’égoïsme de son homme.
– Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir,
dans quelle position va-t-il nous mettre ? Et dire qu’il
ne m’a même pas demandé avis ! J’suis donc la
dernière des dernières : ah ! la grande vache ! la grande
fripouille ! Mais ils n’ont pas fini, son sale Azor et lui,
j’te leur en foutrai des soupes claires et des pommes de
terre cuites à l’eau, et s’ils deviennent gras, ça ne sera
pas de ma faute !
– Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse,
insista la vieille teigne, c’est bien facile ! J’vais te dire
comment on s’y prend : tu n’auras qu’à lui donner une
éponge grillée dans du beurre ou dans du saindoux ; une
fois frit, cela se réduit à presque rien ; comme cela sent
bon la graisse, ces voraces-là te bouffent ça d’une seule
goulée sans se douter de rien ; mais l’eau de leur
estomac fait regonfler la machine ; au bout de quelque
temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni
d’un côté ni de l’autre et ils crèvent étouffés, les sales
goulus !
Et va-t’en chercher de quoi le Médor est claqué et
courir après celui qui a fait le coup !
La Guélotte réfléchissait.
– Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent
pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il
n’était pas sans danger, quoi qu’en dît la Phémie.
Lisée aimait ses chiens.
Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de
toutes sortes et de toutes couleurs : il en avait eu un – il
y a bien longtemps de ça – mangé du loup ; un autre
décousu par un sanglier, un troisième qui s’était tué en
poursuivant un lièvre qu’il serrait de trop près : tous
deux, le capucin le premier et le chien immédiatement
derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice et le
chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour
remonter les deux cadavres ; il en avait eu un qui avait
suivi une chasse au tonnerre de Dieu et qu’on n’avait
jamais revu : perdu, tué, volé ? Nul ne savait ! Lisée
avait eu bien du chagrin chaque fois qu’un tel malheur
lui était advenu, il avait même pleuré sur quelques-uns
de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux
compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours,
avec une sorte de piété amicale, enterrés dans un petit
coin de son verger où l’herbe poussait à chaque
printemps plus verte et plus drue.
Mais, jamais, non jamais il n’avait été aussi furieux
que le jour où son vieux Finaud s’en vint râler à ses
pieds, empoisonné.
Ah ! oui ! ce n’était pas oublié ! Maintenant encore,
quand on évoquait la chose, ses veines du front se
tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés
s’arrondissaient comme des maillets, prêts à cogner.
Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné
son chien, il avait bien fallu qu’il la découvrît. Après
une enquête aussi minutieuse que lente et discrète,
d’insidieuses questions au pharmacien et au boucher,
des observations sans nombre, il avait réuni un
irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le
lâche hypocrite qui n’osait pas l’attaquer en face. Il
avait longtemps attendu son heure, différant la
vengeance jusqu’au moment où l’affaire serait presque
oubliée et où l’autre n’y penserait plus.
Et puis, un beau soir que son empoisonneur était
parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu,
était venu s’aposter pour l’attendre au coin du bois du
Teuré. Quand il arriva, le chasseur l’aborda carrément
sur la route, se nomma : C’est moi Lisée ! puis lui
rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
d’assassin et de lâche, et, après l’avoir largement
souffleté, le colleta.
Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps
endigué, remontant du plus profond de son coeur, il
avait administré au chenapan une de ces tournées
fantastiques, une de ces volées de coups de pied et de
coups de trique si terrible, que l’autre, cabossé, meurtri,
tâlé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant
d’oser sortir et ne s’était jamais vanté de la chose.
Mais pas un chien n’avait péri depuis au village : la
leçon avait profité.
– Empoisonner Miraut ! Lisée n’aurait ni trêve, ni
repos avant d’avoir découvert l’assassin. C’était courir
un trop gros risque, se vouer à une existence plus
infernale encore, car alors, nulle journée ne se passerait
sans insultes, ni gifles, ni coups de pied quelque part.
Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n’est
pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir
devant vous se tordre et se retordre, ne hurler que
lorsque la douleur leur tord les boyaux et vous bourrer
des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à vous
décrocher les foies.
Ah ! le vieux Finaud !
Il était rentré, plein comme un boudin, après une
tournée apparemment fructueuse dans le village. Même
que ça ne sentait pas la rose quand il se lâchait et on
l’avait fourré tout de suite à l’écurie où il passerait en
paix sa nuit de digestion.
– Il s’est nourri, disait en riant Lisée ; sûrement qu’il
aura dû bouffer quelque mondure de vache1 ou quelque
ventraille de mouton.
Mais le lendemain, quand le chasseur s’en était allé
à l’écurie pour délier les bêtes et les conduire à
l’abreuvoir, ç’avait été une autre histoire. Le chien qui
souffrait déjà, mais se taisait stoïquement, avait voulu
aller à lui et, comme d’habitude, lui dire bonjour en se
dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il
avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le
train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les
jambes étaient raides.
Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait
1
Mondure, délivrance.
hurlé un long coup de souffrance et de rage.
Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris
son chien dans ses bras, l’avait transporté dans la
chambre du poêle et déposé sur un coussin, auprès du
feu. Là, il l’avait examiné, lui avait ouvert la gueule,
soulevé la paupière, regardé l’oeil qui était encore assez
clair. Il avait vu tout de suite.
– Cré nom de Dieu ! Mon chien est empoisonné !
Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du lait !
Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison
trop peu énergique, puis il était retombé dans son
abattement douloureux ; son poil se hérissait, ses yeux
s’injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre
et tremblait de froid.
– Qu’est-ce qu’il a bien pu manger, bon Dieu de bon
Dieu ? rageait Lisée : si je le savais seulement !
Et Philomen était venu.
– Faut le faire dégueuler ! avait-il ordonné. Je vais
chercher de l’huile de ricin. On les sauve souvent avec
et j’en ai toujours à la maison.
Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son
vieux chien pendant que son ami, avec des précautions
fraternelles, ingurgitait au patient un grand demi-verre
du visqueux breuvage.
Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la
strychnine probablement), avalé dans un morceau de
viande, n’avait produit son effet que tard, lorsque la
digestion était déjà en train. Il aurait fallu être là alors,
se douter et s’y prendre immédiatement. Mais le
pouvait-on ? Il était probable que cela avait dû débuter
par de fortes coliques et un chien ne se plaint pas de
coliques. Toute souffrance qui n’a pas une cause directe
et visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que
les douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât
par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de
raidissement, étaient, après l’absorption de l’huile,
devenues plus rares et l’oeil semblait aussi s’être
éclairci. Finaud s’était même levé tout seul et il avait
tenté de remuer la queue en regardant son maître. Mais
il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et
les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle
autour de lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces
yeux inquiets, ces grosses mains tremblantes pour
comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse
apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces
écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans.
Lorsque reparurent les crises et que le chien, en se
raidissant, se prit à hurler, leurs yeux devinrent
humides, brillants ; l’on sentait en eux de la douleur et
de la colère, et plus d’un qui n’osait se moucher, de
crainte de paraître bête, avala silencieusement une
larme en mordant sa moustache.
Quand, après douze heures atroces d’agonie, le
vieux Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une
crise terrible, ils partirent tous, l’un après l’autre, sans
rien dire, les épaules voûtées et le dos rond, tout bêtes
de cette douleur contre laquelle rien ne les avait
cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé1, la tête dans
les mains, pleurait silencieusement son chien.
– Ah ! que non ! La Guélotte ne voulait plus de ces
scènes-là chez elle, sans compter qu’un chien de chasse,
ça vaut des sous, surtout quand c’est dressé. Non, ce
qu’il fallait, c’était simplement harceler sans trêve les
deux êtres, les deux alliés, ses deux ennemis : son mari
et le chien ; les faire souffrir l’un par l’autre, chercher si
possible à les amener à se détester, mettre Lisée en
colère contre Miraut ou profiter d’une de ces rages que
provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son
homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou
donner, ou vendre encore, ce qui serait tout profit pour
le ménage.
Oh ! elle trouverait bien ! D’abord, elle allait
dorénavant laisser les ordures en place : le patron les
1
Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre
du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l’on se
repose fréquemment après le dîner du soir.
enlèverait lui-même si ça lui disait ; quant à la soupe,
elle serait maigre et que ce sale cabot de malheur
s’avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux
vêtements ; qu’il s’avisât de courir après les poules et
de « coucouter » les oeufs ! Le manche à balai était là,
peut-être, et le fouet aussi, et son homme n’aurait rien à
dire là contre, c’était du dressage, quoi ! on ne peut pas
se laisser dévorer par une bête ! Et au besoin elle
jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait
le chien. Lesquels ? elle ne savait pas encore, mais elle
trouverait certainement.
Ah ! il faudrait bien qu’elle obtînt l’avantage enfin
et qu’il disparût, l’intrus qui s’était introduit à la faveur
d’une saoulerie. Lisée n’aimait pas les scènes ; il en
entendrait des plaintes et elle te lui en servirait des
lamentations de Jérémie, comme il disait, et plus qu’à
son saoul, mon bonhomme, espère ! Il aimait à être
propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et il
chercherait les brosses, et s’il y avait d’aventure du
linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à
lui, et ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire
raccommoder ça où il voudrait, chez le cher ami qui lui
avait déniché son animal. Ah ! on verrait bien qui est-ce
qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c’est qui
parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de
Pépé ou à ce propre à rien de gros de Rocfontaine.
Chapitre IV
Lisée n’eut pas besoin de réitérer son invitation à la
promenade. Dès qu’il eut vu son maître se diriger vers
la porte, Miraut, avant lui, s’y précipita, et avec un tel
enthousiasme qu’il s’empâtura dans les jambes du
chasseur et manqua de le faire piquer une tête en avant,
à la grande joie de la Guélotte, qui ricana :
– S’il pouvait seulement lui faire ramasser une
bonne bûche et lui cabosser le nez comme je
voudrais !...
Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant
d’entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui,
peut-être simplement pour faire rager sa femme et lui
prouver que son affection n’était point amoindrie, se
mit à lui parler avec une sorte de zézaiement maternel :
– Que n’est-i content ce petit ciencien de sortir avec
son papa Lisée ?
– Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.
– Qu’on va-t’i serser des yèvres ?
– Bou ! bou ! reprenait le petit chien.
– Grand idiot ! ricanait la femme tandis qu’ils
gagnaient la porte tous deux, l’un gambadant, la gorge
pleine d’abois joyeux, l’autre riant silencieusement
dans sa barbe de bouc.
Miraut avait compris le sens général des paroles de
Lisée. Il savait qu’on allait sortir et courir et jouer ; la
direction de la porte prise par son maître lui confirmait
d’ailleurs cette merveilleuse promesse. Il est deux séries
de mots que les jeunes chiens saisissent extrêmement
vite : ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux qui
les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots
correspondent à la satisfaction des deux grands besoins
primordiaux des jeunes bêtes domestiquées : la
nourriture et le mouvement. Tous leurs instincts sont
donc perpétuellement tendus vers l’accomplissement
des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard,
avec d’autres besoins, naissent d’autres aptitudes, et
Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes portes non
verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre à
les fermer. D’ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-
être grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à
reconnaître, parmi le bafouillage humain, les syllabes
magiques qui présagent la venue de la gamelle de soupe
ou qui donnent la clef des champs.
Lisée n’en fut pas moins attendri de cette marque
d’intelligence qui lui permettait de fonder sur les
aptitudes de son chien les plus belles espérances.
Il décida qu’on prendrait la ruelle jusqu’au centre du
village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur
la voie principale, de façon que le chien pût avoir une
idée d’ensemble du pays qu’il allait habiter.
Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas
marcher tout seul.
Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité
dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être
qu’elles n’attendaient point, s’enfuirent et s’envolèrent
à grands cris et grands fracas, tandis que le coq, les
plumes hérissées, la crête au vent, piaillait des roc-cô-
dê ! menaçants et furieux, tout en se retirant, lui aussi,
avec prudence.
Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui
l’enchantait et de ce mouvement de retraite qui
l’encourageait, allait peut-être transformer en offensive
vigoureuse son élan en avant, lorsqu’un mot du maître,
haussant le ton, le rappela à lui :
— Ici ! Veux-tu bien !... petit polisson ! Faut laisser
les poules tranquilles ! Allons, viens ici !
Comprenant qu’il avait peut-être fauté, Miraut,
quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre
les genoux de Lisée, puis, absous d’une chiquenaude
amicale, repartit aussitôt.
Un petit bâton sollicita son attention : il s’en saisit
et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta
fièrement jusqu’à la première bouse de vache, pour
laquelle il l’abandonna sans hésiter.
— Sale ! petit sale ! veux-tu bien lâcher ça, gronda
Lisée.
Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son
maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait
pourtant si bon et allait chercher autre chose, quand il
tomba tout à coup en arrêt, roide, entièrement
immobile, figé sur ses quatre pattes.
– Allons, viens-tu ? reprit son maître.
Mais Miraut ne bougeait pas.
– Viendras-tu donc, traînard ! accentua Lisée.
Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans
plus remuer qu’une souche, semblait médusé là, par
quelque effrayant spectacle.
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a donc ? interrogea le
chasseur en jetant les yeux dans la direction vers
laquelle Miraut regardait toujours.
– Ah ! c’est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il.
Viens voir ici ma Bêbê ! Ah ! on ne le connaît pas
encore, çui-là ! Allons, viens voir, viens, j’vas te
présenter.
La chienne, en découvrant deux rangées superbes de
crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis
s’approcha de lui, frétillant du fouet et tortillant du
derrière.
C’était la chienne de l’ami Philomen : elle avait
souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi
qu’avec son maître et s’étonnait à juste titre de ce
nouvel arrivant.
Lisée flatta la bête et appela Mimi.
En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois
du plaisir et de l’appréhension, il s’approcha du groupe.
Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une
brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le
toisa de toute sa hauteur.
– Allons ! allons ! calma Lisée d’une voix
conciliante, allons ! tu vois bien que c’est un petit ; ne
lui fais pas de mal, voyons, puisque j’te dis que c’est un
gosse et que vous allez faire une paire d’amis.
Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle,
toujours digne et grave et sévère, l’inspecta
minutieusement sur toutes les coutures et pertuis. Son
nez, en effet, plus ou moins plissé, ce qui témoignait du
mépris, de la surprise ou de la sympathie, se promena
de la gueule pour sentir ce qu’il avait mangé, au ventre
pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et
ailleurs pour en discerner le sexe.
Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
complémentaires que c’était un mâle, son poil
s’abaissa, ce qui indiquait que la colère, la méfiance et
la crainte étaient abolies. Et elle se laissa
complaisamment lécher la gueule par Miraut qui flattait
en elle une puissance redoutable.
– Allons, c’est très bien, conclut Lisée en lui
donnant une petite tape d’amitié sur la tête ; vous voilà
copains comme cochons, à présent.
Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa
flânerie par les buissons et les haies, en quête d’os jetés
ou de toute autre pitance plus ou moins haute en odeur
et en goût.
On continua la traversée. Mais pas un azor du
village, du roquet de l’abbé Tatet au semi-terre-neuve
de l’épicière, n’omit de venir mettre son nez sous la
queue de Miraut pour faire connaissance.
On les voyait s’amener tous, un sentiment de
surprise dans l’oeil et dans le mufle, humbles et
hésitants ou raides et rapides selon leur taille et le sens
de leur force. Et ce furent des stations sans nombre dont
riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et en
expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un
chien. Toutes ces rencontres furent favorables au
nouvel arrivant, sauf toutefois la dernière, qui se trouva
être un peu tendue.
Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille
hargneuse qui avait façonné son chien à son image,
accueillit le passage de Lisée et de son commensal par
sa bordée ordinaire et rageuse d’abois. Comme Miraut,
déjà rassuré par la bonne réception des autres
camarades du village, s’en allait vers lui, le poitrail
haut, l’oeil clair, la queue frétillante pour une salutation
cordiale, l’autre, plus furieux que jamais, les babines
méchamment troussées, se précipita pour le mordre,
certain qu’il croyait être de prendre sur celui-là, plus
faible, sa revanche des injures et des mépris dont
l’accablaient les autres toutous du pays. Car les
indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart
et vivant au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier
puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.
Miraut, sans défiance et quasi désarmé, eût, sans nul
doute, écopé d’un coup de dent, d’autant que Lisée,
pour la centième fois de la journée, expliquait à son
ami, le cordonnier Julot, la généalogie de son chien et
ne prêtait guère attention à la querelle, quand la
Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant
terminé sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant
qu’il allait au bois, se trouva là, juste à point pour
empêcher un abus de force aussi traître que peu
chevaleresque du roquet.
Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes
à l’attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut,
coupant l’élan de Souris, le défiant de sa puissante
mâchoire, puis, prenant à son tour l’offensive, se
précipita sur l’insulteur et lui pinça vigoureusement le
derrière.
L’autre n’attendit point son reste et, hurlant,
décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui
serrait toujours durement la peau, tandis que tous les
voisins se retournaient, surpris et interloqués de cette
intervention si spontanée et si inattendue.
Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa
protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier,
assise sur son derrière, l’oeil encore tout plein d’éclairs
de colère et le fouet frémissant.
– Hein ! tu vois, constata Lisée ; elle sent déjà que
ce sera un crâne chien, un bon camarade, et qu’ils
feront plus d’une partie ensemble. Elle le défend
comme si elle était sa mère.
– Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua
son interlocuteur, elle ne l’aurait pas protégé. Entre
elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis
que des mâles s’accordent parfaitement.
– Sauf quand il y a une chienne en folie dans le
pays.
– Oh ! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n’y a
pas que les chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux,
sur les hommes, l’avantage de tout oublier quand c’est
passé, tandis que j’en connais, et toi aussi, qui, pour des
sacrées morues de rien du tout, plus décaties maintenant
qu’un tronc vermoulu, et pas même bonnes à laver la
buée, se saigneraient encore en souvenir de ce qui s’est
passé il y a peut-être plus de trente ans.
– Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui
ça dure : ainsi le Turc du Vernois et le Samson de
Salans n’ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se
foutre la pile.
– Ça ne m’étonne pas : ce sont les plus forts du
pays. Dès qu’une femelle s’échauffe, ils sont là et,
comme les autres filent doux devant leurs crocs, c’est
toujours entre eux deux que ça se passe. Alors, tu
comprends, une rancune n’est pas encore oubliée
qu’une nouvelle histoire recommence, et c’est comme
dans la chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.
– La chiennerie, quand ça veut, c’est presque aussi
cochon que l’humanité, affirma Lisée en manière de
conclusion.
Et il sortit du village et prit à travers champs le
sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait
toutes les mottes, s’arrêtait à tous les bouts de bois et
suivi de Bellone, qui, elle, le regardait un peu
craintivement, à la dérobée, craignant qu’il ne la
renvoyât à la maison.
Comme on était encore dans le temps de la chasse et
que les travaux des semailles empêchaient Philomen de
profiter pour l’heure de son permis, il la laissa les
accompagner, se disant qu’après tout ça habituerait déjà
un peu son chien et que ça commencerait son dressage.
Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les
taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les
jambes de son maître qu’il mordillait de ses jeunes
dents.
Ce fut ensuite à Bellone qu’il s’en prit, lui sautant à
la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher,
tandis que la bonne bête, un peu agacée, mais
comprenant bien qu’il faut que jeunesse se passe, le
laissait faire quand même tout en grognant de temps à
autre.
Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne
voulait point le mordre, pour le faire cesser elle prit
carrément le galop. Le jeune toutou voulut la suivre et
prit son élan derrière elle, mais il n’était pas encore de
taille à affronter à la course une bête aussi rapide et
aussi bien découplée. Au bout d’un instant, il se
retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n’avait point pris
le pas de charge ; mais, placide et la pipe aux dents, le
braconnier, les yeux rêveurs, s’en venait de son égale et
tranquille allure.
Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant
plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis
avec fureur des deux côtés, tandis que son maître, riant
de son indécision et de sa colère, le rappelait à lui d’un
geste et d’un mot amicaux.
– Viens ici, viens ! petit imbécile !
Un dernier coup d’oeil à la chienne qui gagnait la
lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier
aboi rageur à l’adresse de cette lâcheuse, et oublieux et
déjà ragaillardi, Miraut revint lécher la main pendante
du patron.
On arriva à la coupe.
Le petit chien, marchant dans les foulées de son
maître, s’empêtra si bien dans les branches et les
rameaux qu’il en hurla de colère et que Lisée dut le
prendre dans ses bras pour le transporter jusqu’à
l’endroit où il se proposait de fagoter, à quelque
douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol
et Miraut attendit, pensant qu’on allait jouer ; mais dès
qu’il vit que le maître ne s’occupait qu’à prendre, sans
même les lui donner à mordre, les rameaux demi-secs à
la longue file alignée par les bûcherons après l’abatage
du printemps, le jeune animal s’ennuya. À plusieurs
reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, mais
voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses
avances et qu’il n’arrivait à aucun résultat, il se résolut,
par ses propres moyens, à regagner les champs.
Au bout de quelques minutes, et après avoir
savamment louvoyé entre les brandes, il y parvint et
charma ses loisirs en attaquant les taupinières. Le fret
des taupes, facile à suivre, et l’odeur montant par les
couloirs souterrains l’induisaient à des explorations
hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa
juvénile ardeur.
De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et
mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d’un bon
demi-pied de profondeur. De temps en temps,
plongeant son nez dans le boyau ouvert, il reniflait plus
bruyamment et même aboyait, puis, la taupe
épouvantée fuyant, fret et odeur s’évanouissaient, et il
abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout
joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C’est ainsi
que commencent la plupart des jeunes toutous. Ils
courent d’abord après les oiseaux et veulent déterrer les
taupes ; plus tard, quand ils sont de bonne race, ils
abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et
le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son
compagnon :
– Allez ! attrape-le, le « boussot »1 !
– Comment, tu ne l’as pas encore ?
– Oh ! oh ! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon,
alors, y a du pied !
Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu’il eut la
truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il
s’ennuya de ces vaines poursuites et de ce travail inutile
et, fatigué, regagna le bois.
Derrière un fagot l’abritant du vent, il découvrit la
blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa
bonne petite jugeote de bête que, comme matelas, ça
valait sans doute mieux que la terre humide, sans
hésitation il se coucha en rond dessus et s’endormit du
sommeil de l’innocence.
– Sacré petit voyou, s’écria Lisée en venant, au
moment de partir, le retrouver dans cette position, il est
déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux,
la patronne, elle t’en bâillera des blouses et des tricots
pour te coucher dessus.
1
Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.
Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet
acte d’intelligence, il embrassa son brave chien sur le
crâne et l’emmena vers la maison.
Chapitre V
Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à
se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque
fois qu’il se trouvait devant elle, de marquer cette
rencontre, non point d’un caillou blanc comme pour les
jours heureux, mais bien d’un coup de sabot dans son
derrière de chien.
Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l’avait
jamais battu auparavant.
Il l’évitait le plus possible. Dès qu’il la voyait
apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de
guetter son regard et, s’il y reconnaissait le moindre
éclair maléfique, le plus infime reflet douteux, il faisait
de sages détours et se ménageait autant que possible des
chemins de retraite. L’autre s’aperçut bien vite du
manège dont il usait pour éviter toute rencontre et,
comme elle n’avait point désarmé, elle chercha par ruse
à tromper sa vigilance. Tout en n’ayant l’air de
s’occuper que de son ménage, elle s’arrangeait pour se
rapprocher de la bête, soit qu’elle jouât avec les chats,
soit qu’elle dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à
coup, lui labourait traîtreusement les côtes à coups de
sabots.
La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte
quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien
que lorsqu’elle avait trouvé un prétexte plausible de
correction dont le moindre était que ce sale chameau se
trouvait toujours dans ses jambes, ou qu’il emplissait de
poil le canapé, ou encore qu’il lapait continuellement
l’assiette des chats et leur prenait leur place sur le
coussin, sous le poêle.
Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de
faire mauvais ménage. Très souvent, après s’être
mordillés pour rire, poursuivis sous la table et sous le
buffet, avoir sauté sur les chaises et le canapé en
lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
menaçants, après s’être griffé la peau et tiré la queue, ils
s’endormaient fraternellement côte à côte, les deux
minets sur le jeune chien, leurs petites têtes carrées sur
la poitrine de Miraut, en bons amis qu’ils étaient.
Mique aimait autant Miraut que ses petits ; peut-être
même l’aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci
des jeux qu’elle n’admettait pas chez ses enfants.
Le chien s’amusait quelquefois à lui prendre les
puces. C’était, jugeait-il, une grande faveur qu’il lui
accordait. Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui
labourait l’échine ou les flancs d’arrière en avant,
pinçant très souvent et assez fortement la peau avec les
poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
l’avertissait en le priant de cesser.
D’autres fois il la tirait violemment par la queue, ou
bien encore, l’empoignant entre ses dents par la peau du
cou, il la secouait brutalement sans qu’elle songeât à se
défendre. Elle n’eût certes pas toléré de telles
familiarités d’un autre, et la dent pointue et la griffe
acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui
se serait permis à son égard de semblables fantaisies.
Elle avait pour Miraut l’indulgence grande de la
maman pour l’enfant terrible qui a bon coeur et qui sera
fort, et elle lui savait gré d’être gentil avec ses petits.
– Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la
Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son coeur la
bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de
fermer les yeux en tendant les pattes en avant.
Et, s’élançant sur le coupable, elle le châtia avec
vigueur, puis, s’adressant à l’homme qui protestait,
invoquant le laisser-faire de la chatte :
– Tu ne vas pas dire encore qu’il ne lui faisait rien !
S’il ne me la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si
bonne ratière ! Elle partira dans les champs, comme çui
de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle
mangera de la vermine dehors et en crèvera « pasqu’il »
y aura un salaud de chien à la maison. Ah ! mais non !
tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c’est bon ; il
est là, qu’il y reste, mais moi je veux garder ma chatte,
qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras
bien de l’enfermer. Il a le temps de courir quand il
pourra chasser, et je suis fatiguée de l’avoir par les
jambes. La remise est là, tu lui mettras de la paille, et il
aura assez de place pour se balader si ça lui chante.
Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand
il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l’enfermerait
dans la grande remise, près de l’écurie des vaches.
Le lendemain, comme il s’absentait pour aller
donner un coup de main à François, le fermier des
Planches, Miraut connut pour la première fois les
avantages de la claustration.
Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la
remise le petit chien ; la manière forte convenait à son
tempérament ; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses
souliers, elle interpella violemment Miraut :
– Allez, charogne ! à la paille. Vite !
Celui-ci, qui espérait accompagner le patron,
n’obtempéra point à cette injonction et alla se musser
sous le fourneau, auprès de ses amis les chats.
– Est-ce que tu vas obéir, sale bête ? continua-t-elle.
Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes
ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
– Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse : pas
moyen de le faire obéir ! Ah ! tu as fait une belle
acquisition le jour où tu me l’as amené. Si tu crois qu’il
t’écoutera jamais à la chasse !
– Les bêtes, c’est comme les gens, riposta Lisée ; on
en fait ce qu’on veut quand on sait les prendre. Encore,
sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les
femmes, car de toi, comme que ce soit que je m’y sois
pris, je n’ai jamais rien pu tirer de bon. Toujours aussi
chameau !...
– C’est ça, recommence ! C’est moi maintenant qui
suis cause que ton chien n’écoute rien.
– Il n’écoute rien ? tu vas voir ! Viens, Miraut, viens
ici, mon petit, viens, appela doucement Lisée.
Lentement, ayant bien compris que le patron prenait
sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne,
Miraut, écrasé sur les pattes, le cou tendu, les yeux
inquiets, le fouet battant, s’approcha lentement de son
maître, dont il vint lécher les mains.
– Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua
Lisée ; tu sais bien que je ne veux pas te battre, moi ;
allons nous coucher.
Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous
deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant
de la queue comme s’il appréhendait la sale blague
qu’on allait lui faire.
Ils passèrent à la cuisine d’abord, puis traversèrent
une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la
remise, toujours suivis par les regards haineux et
narquois de la ménagère.
– La belle paire ricana-t-elle. Ah ! je suis bien
montée.
– Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le
chasseur.
Lisée conduisit Miraut jusqu’à la botte de paille
qu’il avait préparée et le contraignit doucement à s’y
coucher ; puis il le flatta de la main, l’engagea à dormir
et se leva pour le quitter.
Cela ne faisait guère l’affaire du chien, qui s’enfila
résolument dans ses jambes et le suivit jusqu’à la porte,
qu’il voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut
le reconduire une nouvelle fois à la paille et lui
enjoindre de rester tranquille.
Mais, tandis qu’il regagnait la sortie, tremblant de
tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le
regardant avec des yeux humides et brillants de crainte
et de désir, semblait le supplier de l’emmener.
– Reste ! commanda assez énergiquement Lisée.
Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait
de trop sec, il ajouta, persuasif :
– Couche-toi, mon petit, voyons !
Miraut, n’entendant que le ton amical de cette
suprême recommandation et croyant que le maître,
apitoyé, revenait sur sa décision, se précipita de
nouveau pour sortir ; mais Lisée se hâta, la porte claqua
sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande pièce,
se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler
en désespéré.
– Tu l’entends, reprit la femme, il fait un beau
raffut. Tout le village va croire qu’on s’égorge ici.
– Je te défends d’aller le toucher, ordonna Lisée. Tu
n’as qu’à le laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce
n’est d’ailleurs pas inutile qu’il apprenne que l’on ne
fait pas toujours tout ce qu’on veut dans la vie, et puis,
de gueuler un peu, ça lui fera la voix.
Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte
close, il continua à brailler et hurla jusqu’à la grande
fatigue. De temps à autre il s’arrêtait et écoutait,
pensant que ce n’était peut-être qu’une farce qu’on lui
jouait, et qu’on allait revenir le délivrer.
Mais quand il entendit le martèlement des souliers
de Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit
que c’était pour tout de bon qu’on l’emprisonnait. Une
rage folle s’empara de lui, il sauta contre la porte qu’il
mordit de tout son coeur et essaya même d’atteindre la
fenêtre afin de s’évader coûte que coûte.
Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent
évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa
voix avait des inflexions tantôt de douleur puérile,
tantôt de colère furibonde, tantôt de rancune farouche ;
puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de paille,
l’écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva,
retourna en sens inverse et finalement se coucha en
rond et s’endormit.
Quand il se réveilla, au bout d’une heure environ,
seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de
ce qui s’était passé avant son sommeil il eut un aboi
d’appel, pensant que peut-être Lisée, revenu de sa
promenade, viendrait le délivrer.
Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la
maison que le bruit des sabots de la patronne.
Il pensa qu’il était préférable de ne pas insister, qu’il
valait mieux se faire oublier d’une puissance aussi
dangereuse et se tut, puis chercha par ses seuls moyens
à sortir de sa prison.
Il ne s’amusa point à regarder les murs : bien que
personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu’il n’y a
rien à faire de ce côté ; mais, pour avoir mordu dans le
bois et porté à la gueule des bâtons de tailles diverses, il
n’ignorait plus que cette matière est attaquable, et
qu’avec de bonnes dents on en peut venir à bout.
Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas
les portes chaque fois qu’il avait à sortir, et que, même
pour les bêtes qui semblent le moins les observer, tout
exemple est un enseignement, à l’instar de son maître, il
se dressa devant la porte et appuya contre de toutes ses
pattes pour la faire ouvrir.
Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne
bougea ; il gratta alors, rien ne changea ; il mordit
ensuite et ses dents s’enfoncèrent ; lorsqu’il les retira, la
porte resta close.
Et n’entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui
menaçait :
– Ah ! sale charogne, tu ne veux pas te coucher,
attends un peu !
Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande
s’ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le
fouet à la main.
Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et
s’était caché sous une vieille crèche, parmi des
instruments hors d’usage, tandis que l’autre, satisfaite,
rebarricadait violemment l’ouverture après avoir fait
claquer son fouet.
Il était imprudent de s’aventurer dans cette
direction : Miraut se tourna du côté de la rue. Là
encore, mêmes efforts, mais rien ne fit céder les lourds
battants de chêne, armés de clous.
Et pourtant, peu de chose séparait le chien de
dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de
son reniflement, s’approchaient avec prudence de l’huis
en faisant cococo !... cocodê ! et le coq qui battait des
ailes, faraud.
Être si près du but et ne rien pouvoir ! Un jappement
de rage lui échappa.
Il appuya l’avant-train contre le mur pour atteindre
de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut,
ne réussit qu’à se meurtrir les pattes et le nez, et, en
désespoir de cause, vint se rasseoir sur sa paille.
Une soif de mouvement, un besoin de se démener,
de se dépenser, de se répandre, le tenaillaient ; il était
nécessaire qu’il courût, qu’il portât quelque chose à sa
gueule.
Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se
promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la
pièce.
Un morceau de bois le sollicita : il le mordit, le
rongea, puis il l’abandonna dans sa paille ; il trouva
ensuite un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu’il nettoya
avec soin et croqua avec frénésie ; puis il renversa
divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, la fièvre
de la recherche et de la découverte l’emballant de plus
en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds
de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula
d’autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne
s’arrêta enfin que las, éreinté, fourbu, pour s’endormir
cette fois, sans soucis ni remords, du sommeil du juste,
parmi sa paille... fraîche au milieu d’un admirable et
fantastique désordre qu’il avait créé pour sa joie.
Chapitre VI
– Faut aller chercher le chien pour lui faire manger
sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.
– Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse !
répliqua la femme.
– Toujours aussi fainéante ! riposta de nouveau
Lisée pour la piquer au vif.
Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde :
– Fainéante, moi ! tu devrais bien avoir honte, grand
vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme
ça ! mais tout ce matin je n’ai pas arrêté une minute de
travailler.
– De la langue, compléta le chasseur.
– Eh bien ! j’y vais, lui ouvrir à ta charogne, puisque
aussi bien il n’y a plus qu’elle qui compte ici, et que
moi je ne suis plus rien que vot’ domestique à tous les
deux.
Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant
avec la remise.
Miraut, par son bruit réveillé, l’oreille aux écoutes,
reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.
Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les
bras au ciel, prenant, bien qu’elle fût seule, tout
l’univers à témoin :
– Jésus ! Marie ! Joseph ! Si c’est permis ! Mais
venez voir ce cochon-là, quel ménage il m’a fait ! s’il
est possible d’imaginer ! Oh ! mon Dieu, doux Jésus !
qu’est-ce qu’on veut devenir ?
Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que
Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en
chaussettes, se demandant avec anxiété de quel
abominable crime domestique son chien avait bien pu
se rendre encore coupable.
Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les
yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du
côté de la porte, craignant fort la raclée.
Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt
éclata de rire, d’un bon gros rire joyeux qui lui secouait
le ventre et lui découvrait les chicots.
– Ah ben ! bon Dieu ! celle-là, elle est bonne ! Quel
sacré commerce a-t-il fait ? Comment diable a-t-il bien
pu s’y prendre ?
La couche de Miraut était un capharnaüm
magnifique. Parmi les brins de paille, outre les os et les
bouts de bois qu’il avait rassemblés, se trouvaient
encore une queue de râteau, un vieux fond de culotte,
un demi-double de poires, trois ou quatre débris de
peaux de lapins, un sabot, une pomme d’arrosoir, trois
vieilles pantoufles, deux antiques balais, des paniers
percés, un sac qui ne l’était pas moins, une paire de
chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille,
très vieille puisque c’était celle dont Lisée se servait
quand il faisait son service militaire.
– Ben ! m’est avis qu’il n’a pas perdu son temps, lui
non plus.
– Murie ! charogne, canaille ! chameau ! rageait la
Guélotte. Oh ! mes peaux de lapins ! mes trois peaux de
lapins ! Il les a déchirées et bouffées, le cochon ! trois
peaux de lapins qui valaient bien six sous !
– Où étaient-elles ? questionna Lisée.
– Elles étaient pendues à une solive du plafond.
– Faut pas essayer de me monter le coup !
– Je te dis que si ! Je te jure que si ! Tiens, regarde à
ces clous, il en reste encore des morceaux, la déchirure
est toute fraîche.
Lisée dut bien se rendre à l’évidence. Miraut avait
décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c’était un
peu fort. Comment avait-il bien pu s’y prendre ? Il est
vrai qu’elles pendaient un peu. Mais, tout de même...
Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa
queue.
À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il
avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là,
prenant son élan, il s’était précipité à l’assaut des peaux
de lapins qu’il avait au passage accrochées avec sa
gueule et entraînées dans sa chute.
Combien de fois avait-il dû essayer avant de
réussir !
Mystère ! mais les peaux de lapins l’avaient, à coup
sûr, rudement tenté.
– Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux
lièvres ! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que
jeunesse se passe !
– Et mes peaux de lapins ? glapit la Guélotte.
– Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins !... Merde
pour tes peaux de lapins ! Une autre fois tu les iras
suspendre à la panne faîtière de la grange : il n’ira
probablement pas les y décrocher.
La femme se tut ; toutefois, lorsque Miraut passa
devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux
de lapins un solide coup de sabot dans les côtes.
Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment
vengée, elle ajouta :
– Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de
tonneaux et ses vieux balais, il y couchera : ce n’est pas
moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
– C’est bon, c’est bon, calma Lisée d’un ton
conciliant.
Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à
qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous
son gros mufle, s’agitait des quatre pattes pour le
repousser sans lui faire de mal et se mettre enfin
debout.
Le maître les sépara en montrant au chien sa
gamelle fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une
soupe claire dont l’eau chaude était l’unique bouillon,
puis, non rassasié, vint tourner autour de la table,
guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,
les couennes de lard ou les os que le maître voudrait
bien jeter.
– Qu’est-ce qu’il « allure », ce goinfre-là ?
ronchonna la Guélotte, il n’est donc jamais content ?
Le chien l’évitait, mais par contre, enhardi par les
petits mots d’amitié et les caresses du patron, il s’en
venait doucement poser son museau sur la cuisse de
Lisée, puis de la patte lui grattait le genou en ayant l’air
de dire : Hé ! ne m’oublie pas !
Tant qu’on lui donna, il resta ainsi, mais quand le
braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut
signifié, en se frottant les mains devant son nez, qu’il
n’avait plus rien à attendre, il se remit à fureter par tous
les coins de la pièce, puis, finalement, s’affaissa sur le
ventre et resta tranquille.
On n’y prit garde, mais quand, à la fin du repas,
étonné qu’il eût été si calme, la Guélotte se leva pour
débarrasser la table, elle constata que le chien, bavant
de joie, la gueule tordue, les yeux mi-clos de volupté,
tenait entre ses pattes de devant un soulier qu’il
mastiquait consciencieusement.
Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui :
– Miséricorde ! Mes souliers du dimanche ! râla-t-
elle.
La moitié de l’empeigne était percée comme une
écumoire et de petits morceaux manquaient.
– C’est les dents qui le tracassent, essaya de dire
Lisée pour l’excuser.
Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la
femme s’était armée pour le rosser, tandis que son mari,
derrière qui il s’était réfugié, parant les coups comme il
pouvait, essayait de calmer sa conjointe, très ennuyé
pour excuser ce délit domestique qui se traduisait par
un débit chez le cordonnier.
À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre
les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la
Guélotte jura entre autres choses qu’elle s’en irait si ce
salaud-là n’était pas fichu à la porte séance tenante.
Devant l’attitude froide et le calme de Lisée qui lui
demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner
ses viandes, elle en rabattit un peu de ses prétentions et
exigea seulement, comme punition, que le chien fût
emprisonné tout l’après-midi à la remise.
Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui
se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en
vain flairé les portes.
De guerre lasse, il se coucha jusqu’à l’instant où, mû
par son farouche instinct de liberté, il entreprit une
nouvelle et minutieuse inspection des ouvertures de sa
prison.
La remise donnait en arrière sur l’écurie. Dans la
porte de communication, une chatière avec battant
refermant le trou avait été ouverte. Mique, la chatte,
pour qui elle avait été faite, selon qu’elle entrait ou
sortait, poussait le battant de la tête ou l’écartait de la
patte afin de dégager l’ouverture par laquelle elle se
glissait.
Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que
les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes,
que Miraut, explorant et reniflant, s’arrêta. Le battant,
poussé par son nez, remua. Le chien y mit la patte, il se
balança, s’écartant un peu, laissant entrevoir un coin de
l’écurie.
Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux,
partant plein d’attraits. Miraut écarta autant qu’il put la
planchette et engagea la tête dans le trou : son émotion
grandit, mais le battant qui tendait toujours à se rabattre
lui pesait sur le cou et le gênait. Immédiatement, il le
mordit à belles dents et tira de toutes ses forces.
Comme il n’était suspendu à un clou rouillé que par une
méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris,
alla tout d’un coup rouler sur son derrière. Il en fut
légèrement estomaqué, mais ne s’arrêta pas longtemps à
chercher les causes de cette catastrophe, l’ouverture
libre le sollicitant trop vivement.
Miraut put voir l’écurie avec les vaches alignées le
long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches
qui le regardaient de leurs grands yeux stupides, mais
ne meuglèrent point, et toutes sortes d’autres choses
plus ou moins inconnues dont les émanations puissantes
l’intriguèrent extrêmement.
Ah ! passer par ce trou !
Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du
poitrail, mais il ne put aller plus loin.
Cependant, la tentation était trop forte ; il passerait.
Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger,
à briser afin d’élargir l’ouverture. Il rongea, rongea et
rongea tant que, s’allongeant comme une couleuvre, il
put enfin passer. Ah ! quelles odeurs ! et comme il
reniflait à narines dilatées ces parfums composites :
fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de volailles,
et qu’est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au
fond, dans cette prison à claire-voie ?
Oh ! oh ! Ceci sentait meilleur encore que tout le
reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient
fixement de leurs yeux ronds à reflets rouges.
Prudemment, il avança le nez contre le treillis,
étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure
de ces êtres bizarres qu’il ne connaissait point.
Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen
prolongé, frappa violemment d’une patte de derrière sur
le sol. Cela claqua un coup sec et Miraut qui eut peur,
faisant un bond prodigieux en arrière, alla étourdiment
buter contre les jambes d’une vache. Celle-ci, surprise
et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un
coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au
chien un aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés
également, se mirent tous en choeur et, comme s’ils
eussent été pris d’une subite folie, à sauter dans la cage,
et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer
et se mordre en poussant des piaillements suraigus.
Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance,
Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par
tout ce tintouin dont il cherchait les causes, sautant d’un
côté, sautant d’un autre, selon le mouvement de ces
bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à peu, donnant
de la voix timidement d’abord, puis à pleine gorge,
royalement heureux, l’oeil brillant, arrondi, salivant de
joie, prêt à sauter sur le premier qui sortirait,
approchant de la cage, se reculant, faisant au gré de son
caprice sauter, tourner et volter les lapins comme une
bande de fous, tandis que les boeufs regardaient tout
cela en meuglant.
Les poules, qui étaient déjà rentrées, s’envolèrent du
perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne
sachant où se fourrer ; le coq, enflant les ailes, se mit à
pousser des roc-co-co, co-co-dê ! furibards, et Miraut,
qui ne savait plus auquel entendre ni courir, s’imaginant
que tous ces êtres, en bons camarades, voulaient bien
jouer avec lui, était heureux, et sautait et ressautait, et
jappait, jappait comme s’il eût eu véritablement trois
lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le
derrière dans l’affolement de la fuite, reçut un instinctif
et prompt coup de mâchoire qui l’allongea net sur le
carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir se relever,
tandis que toutes les autres bêtes de l’écurie, chacune en
son langage, criaient à qui mieux mieux.
Tant de vacarme attira l’attention de la Phémie qui
se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues
en passant par la remise, purent voir la porte rongée
d’abord, puis, dans l’étable, Miraut, l’oeil en feu, les
oreilles jointes, le fouet raide, frémissant de joie devant
une cage où des lapins affolés tournaient et
retournaient, tandis que les poules regardaient
stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou,
poussait d’intermittents et rauques gloussements
d’agonie.
Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes,
qu’il avait mal agi ? Nul ne sait ; en tout cas, il saisit
certainement qu’il allait recevoir une danse, aussi
chercha-t-il à se faufiler entre les commères pour
gagner la sortie, mais ce fut en vain.
La Phémie, de ses grands bras, l’attrapa par le
collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le
poing fermé, tapait sur la bête à tour de bras d’abord,
puis, se faisant mal aux mains, à grands coups de pied
ensuite.
Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable
à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre
compte des dégâts.
Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges,
ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui
avait fini de glousser et de piauler, gisait raide sur les
pavés.
– T’auras bien de la chance si tes petits lapins ne
crèvent pas, conclut la Phémie ; pour quant aux poules,
c’est la première, mais ce n’est pas la dernière, une fois
qu’ils y ont goûté...
– Mon Dieu, mon Dieu ! se lamentait la Guélotte,
ma meilleure « ouveuse »1 !
– Écoute, conseillait l’autre, puisque ton soulaud de
mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais
comme je t’ai dit : donne-lui à manger l’éponge. Tu en
seras vite délivrée et personne ne saura rien.
– C’est ce qu’il y a de mieux à faire, convint la
paysanne ; je vais lui en griller une tout de suite.
Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par
les pattes.
La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon
sur le feu ; mais au moment où elle jetait le beurre
dedans pour le faire chauffer, Lisée rentra inopinément.
– Tiens, tiens, tiens ! s’exclama-t-il. Il paraît qu’on
fait des frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne.
Ça ne m’étonne plus que tu te portes bien ! Qu’est-ce
que vous êtes encore en train de fricoter vous deux ?
1
Ouveuse : pondeuse.
– Regarde donc ce que ta rosse m’a fait, répliqua sa
femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de
mes lapins.
– Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire !
Il me semble que ça ne t’empêche pas de te soigner,
sacrée gourmande, le mal que peut te faire mon chien.
Ah ! fichtre non ! tout pour la gueule !
Eh bien, répondras-tu ? Tu dois être contente, tu en
auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu voulais
manger avec ton pain. En voilà de la pitance !
– Et toi, continua-t-il, s’adressant à la grande
Phémie, tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp ; je
commence à en avoir assez de tes histoires de brigand
et de tes cancans de vieille bique.
Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut,
marmonnant en lui-même :
– Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne
ferait pas de sottises !
La Guélotte qui, pour un empire, n’aurait voulu
avouer ce qu’elle allait faire cuire, ravala sa rage en
silence ; puis, craignant que son homme ne se doutât de
quelque chose, elle cacha l’éponge avec soin et,
toujours sans mot dire, vaqua jusqu’au soir aux travaux
du ménage.
Elle n’exigea point que Miraut fût conduit à la
remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la
chambre du poêle. Pour elle, triste et sombre et comme
résignée à son malheur, elle tricota des bas au coin du
feu et ne monta se reposer à la chambre haute que bien
après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se
fut assurée qu’il dormait profondément.
Chapitre VII
Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit,
le lendemain matin.
Il s’habilla sommairement de son pantalon et d’un
tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l’intention de sortir
pour aller faire un tour au verger ramasser les fruits et
voir le temps, tira ses sabots qui dépassaient un peu de
dessous le lit.
Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le
pied droit sous la bride de cuir quand, d’un mouvement
instinctif, il le retira vivement, sentant le mouillé et le
froid.
Il se pencha : un liquide jaunâtre, verdâtre,
emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de
plus près, flaira...
Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce,
l’interpella :
– Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as au moins cassé
ton sabot ?
– Non, répondit Lisée, mais il y a de l’eau dedans.
Comment que ça se fait ?
– De l’eau dedans ! Qu’est-ce que tu chantes ?
Comment veux-tu qu’il y ait de l’eau dans tes sabots ?
Il ne pleut pas ici ; tu es encore saoul !
Elle s’approcha, puis s’exclama :
– Ah grand serin ! ah ! c’est au moins bien fait, mais
ce n’est pas de l’eau, imbécile, c’est de la pisse ! C’est
sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura
arrosés, tes sabots. C’est au moins une pièce bien mise
et voilà la première fois qu’il me fait plaisir, l’animal.
S’il pouvait seulement recommencer tous les jours !
Lisée, un peu penaud, son sabot à la main,
continuait à examiner le liquide.
– Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la
Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus,
après.
– Savoir, reprit Lisée jouant l’incrédulité, si c’est le
chien ou les chats ; un chien, ça pisse davantage.
– Si tu trouves qu’il ne t’en a pas mis assez, dis-lui
de repiquer un coup.
Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de
raconter l’histoire à tout le village.
– Miraut ! appela Lisée, presque convaincu, viens
ici !
Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le
saisissant par le collier, le contraignit, bien qu’il résistât
et renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et
gronda, enflant la voix d’un air courroucé :
– Cochon, petit salaud, qu’est-ce que tu as fait là !
hein ? Que je t’y reprenne ! acheva-t-il en levant la
main et en le menaçant.
Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de
menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait,
craintif, se demandant pourquoi son maître,
habituellement d’humeur si égale, le traitait comme la
patronne.
Lisée ne frappa point, les grandes corrections
n’étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte
où l’ignorance avait certainement plus de part que la
mauvaise volonté.
Libéré, le chien n’en marcha pas moins sur ses
talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient,
voulant à tout prix reconquérir une affection et une
estime dont il avait besoin bien qu’il n’eût, à son idée,
rien fait pour les perdre.
– Faudra pas recommencer, hein ? demanda le
maître, conciliant.
Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du
derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment
essuyés aux pieds, il se rendait, une vannette à la main.
– À ce prix-là, compte-z-y qu’il ne recommencera
pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse
au fond de les voir si vite réconciliés.
Miraut suivit docilement Lisée, observant
soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée
des pommiers et des poiriers, ramassant sous les arbres
les fruits tombés pendant la nuit pour les verser dans un
tonneau où il les laisserait fermenter en attendant le
moment de les distiller et d’en faire de la goutte.
L’ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes,
les mordant et les faisant rouler, pour s’amuser, croyait-
il, au même jeu que Lisée.
L’après-midi, il le suivit aux champs.
Il longea quelques murs aux pierres odorantes
compissées par des confrères, quêta le long des sillons,
mangea avec un plaisir évident une taupe crevée, se
roula sur divers étrons plus ou moins secs qu’il
découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur
des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
poursuivit jusqu’à la grande fatigue, et au grand
amusement de son maître, une demi-douzaine de
corbeaux qui pâturaient aux alentours.
C’étaient de vieux roublards qui ne le craignaient
guère. Ils mettaient une pointe de malice et de
coquetterie à le laisser venir à quatre pas à peine pour
s’enlever légèrement à sa barbe en lui croassant de
grasses injures auxquelles il répondait par des
jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour
qu’il ne pût les atteindre en sautant en l’air, ils faisaient
un détour et s’en allaient passer près d’un camarade au
repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui
recommençait le même manège.
Tout de même, lorsqu’ils furent las de cette tactique
qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des
graines ou gratter des vermisseaux, ils partirent tous au
signal de l’un d’entre eux et, s’élevant très haut, filèrent
au loin vers les pâtures de la ferme des Planches où ils
s’abattirent après de sages et prudents circuits
investigateurs.
Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l’air, les
perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une
langue d’un demi-pied et soufflant comme un phoque.
– Tu es mieux, maintenant ! ricana le braconnier. Ça
t’apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n’est pas
pour les chiens de chasse.
Comme on revenait à la maison, le soir, en
traversant le village, Miraut rencontra Bellone qu’il
salua en lui mordillant les pattes et les oreilles, et plus
loin, Turc, du Vernois, qui suivait la voiture du meunier
aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance en se
sentant au bon endroit, l’un raide et menaçant, l’autre
modeste et conciliant, mais digne tout de même parce
que Lisée était là.
Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s’arrêta
qu’une demi-minute, car il repartait à sa pâture ; Tom
fut plus prolixe de démonstrations amicales et de jeux
particuliers qui indiquaient soit une extrême perversité
de civilité, soit une très grande innocence et qui
amenèrent auprès d’eux Barbet, ainsi nommé à cause de
son poil long et malpropre assez souvent ; du seuil de sa
porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur
passage. Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits
faits, mais pour Miraut cela comptait autant que la
soupe et les raclées de la Guélotte.
Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par
les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne
voyait pas une porte ouverte sans jeter à l’intérieur des
cuisines un coup d’oeil d’inspection alimentaire : les
assiettes des chats qu’on laisse d’ordinaire dans un coin
étaient vigoureusement essuyées par ses soins, il buvait
un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un
bout de pain qu’on lui jetait, léchait la main d’un
moutard qui l’appelait et le caressait, puis repartait
rapide au coup de sifflet de son maître.
L’ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se
retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui
dire : « Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t’inquiète
pas », puis repartait pour de nouvelles et fructueuses
explorations.
Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée
l’attendit.
– Eh bien ! petit rouleur, tu ne peux donc pas me
suivre ? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou l’autre,
par te faire flanquer quelques coups de balai dans les
côtes si tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce
qui n’est pas pour toi.
Ce discours ne convainquit point Miraut et ils
rentrèrent.
Une bonne odeur de poule fricassée s’exhalait d’une
casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se
félicita intérieurement de ce que son petit camarade eût
le bon esprit, pour faire l’affaire à une des
pensionnaires emplumées de la basse-cour, de ne point
prendre au préalable conseil de la patronne.
– On n’y goûterait jamais, sans des malheurs ( ?)
comme ça, pensa-t-il. Et il s’enquit, par reconnaissance
autant que par devoir, de la soupe de son chien, s’assura
qu’elle n’était point trop chaude, recommandant en
outre à sa femme de ne saler que très peu ou même pas
du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
condiments et assaisonnements dont les hommes sont
friands gâtent le nez des chiens de chasse.
Là-dessus, il s’attabla. Mis en gaieté, il hasarda
après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et
les poules, ce qui excita la colère et lui attira de vertes
répliques de sa conjointe.
– À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne
humeur, je n’en mangerais pas, je la pleurerais et je
réciterais quelques De Profundis et deux ou trois
chapelets pour le repos de son âme.
– Oui, moque-toi encore de la religion, vieux
damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.
– Pourvu que tu n’y sois pas avec moi, c’est tout ce
que je demande !
La conversation dévia parce que la Guélotte venait
de jeter sur le plancher une poignée d’os de volaille
qu’elle venait de dépiauter.
– Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée ; ils
ne sont pas bons pour lui ; d’abord, il ne les mangera
pas.
– Ce n’est pas pour lui, c’est pour les chats, mais il
ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât
pas y toucher.
– Non, expliqua Lisée, parce qu’ils ne contiennent
pas de moelle.
– Alors, c’est la viande qui est autour qu’il faudra
servir à ce milord, et c’est moi qui les mangerai les os,
pour lui faire plaisir et à toi aussi.
– On ne t’en demande pas tant, je te dis de ne pas les
lui donner.
– Je voudrais bien voir ça, qu’il ne les mangeât pas,
reprit la femme qui s’excitait ; eh bien ! s’il les laisse, il
pourra se brosser pour avoir de la soupe demain matin.
Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était
accouru immédiatement et, ayant saisi un os
voracement, s’apprêtait à le croquer, mais, comme
dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.
– L’avais-je pas prédit ? cria Lisée triomphant.
– Je lui achèterai des gigots, à ta charogne !
Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était
revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait,
puis se décidait à les ronger et à les avaler.
– Ah ah ! ricana la femme à son tour, il ne voulait
pas y toucher, qu’est-ce qu’il fait donc maintenant ?
– C’est drôle, s’étonna Lisée ; c’est bien la première
fois que je vois un chien de chasse manger des os de
volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque
chose de plus.
Ah ! s’exclama-t-il au bout d’un instant, j’y suis.
Mais oui, c’est parce qu’il reste de la sauce blanche
autour des os qu’il se décide à les lécher et à y mordre.
C’est égal, j’aurais préféré qu’il n’y touchât pas.
– Ton chien de race ! pure porcelaine ; donné de
confiance. Belle race, ma foi ! Ça fera une jolie cagne :
un sale bâtard de chien que tu t’es laissé enfiler par tes
ivrognes d’amis. De propres amis que tu as !
– Assez ! coupa Lisée, n’autorisant pas les
calomnies. Tu gueules parce que ce chien t’a, par
malheur, tué une poule et tu l’habitues à en manger.
C’est à moi que tu viendras te plaindre si jamais il tord
le cou à une deuxième.
– Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte,
je te jure bien que je l’assommerai à coups de trique.
– Et moi je te promets que si la trique est encore là
quand j’arriverai, je te la casserai sur l’échine.
– Grande brute, assassin ! hurla-t-elle, en se levant
de table.
– Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton, a
dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien,
sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la
cause les paroles du Sauveur.
– Il n’y a pas de danger qu’il avale une boulette ou
qu’une voiture l’écrase, comme c’est arrivé à celui des
Martin. Ah ! non, je n’aurai pas cette veine : ce qui ne
vaut rien ne risque rien !
– Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes
habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir
pour Baume de bonne heure. La voiture de bois est
chargée et j’ai le cheval de Philomen. Tu mettras de
l’avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine de livres
de foin : ce sera autant que je n’aurai pas à débourser à
l’auberge.
– Tu te saouleras avec l’argent et tu tâcheras de
ramener encore un chien au lieu d’un cochon.
– En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai
sûrement pas une autre femme, j’ai bien assez d’un
chameau comme toi dans la canfouine.
Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu’on enferme
le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens pas à
ce qu’il passe sa journée à gueuler jusqu’à ce qu’il en
devienne enragé. Un jeune chien, ça a besoin d’air et de
liberté ; il faut qu’il puisse courir à son aise : il y a de la
place devant la maison et dans le verger.
– Il ira bien où il voudra. Je m’en moque pas mal !
S’il pouvait seulement se faire assommer, je serais
assez heureuse !
Chapitre VIII
Lisée, qui s’était levé avant le jour, fut prêt de très
bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en
même temps que le maître, l’avait accompagné partout :
à l’écurie, à la grange, chez Philomen avec un vif
intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron allait
en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la partie ;
aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu’il s’aperçut,
enfermé comme par inadvertance dans la chambre du
poêle avec Mitis et Moute, que Lisée attelait et partait
sans lui.
Il aboya, croyant à un oubli ; mais le roulement de la
voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha
d’entendre ses appels.
Du moins il put le croire ; cependant ce n’était point
par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la
chambre avec les chats.
Il est toujours imprudent, quand on est en voiture,
d’emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout
maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes,
motocyclettes, automobiles et autres saloperies qui
infestent les routes, vous tombent dessus sans crier
gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du
vent que c’est bernique pour les reconnaître et revoir
jamais les salauds qui ont fait le coup.
Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu
un jour un chien, lequel, en voulant se garer d’une
calèche arrivant par derrière, s’était fait écraser la patte
par sa propre roue de voiture, et on ne parlait pas
d’autos dans ce temps-là.
D’autre part, un jeune chien curieux, flaireur,
facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile
à perdre, surtout quand il est beau. Car il se trouve
toujours des amateurs, plutôt sans gêne ni scrupules, qui
savent habilement profiter d’un instant d’inattention
pour attirer la bête à l’écart, lui passer une laisse au cou
et, ni vu, ni connu, vous l’emmener bel et bien on ne
sait jamais où.
Ces observations et réflexions que Lisée avait
formulées chez lui maintes fois n’étaient point sorties
tout à fait de l’esprit de la Guélotte ; c’est pourquoi,
flattée d’un vague espoir, dès qu’elle jugea que Lisée
pouvait être à un bon kilomètre du village, elle ouvrit
au chien, qui la demandait instamment, la porte de la
rue et le lança dehors avec un coup de savate, en
disant :
– Va-t’en le retrouver tant que tu voudras et reste en
route si tu peux.
Miraut ne perdit pas une minute ; il flaira par toute
la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une
flèche.
Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à
côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du
moulin de Velrans, rêvassant vaguement au
tintinnabulement des grelots de Cadi qui secouait la tête
avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes s’appuyer
sur ses jarrets.
Violemment surpris, il se retourna plus prompt que
l’éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête,
causant en son langage, jappant à mi-voix, la gorge
pleine d’inflexions tendres, frétillant de la queue,
s’écrasant, l’oeil plein de joie de l’avoir si vite retrouvé.
– Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! jura Lisée en
se grattant la tête ; sacré petit salaud ! Qu’est-ce que je
vais faire de toi ?
C’est au moins ma rosse de femme qui t’a lâché trop
tôt. Elle l’aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que
tu viendrais ; ah ! « la chameau ! » C’était pour se
débarrasser, et elle ne serait pas fâchée qu’il t’arrive1
1
J’en demande bien pardon à l’Académie, mais Lisée, ignorant les
régies de concordance des temps, avait un profond et naturel mépris pour
l’imparfait du subjonctif; que ce soit dit une fois pour toutes.
malheur.
Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout
content au fond de cet attachement et de cette fidélité,
le chasseur se demandait s’il ne conduirait pas Miraut
jusqu’à Velrans qui était sur sa route. En donnant le
bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la journée
son petit chien et il n’aurait qu’à le reprendre au retour.
Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être
absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu,
chercherait sans doute à s’échapper encore, il ne
s’arrêta point à cette solution.
– C’est bien embêtant, ça ! ronchonna-t-il. Je peux
pourtant pas retourner à Longeverne pour te ramener et
laisser en panne ici au milieu la voiture et le
« calandau ». Si je rencontrais au moins quelqu’un qui
aille au pays !
Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la
direction du moulin de Velrans.
– Ah ! s’exclama-t-il au bout d’un instant : j’ai
trouvé, je ne pensais pas que c’est aujourd’hui jeudi, je
donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont
pas en classe et qui seront tout contents de remmener
Miraut chez nous.
Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-
chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son
cheval, ouvrit la porte sans frapper, salua la compagnie
et, pendant qu’on lui apportait un verre pour trinquer,
exposa le cas et conclut l’affaire d’emblée. Miraut,
solidement attaché, resta là tandis que son maître
s’éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
corde. Ce ne fut qu’au bout d’une bonne heure que les
gosses, leurs poches lestées de provisions, le
reconduisirent à son logis.
De fait, comme elle partageait en pâtons pour la
mettre en vannettes la pâte emplissant sa « maie », la
Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là,
vit la porte s’ouvrir et deux gamins entrer
précipitamment, entraînés par l’élan du jeune chien
qu’ils tenaient en laisse.
– Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C’est
Lisée qu’a passé au moulin et qui nous a dit de vous le
reconduire.
– Fermez donc la porte ! cria la Guélotte ; ma pâte
va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale
charogne qui en sera cause. Ah ! s’il avait au moins pu
le suivre et qu’un brave imbécile de voleur l’ait
ramassé !
Cependant, les deux enfants, qui s’attendaient à une
autre réception et pensaient que la patronne leur
offrirait au moins un pain d’épice ou une pomme,
dénouaient avec soin leur ficelle et, après avoir caressé
le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle
aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
Miraut, que l’air vif et la course matinale avaient
mis en appétit, après s’être assuré que sa gamelle à
soupe était bien vide et léchée et reléchée, s’en vint
rôder autour des vannettes pleines et tâcher d’insinuer
son nez entre l’osier et le grand linceux qui recouvrait
la pâte.
– Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur ! s’écria
la Guélotte, et, saisissant un raim de coudre, elle en
cingla le chien, qui poussa un cri aigu et s’en vint
gratter à la porte. La femme aussitôt vint la lui ouvrir
tandis que, garé de côté, les jarrets courbés, il ramassait
les fesses dans l’espoir d’amortir le coup de pied
réglementaire, droit de péage qu’il payait
invariablement chaque fois que la patronne était mise
dans l’obligation de se déranger pour son service.
Esseulé, il erra autour de la maison.
Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur
où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il
rongea consciencieusement. Il fut tiré de son occupation
par le retour de Mique qui rentrait fière dans ses foyers,
une souris en travers de la gueule. Il voulut lui prendre
son gibier, mais ce n’était pas pour la chatte l’heure de
plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d’un
coup de griffe sec et qui n’admettait ni discussion ni
réplique. La chasse, c’est la chasse : il n’y a plus, quand
une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui
tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard ; pour
l’heure, désappointé, il s’assit sur son derrière et
regarda la rue.
Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par
rancune aussi peut-être d’avoir été séparé de son maître,
rancune qui s’étendait à tous et à toutes, il se mit à
aboyer ceux qui passaient : hommes, femmes et même
les enfants. Les premiers n’y prenaient point garde,
mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient en se
retournant pour bien voir qu’ils n’étaient pas suivis. La
patronne, s’étant aperçue de ce jeu, sortit en
l’invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu’elle le
rerosserait s’il osait s’aviser encore de japper aux
trousses des voisins et de faire peur aux gosses.
Il s’éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne
trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la
Phémie qui brandit son balai en s’élançant de son côté ;
ensuite de quoi, comme la patronne n’avait pas l’air de
se soucier beaucoup de son estomac, il résolut de
chercher sa subsistance de côté et d’autres et de faire
d’abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
Mais c’était pour lui jour de déveine. Beaucoup de
portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches
étaient bourrées de gros chanteaux de pain dont ils
arrachaient de temps à autre une bouchée, se refusèrent,
malgré ses caresses et ses amabilités, à lui donner sa
petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu’il
leur avait jappé aux chausses, l’heure d’avant.
Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa
quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but
un peu d’eau de son, se fit violemment expulser d’une
écurie où il quêtait un peu trop près du nid des poules ;
puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint au logis
dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
aurait peut-être trempé sa soupe.
Las ! Il était bien question de pâtée à cette heure.
Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite,
ses cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte,
une pelle ronde à très long manche aux deux mains,
retirait successivement de l’ouverture béante du four les
grosses miches de pain qu’elle déposait
précautionneusement dans le pétrin vidé,
soigneusement raclé et nettoyé pour cet usage.
Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce,
excitant plus fortement encore l’appétit du toutou ; mais
la grande queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en
imposait à Miraut qui, pour des raisons bien connues,
évoluait à assez longue distance de sa maîtresse.
Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la
perche en place, brossé les miches et empli le four
d’une grosse brassée « d’échines »1 à faire sécher pour
la fournée prochaine, n’y tenant plus, il s’en vint devant
sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c’est-à-dire
en modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.
– Ah ! tu as faim, charogne ! c’est bien fait : crève si
tu veux. Va demander à ton maître qu’il te donne, fallait
aller avec lui.
Comme Miraut ne comprenait que fort
imparfaitement ce langage et qu’il continuait
dolemment à réclamer, elle se fâcha et le réexpulsa
violemment de la pièce et de la maison :
– Allez, du vent, et vivement : nourris-toi toi-même,
puisque tu es si intelligent et si malin ; va chasser,
puisque tu es fait pour ça !
De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que
l’invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la
saisit parfaitement et, comme l’autre illustrait son
langage en empoignant le balai, il n’attendit point que
le manche de celui-ci prît contact avec ses reins ou son
cul pour obtempérer rapidement.
Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir.
Tout de suite il se mit en quête d’un coin abrité, monta
1
Échines, morceaux de rondins refendus de un mètre ou quatre pieds
de long.
au haut de la levée de grange que chauffait le soleil et,
sur quelques brins de paille et de foin échappés à la
bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur les
pattes de derrière.
Il ne s’émut pas le moins du monde des roulements
de voiture, des meuglements de vaches rentrant du
pâturage, ni de bien d’autres bruits encore qui
n’intéressaient point ses besoins immédiats ; mais le
reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si
léger qu’il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le
nez.
La Bellone était une amie et une puissance. Elle
pourrait sans doute lui être utile. Ne l’avait-elle déjà
point défendu contre ce méchant roquet de Souris, lors
de sa première sortie ?
Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des
courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes
et le cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez.
L’autre, qui avait sans doute découvert quelque part une
vieille ventraille de lapin ou quelque autre charogne
plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait des
émanations qui chatouillaient fort agréablement ses
narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais
la chienne n’était pas d’humeur à prolonger des jeux
qu’elle jugeait inutiles, et, comme Miraut n’avait pas
encore l’idée de la suivre en forêt, il ne put que la
regarder franchir la haie du grand enclos et filer vers la
corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle
connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les
buissons familiers.
Les heures se traînèrent longuement. L’estomac du
chien hurlait famine. Il se promenait, puis s’asseyait sur
son derrière, puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit
encore une fois.
Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué
à ses affaires et déjeuné frugalement à l’auberge,
revenait maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait
un petit cochon. Cadi, déchargé, sentant l’écurie,
marchait d’un bon pas.
Ainsi qu’il l’avait promis à Pépé qu’il avait
rencontré en allant, il s’arrêta une minute pour lui
donner le bonjour en repassant par Velrans.
– Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le
chasseur ; ce serait me faire affront.
On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans
une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée,
d’avance, s’excusait de la brièveté de sa visite :
– Tu sais, faut pas que je m’attarde ; c’est le cheval
de Philomen, et puis, je ramène un cochon. En cette
saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne faut
pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.
À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé,
comme tous les cultivateurs l’eussent fait, manifesta le
désir de le voir. Il était lié dans un sac et, de temps à
autre, témoignait, en poussant un grognement, de
l’ennui de n’être pas libre. On délia la ficelle et il mît sa
tête au trou.
– C’est un verrat, prévint Lisée.
– Te l’a-t-on garanti comme étant bien châtré ?
s’inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal
« affûtés », la viande n’est pas bonne et empoisonne le
pissat.
– La Fannie me l’a vendu de confiance, affirma
Lisée.
Pépé cependant l’examinait en connaisseur, le
tâtant, lui ouvrant la gueule. C’était une jolie petite
bête, toute grassouillette, qui avait un museau rose et le
poil blond et soyeux.
– Il n’a pas l’air mauvais, conclut-il, il a une bonne
bille ; mais tant qu’on les a pas vus bouffer, on ne peut
pas s’y fier.
– Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je
l’ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de plus ;
avec mon chien, ma femme, nos trois chats... comptons
voir, voyons : Miraut, un ; ma femme, deux ; la Mique,
trois ; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci,
comment que je vais l’appeler ?
– Puisqu’il a une si bonne cafetière, appelle-le
Caffot, conseilla Pépé ; c’est le nom qu’on donnait jadis
aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c’est
assez bon pour un cochon !
– Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter
les poules ; mais Miraut se charge de les éclaircir.
Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la
cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et
vider une bouteille de derrière les fagots.
Pépé en était à son vingtième capucin ; il annonça la
chose non sans une petite pointe d’orgueil à son
confrère en saint Hubert, puis il s’enquit de Miraut.
Lisée en était satisfait, très satisfait ; il narra même
avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit
qu’il serait bon chien de chasse et termina en regrettant
que sa rosse de femme ne professât point à son objet les
mêmes sentiments que lui, leur rendant à tous deux, au
chien comme au maître, la vie aussi dure que possible.
– Ah ! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et
ne voient que les sous. On serait trop heureux si on
pouvait se passer d’elles.
Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne,
absente pour l’instant, qui ne devenait vraiment
insupportable que les années où la chasse allait mal et
durant lesquelles il ne tuait pas de gibier pour doubler
au moins le prix du permis.
Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma
d’ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte,
provoquée peut-être par son absence prolongée le jour
de la foire, passerait certainement, qu’au demeurant, il
était assez grand pour y mettre bon ordre si ça devenait
nécessaire.
Ils se quittèrent après s’être souhaité le bonsoir, et
Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
Sitôt qu’il fut arrivé, il commença par remiser chez
Philomen la voiture et le cheval ; puis, comme il est
coutume de le faire quand on vous a rendu gratuitement
un tel service, il invita son ami à manger la soupe avec
lui et pria sa femme, lorsqu’elle aurait terminé son
ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
prendre le café par la même occasion.
Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et
grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.
– Qu’est-ce que cette grande bringue peut bien
foutre chez moi ? ronchonna-t-il, en apercevant, par la
fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa
femme. Je gagerais bien qu’il y a encore du Miraut là-
dessous.
De fait, le cochon n’était pas encore à terre et il
n’avait pas même eu le temps de placer un mot, que
l’autre, lui brandissant sous le nez une volaille à demi
déplumée dont une cuisse était, paraît-il, rongée, lui
beuglait au visage :
– Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta
sale « murie de viôce » m’a tuée ! Et il m’a
« effarfanté » toutes les autres ; il m’en manque encore
deux ou trois à l’heure actuelle, et tu me les paieras
aussi ! Ah ! tu veux des chiens, tu en veux ! eh bien,
paye !
– Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c’est mon
chien qui a tué celle-ci ?
– Si je suis sûre, tu en as du toupet ! Mais il y a la
femme du maire qui a vu quand il leur courait après, il
y a la servante du curé et les filles de chez Tintin qui
lavaient la buée et c’est les petits du Ronfou qui lui ont
repris à la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l’avait
déjà à moitié déplumée et il était en train de la manger :
la preuve, c’est qu’ils ont eu assez de mal de lui faire
lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
peut-être encore que ce n’est pas vrai et que je suis une
menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue !
– Combien vaut-elle, ta poule ?
– C’était ma meilleure ouveuse : elle faisait un oeuf
tous les jours...
– Je ne te demande pas un Libera me ni un De
Profundis, je te demande combien tu veux de ta poule ?
– Et maintenant qu’ils valent vingt sous la
douzaine...
– ... Turellement, je vais te payer tous les oeufs
qu’elle t’aurait faits jusqu’à sa mort et les nitées de
petits poussins qu’elle aurait pu couver et les enfants de
ceux-là jusqu’à la douzième génération. Une poule,
nom de Dieu ! c’est une poule. Combien vaut-elle ?
– Quat’ francs ! rugit la vieille fille.
– Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux
livres ! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te
foutrais de moi, par hasard ? Elle vaut trente-cinq sous,
à peine. Je t’en donne trois francs ou rien.
– C’est malheureux, larmoya la Phémie en
empochant les trois pièces. Dire qu’une charogne de
chien... mais s’il revient, je lui casserai les reins !
– Avise-t’en, conseilla Lisée, et tu verras s’il se
trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues
de prunes.
Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s’en allait,
emportant sa volaille, mais je l’ai payée ta poule et
assez cher, je crois ; j’ai bien le droit de la garder, il me
semble. Fais-moi le plaisir de la laisser ici, hein !
– Oh ! comme tu voudras, je voulais l’encrotter.
– Je m’en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt
commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la
mettre à la casserole. Ça fera un plat de plus et
Philomen en profitera, ajouta-t-il.
La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait
de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours
dans son sac. Sans prendre garde à elle, Lisée le reprit
sous son bras pour le porter à sa hutte. Il lui versa
immédiatement dans l’auge son manger et, après s’être
assuré qu’il avait une litière abondante, il revint à la
cuisine.
Philomen entrait justement.
– Je pense bien, affirma la Guélotte, d’un ton
autoritaire et s’adressant à son mari, que tu ne vas pas
garder plus longtemps un vorace comme celui-là qui se
met aux poules. Nous n’en avons pas les moyens.
– Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d’abord le
corriger.
Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation,
ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé,
n’osa même point se lever à l’approche des deux
hommes. Craintif, le poil tout hérissé, il battait
lentement son fouet, la tête aplatie sur la paille, les
regardant d’un oeil rouge et chargé d’angoisse.
Philomen, qui l’examinait attentivement, coupa la
parole à Lisée qui allait gronder et tempêter :
– Mais il est vide comme un sifflet, ce chien !
constata-t-il. Il n’a sûrement pas bouffé depuis hier au
soir.
– Cré nom de Dieu ! c’est pourtant vrai, jura Lisée à
son tour. Ah ! la sacrée vache ! Laisser une bête avoir
faim ! Ça n’est pas étonnant qu’il coure les poules s’il
n’a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et
voilà, c’est la faute du chien ! Attends un peu !
Ils rentrèrent à la cuisine.
– Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a
mangée aujourd’hui ?
– De la soupe ; bien sûr que j’y en ai fait !
– Et avec quoi, s’il te plaît ?
– !...
– Je te demande avec quoi, sacrée garce !
– Ah ! et puis est-ce que j’ai eu le temps, moi, j’ai
fait au four, j’ai préparé la hutte du cochon, arrangé le
ménage, fait le souper...
– Ça va bien, donne-moi le pain ; c’est moi qui vais
lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au sujet
de la poule, c’est à celui-là que tu auras affaire.
Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son
solide brodequin ferré.
– Si le chien avait eu l’estomac plein, il n’aurait pas
eu l’idée de boulotter une poule et je veux t’apprendre,
moi, à laisser les bêtes crever de faim !
Chapitre IX
Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut
à enfermer Miraut chaque fois qu’il ne pourrait
surveiller efficacement ses faits et gestes, car chez les
animaux comme chez les humains, les premiers actes
déterminent toujours des habitudes et d’autant plus
tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de
part à leur création.
De même qu’une vache qui a découvert un passage
à travers une haie essaiera, chaque fois qu’elle en aura
l’occasion, d’y passer à nouveau, de même Miraut ne
reverrait pas de lapins sans éprouver le vif désir de les
faire encore tourner en rond comme au premier jour, et
les poules avec lui n’auraient, elles aussi, qu’à se bien
tenir. Les raclées et corrections qu’il avait reçues à ce
sujet ne seraient pas suffisantes pour l’empêcher de
recommencer, et cela se conçoit aisément, car, à l’idée
de lapin et de poule, s’associaient bien plus vivement en
lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte, de
capture et de repas que le souvenir de la rossée subie
pour ses méfaits. Le premier acte venait de lui, était
actif et quasi volontaire, le second n’était que passif et
ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très
ténus dont le plus fort était celui de consécutivité.
Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison,
l’avait gratifié précédemment ôtaient-ils toute valeur
éducatrice à ce châtiment. C’est pourquoi, dès qu’il
aperçut une poule, il ne songea plus qu’à lui donner la
chasse.
Pour l’instant, claquemuré dans sa remise, sur sa
botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son
activité avait rassemblés, il n’aspirait qu’à un but :
sortir.
Mais Lisée n’était point là. La porte de l’écurie,
solidement réparée par ses soins, ne semblait plus
permettre aucune incursion de ce côté. Restait la rue à
laquelle on ne pouvait accéder qu’en rongeant la porte
qui donnait sur la cour ou en escaladant la fenêtre, et
cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds au-
dessus du sol.
Miraut, prompt à l’action, n’hésita point et chercha
d’abord à atteindre la fenêtre ; il tenta plusieurs élans
inutiles, accrocha tout de même une fois le bout de ses
pattes au rebord intérieur de l’embrasure, mais, entraîné
par son poids, retomba lourdement à terre.
Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de
chêne et massive, mais peu importait à Miraut l’essence
de bois dans laquelle on l’avait taillée.
Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît
colossal, démesurément long, impossible, et le
découragerait devant l’à quoi bon, n’arrête pas un
chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un chien jeune
qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou
presque rien des contraintes domestiques.
Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte,
juste à l’endroit où il sentait quelques filets d’air glisser
entre le seuil et le cadre de bois.
Dure besogne, car c’est par côtés surtout qu’un
chien peut mordre et ronger efficacement. La petitesse
du point attaquable le gênait énormément. Il fallait qu’il
travaillât avec les dents de devant, les incisives, et, pour
ce, trousser les babines et garer son nez, cet organe
tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez
le chien qu’il n’y faut jamais toucher si l’on ne veut
point les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.
Miraut cependant commença et mordilla la coupante
arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents.
Au bout d’une heure il en avait à peine ébréché un
centimètre lorsqu’il entendit claquer la porte de la
cuisine.
Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il
savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu’il faisait était
opposé à la volonté des maîtres auxquels il devait
obéissance ; s’ils eussent été là, il se fût abstenu ; en
leur absence et loin du châtiment, il s’appliquait, tous
instincts débridés et tendus, à contre-carrer une décision
qu’il jugeait injuste. Le bruit entendu lui rappelant que
le manche à balai est un instrument redoutable, il s’était
arrêté, mais dès qu’il ne perçut plus rien, il retourna
vivement besogner.
Accroupi, il travaillait avec tant d’ardeur, tout à son
idée, qu’il n’entendit pas la porte s’ouvrir une deuxième
fois. Il bondit en arrière en hurlant sous le coup de
baguette que la Guélotte furibonde venait de lui
flanquer, tandis qu’elle repartait, beuglant à pleine
gorge :
– Viens voir maintenant ce qu’il fait : il est en train
de ronger la porte de dehors.
Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du
dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la
querelle en déclarant qu’il allait recouvrir l’arête et le
coin attaqués d’une bande de fer-blanc, ainsi qu’il avait
déjà fait pour la porte de l’écurie.
Il s’y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se
promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le
braconnier avait l’oeil et, dès qu’il voyait le chien
écarter les narines en s’approchant d’une poule, il le
rappelait bien vite au sentiment du devoir, prononçant
son nom, Miraut, sur un ton tel que l’animal, obéissant
et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les
mains et la figure pour témoigner sa soumission ou
demander un pardon qui lui était accordé d’un
hochement de tête à la fois amical et grave.
Cela n’empêcha point que, le lendemain, un carreau
de la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le
jeune chien qui, ne pouvant plus s’attaquer à la porte,
avait réussi, Dieu sait comment ! à atteindre la fenêtre
et à prendre par cette voie la clef des champs.
Et deux heures après, tous les gamins du pays
cernaient Miraut, qui venait de jeter l’épouvante et la
terreur parmi le troupeau picorant des poules de la
Phémie, laquelle gueulait comme un putois qu’il lui en
manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en
avait sûrement mangé une, puisqu’il avait encore les
pattes rouges de sang.
Le fait en lui-même était exact : Miraut avait une
patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la
Guélotte et la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des
femmes voulant crier plus fort que l’autre.
Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui
opposait la plus énergique résistance, se faisant
littéralement traîner, et le chasseur alors s’aperçut que
son chien avait la patte coupée.
Furieux à son tour, croyant qu’on avait voulu lui
tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à
gifler la Phémie lorsque sa femme, s’interposant à
temps, lui apprit que c’était le chien lui-même qui
s’était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la
remise.
– Alors, riposta Lisée, qu’est-ce qu’elle chante, cette
vieille déplumée, ce n’est pas d’avoir mangé une poule,
qu’il s’est ensaigné. Va les compter d’abord, tes
gratteuses, et tu viendras grogner après.
Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie
se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s’il
n’y avait pas eu de morts, ce n’était point de la faute à
Miraut.
Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et
n’invectiva personne. Fine mouche, profitant de
l’expérience acquise, elle essaya de prendre son mari
par la douceur.
Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la
fois l’envie de corriger et de plaindre, lavait cependant
avec de l’eau salée et pansait minutieusement la plaie
du petit chien, qui se plaignait et aurait bien voulu
qu’on le laissât se lécher tout seul.
– Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que
nous ne pouvons pas garder cette bête : elle va nous
faire arriver toutes sortes d’histoires. Voilà déjà pour
plus de six francs de poules qu’il nous coûte, et
maintenant qu’il a commencé, quand veut-il s’arrêter ?
Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des
voisins : tu auras beau les payer plus cher qu’elles ne
valent, ils t’en voudront quand même et croiront t’avoir
fait un grand cadeau en acceptant ton argent.
Je t’en supplie, débarrasse-t’en ! c’est ce qu’il y a de
mieux à faire, crois-moi. Tue-le ! Fiche-lui dans les
côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que
tu ne peux pas le vendre et que ce serait faire injure à
Pépé et au gros.
– Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est
jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement
décidé au fond à ne pas s’en séparer. Attendons un
peu ! Je vais avoir l’oeil sur lui dorénavant et, dès que
je le verrai loucher du côté des gélines, je lui flanquerai
la correction pour bien lui faire comprendre qu’il n’y
doit pas toucher.
Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les
bruits contradictoires qui affirmaient d’une part que
Miraut avait étranglé toutes les poules de la Phémie, de
l’autre que quelqu’un (on ne disait pas qui) lui avait
tranché une patte d’un coup de serpe.
Lisée remit les choses au point, et Philomen
réfléchit.
– Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette
histoire-là est bien emm... bêtante. Dès qu’il manquera
une poule quelque part, tu peux être sûr qu’on accusera
ton chien, et il aura beau être innocent, tu pourras
prouver qu’il n’est pour rien là-dedans, que ce n’est pas
possible, on voudra absolument que ce soit lui qui ait
fait le coup. J’en connais même qui seraient assez
fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même
les leurs, les boulotter et venir ensuite accuser ton chien
du massacre.
– Tu vois bien que tout chacun va nous tomber
dessus, appuya la Guélotte.
– Oui, mon vieux, tâche d’avoir l’oeil. Mais, tu sais,
d’un autre côté, il est bien rare qu’un jeune chien, un
chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, si
l’on n’y prend garde, à courir après quelque bête : les
uns, c’est les chats, ça n’a pas grande importance parce
qu’ils savent se défendre et peuvent grimper aux
arbres ; d’autres préfèrent les lapins, et ils te nettoient
les clapiers rasibus ; d’autres se mettent aux moutons, et
ça c’est plus dangereux, car, quand ils sont bien
décidés, ils peuvent t’en ficher par terre pour plus de
cent francs d’un seul coup ; en somme, il vaut encore
mieux qu’il ne se tourne que sur les gélines.
Voici ce que je te conseille de faire : comme on ne
peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le
rendrait malade ; comme, d’un autre côté, quand on ne
le surveille pas, il « course » la volaille, tu n’as qu’à lui
mettre une muselière lorsque tu voudras le lâcher.
Léon ira demain à Vercel ; dis-lui qu’il t’en prenne
une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce de
quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
tranquille.
– Las, moi ! quarante sous encore de jetés loin pour
cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait
une solution plus radicale et comptait sur l’appui de
Philomen.
Lisée se rendit au conseil de son ami, et le
surlendemain matin, après un jour de claustration
préparatoire, on mit la muselière à Miraut. Comme ce
fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans trop de
résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces
courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la
gueule.
Parce qu’elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya
immédiatement de les mordre et ne put naturellement
pas bouger les mâchoires.
Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu’il se
précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n’essaya point
de gagner le dehors : quelque chose le préoccupait et le
gênait.
Il porta la patte à son nez et tâcha d’accrocher une
courroie, mais la griffe ne fit qu’érafler légèrement le
cuir et retomba.
Bien qu’il louchât affreusement, il ne pouvait se
rendre compte de ce qu’il avait autour du museau et des
bajoues ; mais il sentait bien, au toucher, que c’était
quelque chose d’embarrassant, et, au nez, que c’était
une substance qu’il serait agréable de mastiquer avec
les dents ; toutefois, l’impression de gêne domina bien
vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu’à faire
sauter cette entrave agaçante.
Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui
demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant,
mais naturellement Lisée n’accéda point à son désir.
– Voilà ce que c’est, mon vieux, que de vouloir
bouffer les poules !
Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point
comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa
crier et pleurer et se plaindre.
C’est alors qu’il essaya, par ses seuls moyens à lui,
de faire sauter la muselière. D’abord il se gratta aux
angles des buffets, aux embrasures des portes, aux pieds
de la table, à toutes les arêtes vives ; il se cogna le nez,
essaya encore de mordre, puis se remit à travailler de la
patte, s’accroupissant à terre, le museau sur le sol pour
avoir un plus solide point d’appui, tirant, pleurant,
frottant, s’excitant, s’énervant, hurlant, devenant
comme fou de désespoir.
À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de
devant se mit à se piocher les bajoues à une allure
vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les
terribles bandes de cuir qui lui laçaient si
impitoyablement les mâchoires.
En moins d’une heure, il se pela entièrement les
deux côtés de la tête, si bien qu’en quelques endroits
même la peau était absolument à vif et ensanglantée ; il
gratta plus haut à une autre lanière ; il grattait avec
frénésie, il aurait gratté encore si Lisée, qui rentrait,
s’apercevant qu’il s’abîmait le « portrait », et craignant
qu’il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa muselière.
– C’est assez pour aujourd’hui, pensa-t-il. Demain je
la lui remettrai, et il s’habituera petit à petit.
Mais, le jour suivant, dès qu’on lui eut rebouclé les
courroies derrière la tête, il recommença de plus belle à
se griffer la gueule en hurlant.
On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il se
serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout
à fait en se disant :
– Bah ! je reste ici aujourd’hui ; je vais le surveiller.
Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis
que le chien rôdait autour de lui, heureux d’être enfin
débarrassé et libre.
Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les
tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de
perches de haricots, si bien que le braconnier,
tranquillisé, ne pensait plus à s’assurer de sa présence et
continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe,
lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le
sentier de l’enclos, une poule morte, tuée, d’une main,
de l’autre ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au
nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en
serrant les dents et assura, comme une massue dans sa
main, le chou qu’il venait d’arracher.
La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et
de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia
comme pour s’excuser :
– Je te le ramène. Ce n’en est pas une des miennes,
c’en est une de la cure. Nous l’avons vu quand il la
serrait, la servante et moi, mais nous sommes arrivées
trop tard. Elle m’a dit de te l’apporter pour que tu voies
et que tu le corriges : je ne sais pas si on te la fera
payer.
– Je te remercie, proféra sèchement Lisée et, sans
dire autre chose, attrapant le chien par le collier, lâchant
son chou pour saisir de l’autre main la poule morte,
avec cette cravache d’un nouveau genre, corps même
du délit, il administra à Miraut une volée fantastique et
terrible, frappant d’ailleurs et prudemment aux bons
endroits, de façon qu’il sentît bien, tout en ne courant
aucun danger, que les coups venaient de la poule et
qu’il serait dangereux pour sa peau, à l’avenir, de
s’attaquer encore à ces bestioles-là.
Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.
– Ah, cochon ! tu aimes les poules ; eh bien ! tu la
traîneras celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras,
et puisque tu en aimes l’odeur, tu la sentiras aussi plus
qu’à ton saoul ! Attends un peu.
Lors, au moyen d’une forte ficelle de chanvre, il
noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant
dans le collier, les pattes passant entre les jambes de
devant ; il attacha ses pattes à une autre ficelle qui se
nouait elle-même sur le dos et, dans cet appareil,
condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner
la poule devant tout le monde et les autres chiens y
compris, lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire
honte et lui rappeler en grondant qu’il n’était qu’un
méchant azor de rien du tout, un jeanfoutre de viôce qui
ne valait pas la corde pour le pendre, ou la cartouche
pour l’occire, un sale salaud de m... à qui il en ficherait
jusqu’à ce qu’il en crève s’il s’avisait de recommencer
jamais.
Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en
laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui
les gosses faisaient cortège et qui ricanaient en
interpellant le chien. Miraut était honteux, car les chiens
connaissent la honte s’ils ignorent la pudeur, et ils
sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,
s’embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec
des yeux navrés et, quand il n’était pas observé,
cherchait à se débarrasser de son encombrant fardeau.
Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et,
s’enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il
éternuait et il pleurait.
Lisée fut inflexible.
– Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu’à ce
qu’elle pourrisse et qu’elle pue comme un vieux
Munster, ça t’apprendra. C’est moi qui jugerai quand tu
devras en avoir assez.
De dégoût pour la bestiole qu’il promenait toujours,
comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact,
écoeuré par l’odeur, Miraut, pour ne point la toucher,
marchait en écartant les pattes, et, pour ne pas la sentir,
levait le nez en l’air autant qu’il lui était possible de le
faire.
Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le
mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais
comment, à s’en dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre
à sa remise, trouva dans un coin la poule intacte, aussi
éloignée que possible du chien, qui jetait des regards
inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.
Après qu’il se fut bien rendu compte qu’il n’y avait
point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se
laissa enfin émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva
hésitant et, timidement, se hasarda à lécher les grosses
mains rudes pendant le long des cuisses sur le pantalon
de droguet.
– Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il
fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la
géline d’un index sévère.
Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et
Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la
sotte manie de courir la poule, gibier qui était en effet
bien indigne du nez fameux du célèbre chien de chasse
qu’il devait être un jour.
Chapitre X
C’était un soir calme de fin d’automne. La nuit, à
grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue
du ciel qui s’étoilait lentement. Pas un souffle de vent
ne troublait la tiédeur enveloppante ; les fumées
montaient calmes des cheminées, formant sur les
carapaces bigarrées des toitures un léger manteau
vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des
vaches qui rentraient des champs et marchaient d’une
vive allure vers l’abreuvoir ; le marteau du forgeron
Martin sonnait par intervalles sur l’enclume argentine,
et tous ces bruits formaient une rumeur paisible et
chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou
la saine émanation sonore du village.
Point trop las de sa journée, les deux jambes de part
et d’autre de l’enclume à « chapeler » les faux, fixée
dans le vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à
califourchon, Lisée le chasseur, Lisée le braco, rêvait en
fumant sa pipe. Plus fatigué, lui, d’une longue
randonnée en plein champ, Miraut s’était gravement
assis sur son derrière, et, impassible et clignant des
yeux par moments, regardait son maître, tirant
d’énormes bouffées de son éternel brûle-gueule.
Un pas sonna dans le sentier de l’enclos, et le chien,
le reconnaissant pour celui d’un familier, se leva
aussitôt, frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant
à la poitrine et en lui léchant les mains, l’ami Philomen,
maître de Bellone.
– Salut, ma vieille branche ! s’exclama Lisée.
– Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire
d’attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen
en choisissant pour siège le bout équarri d’une grosse
poutre noircie par les intempéries et qui servait de banc
rustique.
Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux
de la saison, du blé qu’on commençait à battre et qui
rendait pas mal, des labours et des semailles qui
s’achevaient dans de bonnes conditions, du bois qu’ils
couperaient aux premières heures de liberté et des
défrichements qu’ils entreprendraient au cours de
l’hiver prochain.
Miraut s’était rassis. Les rumeurs s’étaient tues. La
conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis
six heures sonnèrent à la tour du vieux clocher et
vinrent ensuite les trois tintements consécutifs et
alternés de trois coups chacun annonçant la volée de
l’angélus du soir.
Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d’airain
battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une
rafale de sons s’éparpillèrent en roulements pressés.
Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; ses
oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs
reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à
pleine gorge lui aussi, poussant jusqu’à épuisement sa
plainte désespérée.
– Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n’est rien, voulut
consoler Lisée ; mais, à chaque bordée de sons, il se
reprenait de plus belle, et le hurlement mourant se
regonflait en sanglots pour finir en petite plainte triste
et désolée comme un pleur d’enfant.
– C’est drôle, constata Lisée ; il n’avait pas encore
pleuré en entendant les cloches.
– Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme
ce soir.
Écoute comme l’air est calme, on n’entend que ça,
on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l’eau
qui entrerait dans une éponge ; c’est une douche sonore
qu’on prend, et nos oreilles en sont comme ravinées par
un torrent. Ça ne m’étonne pas que cela fasse mal à
Miraut.
Tous les chiens pleurent en entendant les cloches,
mais ce n’est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre
non ! ils s’en fichent pas mal, des religions, eux, et s’ils
pleurent, c’est parce qu’ils souffrent.
– Heureusement, continua Lisée, qu’ils ne les
entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre
odeur surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais
plus rarement (car chez eux l’oreille est meilleure que
l’oeil), arrivent à les en distraire.
Il a fallu que nous ne disions rien, que l’air fût
calme, qu’il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot,
que rien dans notre attitude ni dans nos gestes ne
l’intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté et
entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce
d’ailleurs, par surcroît, la pluie pour demain peut-être
ou pour après-demain au plus tard.
Tant qu’ils sont jeunes, une seule sensation les
accapare tout entiers : ce n’est que dans la suite,
lorsqu’ils sont plus âgés, qu’ils arrivent à partager leur
attention et, comme nous, à voir, entendre et renifler
tout ensemble.
– Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie,
parce qu’ils pensent aux morts qu’ils se lamentent au
son des cloches, puisqu’ils poussent les mêmes tristes
hurlements, ou à peu près, en apercevant la pleine lune
se lever derrière les arbres du mont de la Côte. Mais
peut-on savoir au juste la cause de ces cris !
– C’est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons
entrer dans leur peau et peut-être qu’ils ne le savent pas
eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n’est dans
aucun cas un cri de joie.
– Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches
doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c’est la
marche de la lune dans les rameaux et son ascension
dans les branches qui doit les épouvanter, car, dans le
premier cas, ils restent immobiles sur place, et dans le
second ils courent en hurlant, agités et inquiets.
D’ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu’ils
n’ont plus de point de repère pour contrôler sa marche,
ils n’y font plus attention.
– J’ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout
les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce
sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la
voix des cloches.
– Ça ne m’étonne pas non plus, expliqua Philomen.
Les chiens de garde qui ne bougent guère d’autour de
leur niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui
remue ; quant aux nôtres, ils ont le nez et l’oreille
extrêmement délicats ; d’ailleurs l’oreille et le nez, ça
doit communiquer par un canal. Quand le bruit des
cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de
Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les
membranes du nez et lui produire le même effet qu’une
odeur de bête féroce, d’un loup par exemple, ou même
aussi l’odeur d’un homme mort. Peut-être encore que ça
lui a fait comme un pincement douloureux ; nous
éternuons bien, nous autres, en regardant le soleil, et
nous ne le regardons pas pourtant avec notre nez.
– Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n’éternue
pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur
terre, a quelque chose de bien : les aigles, c’est leurs
yeux ; les chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et
les femmes leur..., pas leur intelligence, en tout cas.
Tout de même, ce serait un sacré type que l’homme qui
réunirait l’oeil de l’aigle, le nez du chien et l’oreille du
lièvre, à condition qu’il ait le cerveau en conséquence.
– Vingt dieux ! nous vois-tu reniflant le long des
tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour
trouver l’endroit où le lièvre a fait sa rentrée.
– J’ai pourtant connu un type de Velrans qui le
faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son
chien, et où l’autre trouvait du fret il se foutait à quatre
pattes lui aussi, fouinant, humant et reniflant, pour
apprendre, disait-il. Mais on ne lui en a pas laissé le
temps, car on a reconnu qu’il était louf et on a été
obligé de l’emmener à l’asile de Dôle, où il est
« clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce
serait un gardien de l’établissement qui lui aurait fait
son affaire un jour qu’il avait soif. Ce gardien-là était
alcoolique, il se saoulait, il buvait tout ce qu’il gagnait,
et comme il touchait trente sous par macchabée qu’il
enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir
de quoi licher.
En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au
moins : les bons docteurs disaient que c’était l’effet du
chaud. On ne s’est aperçu de ce petit manège qu’au
bout d’un assez long temps ; alors, pour étouffer
l’affaire, le bonhomme, de gardien est passé
pensionnaire, et voilà tout.
– Mais as-tu déjà purgé Miraut ? interrompit
Philomen.
– Non, avoua Lisée, il se purge tout seul ; il ne passe
pas un jour sans manger du chiendent.
– C’est très bon, en effet, mais ce n’est pas
suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et
il sera d’autant mieux tenu qu’il est plus âgé et de
bonne race.
– Je sais bien, mais qu’y faire ?
– Il n’y a, tu l’as dit, pas grand’chose à tenter, et
souvent les meilleures précautions ne servent de rien ;
tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en
temps, prendre un peu de fleur de soufre dans du lait ou
du café noir. Ils arrivent très bien à avaler le tout.
– Le meilleur remède est encore qu’ils soient forts et
robustes, mais cela non plus n’empêche rien bien
souvent.
– La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.
– La manges-tu avec nous ? invita Lisée.
– Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise
m’attend ; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à la
revoyure.
– « À revoir », mon vieux, répondit Lisée secouant
sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.
Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée
craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de
soufre, un beau matin, à l’appel de son maître, au lieu
de bondir en écartant sa paille des quatre pieds, Miraut
se leva lentement et avec hésitation. Ses bons yeux, si
clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez
suintait une vague mucosité incolore comme une salive
trop épaisse.
– Nom de Dieu de nom de Dieu ! mâchonna Lisée.
Voilà que ça y est ! Pourvu que ce ne soit pas trop
grave et qu’il n’en crève pas !
Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine
de soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la
rendre meilleure, un peu de lait ; ensuite il ne chercha
point, comme d’ordinaire, à gagner la rue, mais s’en
vint lentement, le poil légèrement hérissé et rêche, se
coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.
Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les
yeux devenaient chassieux et l’appétit disparaissait avec
la fièvre qui l’avait envahi : bien que la température fût
douce, Miraut grelottait.
Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de
soufre dans du lait : le chien, presque à contrecoeur, but
le lait, mais laissa au fond de l’assiette la poussière
jaune.
Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes
usités en pareille circonstance : il en connaissait
plusieurs et commença par se rendre chez le cordonnier
Julot, qui lui prépara un emplâtre de poix. Revenu au
logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous l’os
pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales
et appliqua l’emplâtre, qui adhéra aussitôt. On dit que
ça les guérit, avait reconnu Julot ; en tout cas, c’est bien
à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut
pas non plus lui faire grand mal.
Mais la poix n’opéra guère. Miraut maigrissait,
souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son
museau toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ;
il ventait, disait Lisée, c’est-à-dire respirait comme un
soufflet violemment pressé. Et il avait toujours froid.
De temps en temps, il se levait douloureusement de son
sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du
fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste comme un
petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête
dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et
perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les choses
sans les voir.
Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées
épuisantes, et passait presque toutes les heures
immobile, couché en rond, serré sur lui-même, les
muscles contractés par un perpétuel grelottement,
l’échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque qui
craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la
complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa
somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la
vieille Mique, le voyant affaissé et souffrant,
n’essayaient point de jouer, mais venaient de temps à
autre le flairer : toutefois, comme il n’avait pas
conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient
plus ; mais souvent ils se couchèrent tout contre son
poitrail pour le réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux
d’où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient
désespérés.
Il se taisait obstinément. C’est que son mal était en
lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas
la cause ou qui persiste, cette cause étant disparue, les
laisse muettes. Qu’un chien ou un chat ou une autre
bête domestique, car les sauvages, eux, savent presque
toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde
quand on le heurte, ou qu’on le frappe, ou qu’on le
brûle, ou qu’on le mouille, ou qu’on lui marche dessus,
cela s’entend : son cri est un appel, une plainte, un défi
ou une lutte ; si la source de douleur disparaît, si la
cause n’est plus apparente, il se tait.
Tout le monde n’a pu voir mourir un chien
empoisonné ; mais qui n’a vu de misérables animaux
écrasés par des automobiles, des tramways ou des
voitures ! Ils hurlent épouvantablement sous le choc,
mais cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis
sur la paille, ils se lèchent s’ils le peuvent encore et
souffrent et meurent sans se plaindre.
Ils n’ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour
leur enseigner le stoïcisme.
Si grand que fût le désarroi physique et moral de
Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la
Guélotte, qui n’avait point désarmé et souhaitait de tout
coeur sa crevaison prochaine, profita d’une absence de
Lisée pour le jeter brutalement dehors.
Violemment, à coups de savate, elle te le balaya,
comme elle disait, de son plancher, espérant qu’elle en
serait pour tout de bon débarrassée bientôt.
Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la
rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.
Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de
longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête
dans les mains, le caressant, le recouvrant d’un vieux
tricot, le bordant comme un gosse, lui desserrant les
mâchoires pour le contraindre à avaler quelques
gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la
pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.
Mais ni soins ni remèdes n’agissaient. Il n’y a rien à
faire contre la maladie ! La maladie, mot vague et
indéfini comme les troubles qu’elle provoque ! D’où
vient-elle ? on ne sait pas. Comment la guérit-on ? On
ne sait pas non plus. Les vétérinaires, médicastres ou
potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des pilules,
composé des poudres, mais tout ça, c’est de la foutaise
dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de
votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce
point les paysans et les bracos qui se sont livrés, au
sujet de ce mal mystérieux, aux suppositions les plus
baroques, aux conjectures les plus bizarres. D’après les
uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver
que nul n’a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises
non point dans l’estomac, mais au bout de la queue. Il
s’agit de l’extraire, de l’extraire sans danger pour la
bête, et là est le hic ! Pour d’autres, la maladie, c’est le
sang qui mue ( ?). Comment ? pourquoi ? Mystère.
Enfin, d’aucuns veulent encore que ce soit simplement
de la bronchite ; mais affection de la moelle épinière,
crise de croissance ou bronchite, nul n’a jamais été
capable d’indiquer une cause précise ni de fixer un
remède.
Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un
jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla
à Lisée de le conduire immédiatement à son
compatriote Kalaie, lequel était possesseur du « secret »
pour guérir les chiens de la maladie.
En ce moment, la peau de Miraut présentait par
endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait
pustuleuse et croutelevée, tellement, disait la Guélotte,
que c’était une dégoûtation de garder une pareille
charogne dans la chambre du poêle.
Le Velrans insista.
Kalaie ne demandait rien pour sa peine : il gardait le
chien une huitaine, le soignait dans le plus grand
mystère et, au bout de ce temps, vous le rendait
parfaitement guéri. C’était un secret, un secret qu’il
tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les
entorses et arrêtait les dartres et qui se perpétuait dans
la famille.
Pas plus que les autres paysans qui connaissent
d’autres secrets pour d’autres guérisons, pourvu qu’on
ait la foi, il ne consentait à le confier à personne et ne
demandait pas qu’on lui amenât des bêtes ; mais il
n’avait jamais refusé d’en soigner une et – ceci faisait
partie sans doute des règles à observer pour obtenir la
guérison – ne voulait jamais, jamais, en aucun cas,
accepter d’argent comme rétribution.
L’après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de
Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser
le cheval dans l’écurie de Pépé, qui lui confirma les
dires du voyageur, et tous deux menèrent Miraut chez le
miraculeux guérisseur.
Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien,
auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le
poêle de la cuisine ; ensuite il offrit la goutte aux deux
visiteurs et parla de la pluie et du beau temps et des
semailles et des engrais et de la politique. Étant bon
catholique et pratiquant, il n’était pas d’accord avec
Lisée, mais ce n’était point une raison pour mal soigner
Miraut qui, lui, n’était pas socialiste ni réactionnaire et
n’avait pas, heureusement, d’opinions touchant la
séparation des Églises et de l’État.
La discussion fut donc courtoise : on tomba
d’accord sur un point : que tous les députés et
sénateurs, radicaux comme cléricaux, n’étaient que des
menteurs et des fripouilles, et sur cette conclusion qui
marquait leur bon sens et leur rectitude d’esprit, on se
sépara en se serrant la main.
– Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa
Kalaie, et tu n’auras pas besoin de prendre une voiture
pour l’emmener : il pourra marcher tout seul, je te le
promets.
Lisée, plein de craintes et d’espérances, retourna à
Longeverne, où la semaine lui parut démesurément
longue.
Soit que l’éruption cutanée eût été un heureux
dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût
vraiment souverain, au bout de la huitaine Miraut était
guéri ; il se levait, marchait, mangeait ; l’oeil redevenait
limpide, vif et joyeux ; le poil se relustrait, l’appétit
reprenait.
– Tu n’as qu’à lui faire boulotter de bonnes soupes
et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon,
affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.
– À propos, comment va Caffot ? s’inquiéta ce
dernier. Tu ne m’as jamais reparlé de ton goret.
– Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu’il
est : pourvu qu’il bouffe, il est content. Cependant, je
ne crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.
– Ah !
– Oui, la première fois que le chien s’est approché
de l’auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a
« pouffé » et reniflé au nez comme un grossier qu’il est,
et Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas
de sitôt ; après tout, ça n’a pas d’importance, mais nous
allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu
n’accepterais pas de sous et je ne t’en offre pas, mais,
ma parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu
ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l’auberge ;
malgré que nous ne soyons pas, en politique, du même
bord, ça n’empêche que tu es un bon bougre et que je
serais vexé si tu n’entrais pas prendre un verre et revoir
ton malade quand tu passeras à Longeverne.
– C’est rien, c’est rien, affirmait Kalaie. C’est des
petits services qu’on se doit entre pays.
On s’en fut à l’auberge où, la politique aidant, d’un
litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut
qu’on allât chez lui goûter sa vendange et puis Kalaie
exigea qu’on fît une troisième pause dans sa maison
pour juger de la qualité de la sienne, si bien que ce ne
fut qu’assez tard que les trois compères, parfaitement
d’accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls
comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de
suite à sa décharge, pour une bonne part dans la cuite
magistrale de Lisée.
À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse,
énervée comme au premier soir, attendait le retour de
son homme, espérant bien que le chien, nonobstant
remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.
Elle pâlit de male rage en voyant, absolument
comme l’autre fois, son mari, plein comme un boudin,
ramener, plus gaillard que jamais, le petit chien qui,
affamé par la marche, vint sans tarder flairer toutes les
gamelles et toutes les marmites de la cuisine.
– Tas de cochons ! mâchonna-t-elle. Ah ! ce qui ne
vaut rien ne risque rien. Je n’ai jamais eu de chance
dans ma vie.
Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant
l’homme et le chien se débrouiller comme ils
l’entendraient, elle monta seule se coucher à la chambre
du dessus.
Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une
soupe plantureuse et magnifique dans la confection de
laquelle il ne ménagea ni la graisse ni le pain. Puis,
jugeant que, pour un convalescent, ce n’était peut-être
pas suffisant, il ouvrit le buffet où il découvrit un bout
de lard d’une bonne demi-livre mis en réserve par sa
femme pour le repas du lendemain.
– Tiens, s’exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-
le, mon petit : ça lui apprendra, à la vieille, à faire la
gueule ! C’est elle qui fera maigre demain.
Chapitre XI
Miraut reprit rapidement.
Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui
lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques
signes, de lui bien connus, des velléités d’en faire
autant, mais par d’autres moyens.
– La garce ! ajoutait-il. Ça ne manque jamais ! Si, au
printemps, elle ne fait pas sa portée, vers la fin de
l’automne elle en a au moins pour trois semaines à être
en folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre,
bien gardé.
Tous les cabots des environs montent la garde
autour de ma baraque, les grands comme les petits, les
jeunes comme les vieux ; ils me rongent toutes mes
portes, ces salauds-là. S’ils trouvaient le moindre
passage ! malheur ! ah ! nom de Dieu ! ça serait bientôt
fait.
Quand je suis là, ça va bien, j’ai l’oeil et je veille ;
mais si j’ai à m’absenter de la maison, j’ai toujours peur
qu’un sale bâtard de roquet ne parvienne à s’introduire
dans la canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne
peut pas se fier aux femmes ni aux gosses pour la
surveillance.
Je sais bien qu’on n’en est jamais que pour tuer la
portée quand la mère a déballé, mais c’est toujours bien
embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter
que des maternités comme ça te gâtent la race.
Mon vieux, je te le dis et tu me croiras : eh bien ! si
un bâtard quelconque couvre une chienne, non
seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais
cette saillie-là laisse des traces sur les portées
suivantes : oui, la race est souillée, elle n’est plus pure,
et les chiens sont moins beaux et moins bons. J’ai
toujours fait attention jusqu’à présent, je ne voudrais
pas voir arriver la chose maintenant.
– Tu n’auras qu’à m’amener Bellone quand tu auras
à sortir, s’offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien
d’aucune façon ; d’ailleurs, j’ai toujours, pour les
roquets et les bâtards, parce que je ne voudrais jamais
faire le coup à des chiens de chasse, une demi-douzaine
de vieilles casseroles de rebut et quelques arrosoirs de
réserve à leur attacher quelque part.
– Pour l’heure, expliqua Philomen, je ne crois pas
qu’elle coure de risques, le train de derrière grossit un
peu et le sexe se montre, mais tant qu’elles n’ont pas
fait sang, elles ne se laissent généralement pas grimper,
je dis habituellement, car dans ces sacrées affaires de...
chose, on ne peut jamais être sûr de rien.
– Oui, goguenarda Lisée, c’est la bouteille à
l’encre... rouge.
Miraut avait repris sa situation dans la maison de
son maître, c’est-à-dire que, si le patron le choyait avec
la tendresse d’un père ou même d’un grand-père, la
patronne, elle, le rossait avec l’énergie d’une marâtre et
qu’il se garait des coups du mieux qu’il pouvait.
Il acceptait d’ailleurs bénévolement cette position
sociale, n’imaginant pas qu’il en pût, pour lui, exister
d’autre, ses souvenirs d’enfance étant trop lointains et
depuis longtemps abolis. Très vite il en était arrivé à
généraliser que, sauf de très rares exceptions, tout ce
qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et tout ce
qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu’il faut en
tout et partout craindre, éviter et fuir.
Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et
venues aux champs et au bois et commençait, son nez
devenant subtil et puissant, à s’intéresser à autre chose
qu’aux évolutions des corbeaux et au déterrage des
taupes.
Lisée vivement l’encourageait à quêter, guidait ses
recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l’incitait
à longer les haies, à traverser les buissons, à fouiller les
murgers chevelus de ronces, à ne pas manquer les
brèches de mur, les ouvertures de tranchées, les
saignées de partage des coupes, tous endroits préférés
par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
L’odeur de lièvre, souventes fois reniflée,
l’émouvait de plus en plus et le bouleversait
profondément : sa queue, quand il tombait sur un fret de
ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires
en claquaient l’une contre l’autre et une fois même, à la
grande joie de son maître, il avait laissé échapper un
jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir
de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec le
citoyen poilu qui émettait des émanations si
particulièrement excitantes.
Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu’il
poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu’au premier
arbre où il grimpa, puis qu’il regarda étonné, furieux et
narquois, ne fit que confirmer en lui l’opinion qu’il
avait que le gibier qui court et à poil est préférable,
quant à l’odeur et au goût probablement, à celui qui
vole, d’autant qu’on peut toujours, quelque temps tout
au moins, suivre le premier avec espoir de l’attraper.
Lisée, après chaque expérience, le félicitait,
l’encourageait, le caressait, le récompensait par un petit
bout de sucre ou une couenne de gruyère
soigneusement tenue en réserve pour l’occasion. De
fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que
le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen,
que ce serait un jour un maître lanceur.
Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n’avait
point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec
d’autres chiens pour qu’il apprît son métier. Seul, de
lui-même, par la simple vertu de son flair et la toute-
puissance de son instinct, il arrivait à distinguer ce qu’il
devait courir. Qu’il lui arrivât seulement un jour de
fourrer le nez au derrière d’un capucin et ça y serait
définitivement, il serait sacré chien et grand chien ; plus
tard, quand il aurait appris avec son maître et avec
Bellone toutes les ficelles du métier de chien courant,
on verrait s’il s’en trouverait un pour lui damer le pion
ou lui faire le poil dans le canton.
Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade
trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne,
flairant toutes les mottes et toutes les bornes, pour y
retrouver des odeurs particulières, des senteurs subtiles
lui rappelant sa race, et s’accroupissant de temps à autre
pour rafraîchir d’un jet minuscule et fraternel tel caillou
isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur
précédemment arrosés par des confrères inconnus.
– On en fera quelque chose, disait le chasseur à
Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus
tard, comment Miraut s’était comporté sur un fret
rencontré au bas des Cotards, non loin de la source de
Bêche.
– Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là,
approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu’il lui
confierait le lendemain sa Bellone, obligé qu’il était de
conduire du blé au moulin de la Grâce-Dieu afin de
ramener de la farine pour faire au four.
– C’est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous
les deux à la remise. J’ai fichu du fer-blanc aux coins de
la porte : pas de danger que les galants, si voraces qu’ils
soient, ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te
l’ai dit, il est encore trop gosse pour penser à ces
affaires-là.
De fait, le lendemain, en laisse, comme une
coupable, la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu’à
une distance plus que respectueuse les mâles la
suivaient de l’oeil, craignant la trique du chasseur.
On laissa seuls les deux camarades. Miraut,
enchanté d’avoir de la compagnie, vint lécher le nez de
Bellone et lui mordre les oreilles.
D’ordinaire, elle se laissait faire quelques instants,
ensuite elle signifiait par un grognement sec qu’elle en
avait assez et filait ; mais cette fois elle se prêta au jeu,
mordilla elle aussi, passant dessus, roulant dessous,
serrant entre ses mâchoires tantôt une patte, tantôt une
oreille, tantôt une autre mâchoire ; puis jugeant que les
préliminaires avaient été assez longs, elle se dressa sur
ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de
côté et attendit.
Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu’à
continuer un divertissement si intéressant, à remordre, à
se rouler de plus belle dans la paille, à jouer de la patte
et de la dent. Bellone se prêta encore et de bonne grâce
à ses fantaisies, jusqu’à l’instant où elle recommença
son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur
sous le nez.
L’odeur, évidemment, différait de ce qu’elle était
d’habitude, et Miraut, forcé de s’en rendre compte,
flaira avec assez d’intérêt, puis, pour compléter son
observation, hasarda même un discret coup de langue ;
mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les
batailles durent recommencer au moins deux ou trois
fois encore.
C’est alors que la chienne, puissamment énervée
sans doute, obéissant à l’on ne sait quel irrésistible
instinct qui lui commandait d’enseigner au novice ce
qu’il ignorait, lui sauta dessus, ainsi que l’aurait fait un
qui l’aurait voulu couvrir, et s’agita vivement du train
de derrière à la façon des mâles.
Ahuri, Miraut qui n’y comprenait rien ou pensait
peut-être que c’était un jeu nouveau, la laissa se livrer
durant quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi,
tout naturellement, il en voulut faire autant.
C’était ce que demandait la chienne.
Il commença ses premières tentatives sans autre
ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il ?
L’odeur de la bête en amour alluma-t-elle un feu
dormant en lui ? Le mouvement, tout mécanique et
machinal qu’il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et
profondes de son geste ? On ne sait ; mais bientôt il
tenta de faire réellement ce qu’il n’avait voulu
jusqu’alors que simuler.
Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se
prêtait avec une bonne grâce évidente à ses
manoeuvres.
Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu’il
essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il
se crispait, remuant furieusement, piétinait des pattes de
derrière, tordait le cou, hochait la tête, tandis que la
chienne prenait l’air stupide et béat de celle qui attend
quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient
jamais.
À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans
résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait
faire.
Il s’enfiévrait, s’excitait, se mettait en colère,
tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les
autres mâles qu’il devinait et sentait maintenant, tous
ses sens éveillés, rôder aux alentours et renifler aux
portes.
Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour
de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui
continuait fébrilement ses exercices.
– Ben, mon cochon ! monologua-t-il, tu ne te gênes
pas : il n’y a vraiment pus d’enfants au jour
d’aujourd’hui, t’en es-tu donné, salaud ! et pour rien,
naturellement ; sacrée petite rosse, va ! il s’en ferait
crever.
Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte,
ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois
fois encore ses tentatives amoureuses.
– Hou ! hou ! l’invectiva Lisée en branlant la tête.
Encore un salaud qui sera porté sur la chose ! Il n’y
aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu’il
ne soit de la noce.
Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce
jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre
de son poste avant d’avoir obtenu un résultat que ni son
âge, ni ses forces ne lui permettaient encore d’atteindre.
– Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui
Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la
remise. Gageons, maintenant qu’il a fait ça, qu’il se
prend pour un grand garçon de chien.
– Je te crois, approuva Lisée ; hier au soir, il a levé
la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé.
Mais, j’ai envie d’aller faire un tour ce soir du côté de
Bêche.
J’ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les
lièvres sortiront de bonne heure, car le soleil a tout l’air
de vouloir se remontrer et si on en trouvait un sur pied...
Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la
pattelette du pantalon, comme s’il allait élaguer sa haie
du Cerisier, Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il
l’avait dit, il s’arrêta à la source où son chien avait déjà,
les jours d’avant, trouvé du fret.
Ce n’était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur
d’enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de
la queue et à renifler bruyamment, signe que quelque
animal sauvage avait certainement passé par là.
– Doucement ! encourageait Lisée en sifflotant sur
un ton particulier, doucement ! au bois, mon petit ! c’est
au bois qu’il est, le capucin. Là ! là ! Miraut, s’exclama-
t-il en lui désignant du doigt une « rentrée », une brèche
de mur.
Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un
coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses
pas, reniflant très fort, puis sortit du bois, fit quelques
pointes en plaine, revint de lui-même à la lisière, la
suivit, trouva une autre brèche et s’y enfila tout seul.
– Très bien, mon beau ! approuvait Lisée à mi-voix,
tu sais déjà.
Mais cela devenait sérieux.
Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de
gueule, avança, écartant les branches du mufle, puis
soudain, sans plus rien dire, le fouet battant, s’engagea
dans un pâté de ronces.
Et immédiatement, une bordée d’abois frénétiques
suivait cette incursion, tandis qu’il bondissait derrière le
lièvre déboulé qui montait le coteau et qu’il venait de
dénicher au gîte.
Ah ! ce fut une belle galopade.
« Bouaoue ! bouaoue ! bouaoue ! »
– Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très
excité, Lisée le soir même en racontant l’exploit à
Philomen.
Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en
lancer un ! Ah ! mon ami, c’est qu’il fallait voir et
entendre comme il te le menait, çui-là : ni plus ni moins
qu’un vieux chien ; il lui a fait prendre le tour des
Maguets et puis du Geys et il me l’a ramené au lancer.
Hein ! Ah ! nom de Dieu ! la belle chasse ! et quelle
musique ! C’est qu’il a une voix, l’animal ! Nom de
nom, quelle gorge ! Je l’aurais laissé faire, ma parole, je
crois qu’il le mènerait encore !
Ah ! la bonne bête, et ce que je suis content ! Mon
vieux Philomen, qu’est-ce qu’ils vont prendre pour leur
rhume, les oreillards ! Cochon de cochon !
– M’est avis que là-dessus on peut bien boire une
bonne bouteille.
Et tout en se remémorant les premiers lancers de
tous leurs défunts chiens, tout en se racontant des
histoires de chasses plus merveilleuses les unes que les
autres, les deux compères, chez Fricot l’aubergiste, se
cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon
cette journée mémorable.
À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une
visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu’ils
se furent séparés, Lisée, tout enfiévré, plein
d’enthousiasme, monologuait encore en revenant vers
son logis :
— À six mois ! bon Dieu ! quelle bête ! quel nez !
Et quand je songe que ma charogne de femme aurait
voulu que je m’en débarrasse, que je le tue !...
Ayant coupé au court par le sentier du verger, il
passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle,
close de rideaux d’indienne et éclairée.
– Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler !
Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre à cette heure pour
n’être pas encore couchée ?
Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir
par un entrebâillement de rideaux.
Le spectacle qu’il découvrit le cloua de stupeur un
instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien
vite, poussa intérieurement un formidable juron et
s’élança vers la porte.
– Ah ! je t’y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il ; je
t’y pince en flagrant délit, chameau ! Tiens, attrape ça
et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux
coups de souliers au derrière. Et je t’en vais foutre,
moi !
Mais la Guélotte, prise en faute effectivement,
n’essaya pas de discuter et n’attendit point son reste.
Elle se sauva à toutes jambes, montant les escaliers,
barricadant les portes, ce qu’entendant et peu
sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point
davantage et s’apprêta à se mettre au lit, soliloquant,
grognant et sacrant :
– Bougre de sale chameau ! Vider le pot de chambre
dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire
que c’était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de
même être vache et vicieuse ! Sacré nom de Dieu de
nom de Dieu ! Il n’y a qu’une femme qui peut trouver
ça !
Deuxième partie
Chapitre premier
Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque
fois qu’il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne
manqua jamais d’emmener son chien avec lui.
Successivement il lui apprit à bien faire les lisières
sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves
ou de pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder
les luzernes, à longer une haie de telle façon que le
gibier partît du côté du chasseur, et Miraut ne laissa
plus un seul buisson d’inexploré du jour où son maître,
l’obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au
moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un
jeune levraut qu’il faillit pincer bel et bien et auquel il
donna la chasse durant plus de trois longues heures.
Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint
plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les
coups de langue, les histoires et les procès-verbaux,
garda sa chienne à la maison.
Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement
la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir
venu. Mais Bellone, docile et bien dressée, ne
s’éloignait du pays qu’avec l’autorisation de son maître.
Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé
d’une longue tournée, le vieux chasseur, qui la
connaissait dans les coins comme doit la connaître un
vieux de la vieille de sa trempe, allait trouver sa
chienne à l’écurie et, branlant la tête d’un air entendu,
lui disait simplement : Va !
Bellone comprenait et, sans s’attarder à rôdailler aux
alentours, filait directement vers la forêt.
Un beau soir, elle se souvint qu’elle avait en Miraut
un jeune camarade et se dit sans doute qu’il serait plus
agréable et peut-être aussi plus fructueux de l’emmener
avec elle dans cette expédition nocturne et cette partie
de plaisir.
C’est pourquoi, traversant le village et l’enclos, elle
vint directement le trouver devant son seuil où il
s’amusait à s’aiguiser les crocs sur un vieil os de
jambon plus dur qu’un morceau de fer.
Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les
babines, s’être tortillée du cul comme il convenait pour
le saluer respectueusement et lui avoir léché les mains
de bonne amitié, elle répondit avec bienveillance aux
caresses et aux mordillements de Miraut.
À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les
oreilles ainsi qu’elle faisait autrefois pour prier le vieux
Taïaut de l’accompagner en guerre. En même temps
elle jappota, modulant de la gorge quelques sons qu’il
comprit parfaitement et que Lisée, depuis longtemps au
courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua
pas non plus de saisir.
Il en sourit dans sa barbe de bouc qu’il empoigna à
pleine main pour la peigner d’un geste familier. Sachant
bien que son ami ne lâchait sa chienne qu’à bon escient,
il accéda au désir de son chien qui, hésitant, tournait la
tête de son côté, tout en conservant le corps dans la
direction de Bellone qui l’attendait un peu plus loin.
– Vas-y ! va ! proféra-t-il simplement, et, d’un
hochement de tête, il lui désigna la forêt.
Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé
tout de même de partir sans le maître, il revint en hâte
lui sauter sur les genoux et le lécher, puis, comme
l’autre lui confirmait son autorisation, il fila comme une
flèche rejoindre Bellone qui l’attendait au trou de la
haie du grand clos.
Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et
se grognant des gentillesses canines, les deux complices
partirent dans la direction de la coupe.
Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.
– Eh bien ? s’exclama-t-il simplement.
– Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue
le prendre et il n’a pas été difficile à débaucher ; ah, ma
foi non ! je n’ai eu qu’à lui faire signe.
– La bonne paire ! conclut le chasseur. Avant une
heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux
Maguets qui n’aura pas à mettre ses quatre pieds dans le
même sabot s’il tient à garer sa peau et ses viandes.
– L’ouverture aura lieu dans deux mois, exposa
Lisée : il n’est pas mauvais qu’auparavant ils se fassent
un peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les
voir éreintés après la première semaine de chasse.
– As-tu déjà songé à tes munitions ? s’inquiéta
Philomen.
– Oui, répondit Lisée ; pour les cartouches de lièvre,
je commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-
Étienne afin d’être sûr d’avoir du bon ; c’est un peu
cher, mais tant pis ! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai
prendre au messager, quand il ira à Besançon, un cent
de douilles et de bourres ordinaires ; quant à la poudre,
de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches
et, pour les autres, Kinkin m’a promis une livre de
poudre suisse, de la meilleure, mais n’en parle pas
surtout, je ne voudrais pas lui faire arriver des histoires
à lui, ni à moi non plus.
– J’en prends aussi, rassura Philomen ; sa poudre, en
effet, n’est généralement pas mauvaise et, quand il
s’agît de merles, de grives ou de geais que l’on tire de
tout près, ça va toujours. C’est égal, j’aurais du remords
de viser un lièvre avec une mauvaise cartouche dans
mon flingot ; s’il échappait, je ne pourrais m’empêcher
de dire que c’est bien fait pour moi.
– Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant
l’index à sa bouche.
Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement
d’abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s’élevait, suivi
bientôt d’un autre et d’un autre encore.
– Ils ont déjà lancé.
– Non, non ! pas encore, écoute bien !
Et, en effet, l’instant d’après, la rafale hurlante du
lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle
vague, les paupières plissées, les deux amis, tirant de
leurs pipes d’énormes bouffées, écoutaient
voluptueusement cette musique sauvage qui les inondait
d’une joie pure.
– Eh bien ! je crois qu’ils le mènent, conclut
Philomen au bout d’un instant.
Le bruit de la chasse se perdit qu’ils écoutaient
encore. La conversation reprit, un peu décousue, car
tous deux, bien que parlant d’autre chose, prêtaient
quand même toujours l’oreille aux rumeurs de la nuit, et
ce fut simultanément qu’ils interrompirent leur causerie
en remarquant à voix haute :
– Ils le ramènent !
Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la
chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de
nouveau et se perdit encore et Philomen affirma :
– Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s’en
donner tant qu’ils voudront : le brigadier n’aura pas
envie ce soir de leur courir après ; il est revenu vanné
de sa tournée d’aujourd’hui et à cette heure il doit être
sûrement en train de roupiller à côté de sa légitime.
Moi, mon vieux, j’en vais faire autant.
– Et moi itou, répondit Lisée.
Après avoir convenu, pour réduire les frais de port,
de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se
séparèrent en se serrant la main et Lisée, rentrant dans
la cuisine obscure, poussa le verrou, gagna son lit et
s’endormit.
Cependant, sur le coup de minuit, pris d’un besoin
pressant et s’étant relevé en chemise pour aller pisser
un coup sur le pas de sa porte, il put entendre dans le
grand silence approfondi de cette belle nuit de juillet les
deux chiens qui, au milieu du bois du Fays, menaient
encore à une allure endiablée leur oreillard.
– Cré nom de nom ! quel jarret ! ne put-il
s’empêcher de s’exclamer avec admiration.
Et il revint se coucher, tout content.
Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur
un petit tas de paille, sous l’auvent de la porte d’écurie.
Il était crotté comme une demi-douzaine de barbets,
n’ayant pas encore eu le loisir de vaquer aux soins de sa
toilette ; le bout de sa queue, sur une longueur de trois
bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de même
que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle
ardeur il avait fouetté les buissons et s’était battu les
flancs.
Il se leva à l’approche du maître et le salua par des
aboiements très tendres en se dressant contre ses
genoux.
C’est alors que Lisée remarqua qu’il était rond
comme un boudin et jugea qu’il n’avait pas dû chasser,
ainsi qu’il disait, pour la peau, jugement que Philomen
confirma quelques instants plus tard en lui contant que
sa chienne se trouvait être précisément dans le même
état.
– Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler
sous la fenêtre de ma chambre afin que j’aille lui ouvrir
et qu’elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles
de la cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n’ai pas à
me biler ni me déranger, elle pionce dans un coin et ne
réclame rien.
– Lui aussi, affirma Lisée.
– C’en est tout de même un que nous ne reverrons
pas à l’ouverture, mais il n’est pas mauvais, pour nous
comme pour eux, qu’ils y goûtent de temps à autre : ça
les encourage et ça les dresse, les chiens, surtout quand
ils sont jeunes comme le tien.
Mis en goût, en effet, par cette première et
fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours
plus tard, s’en fut faire visite à Bellone et la prier de
l’accompagner à la chasse.
Il faut croire qu’une telle expédition était inutile ou
dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne,
par de petites plaintes, alla solliciter l’autorisation
réglementaire, opposa un veto énergique et sec à sa
demande. Docile et plus obéissante que le chien, elle se
résigna et s’en fut se coucher sur son coussin à côté de
la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,
partait quand même seul à la chasse.
Il fut moins heureux cette fois que lors de sa
première sortie et s’il lança tout de même et suivit un
capucin, il n’eut pas la science ni le bonheur de le
pincer et rentra très fatigué à la maison.
Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un
long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.
Il n’hésita pas à sauter du lit et s’en fut ouvrir à son
chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait
une revue de détail des marmites, plats, assiettes, bols,
seaux et chaudrons de la cuisine.
La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant
que cette sale bête l’avait empêchée de fermer l’oeil de
la nuit, qu’elle l’avait réveillée juste au moment où elle
commençait à s’endormir, qu’elle lui avait fichu sa
cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, ces sorties-
là, ça finirait par mal tourner un jour ou l’autre.
Cependant l’ouverture approchait. Les munitions
commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit,
et les deux chasseurs en avaient fait le partage tout en
se communiquant, pour la cinquantième fois peut-être,
leur recette particulière concernant le chargement des
cartouches.
La demande de permis venait d’être envoyée à la
sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de
mairie. Lisée avait fait prendre auparavant chez le
percepteur le reçu de vingt-huit francs, ce qui provoqua
devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage
terrible, d’ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle
les deux hommes ne prêtèrent que l’attention qu’elle
méritait. Et puis, la veille du grand jour, devant Miraut
bien en forme, le braconnier, très loquace et débordant
de joie, confectionna ses cartouches.
Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué,
avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi
trois vieux sabres de pompiers ou de gardes nationaux,
un couteau... arabe ou turc qui avait été sans doute
fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs de
Besançon, afin d’éviter d’inutiles frais de transport, un
chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles
carabines simples, l’une à pierre, l’autre à piston,
ornées des pontets en cuivre et munies de canons
immenses.
Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui
avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher
la barbe, Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et
abaissant les chiens, fit sonner et résonner les batteries
du flingot en interpellant Miraut.
– Hein ! c’est-ti avec çui-là qu’on va les descendre,
demain ?
– Bouaoue ! applaudissait Miraut.
– Et celle-là, en va-t-elle occire un ? reprenait-il en
lui montrant une cartouche de quatre, soigneusement
sertie.
– Il n’aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au
moins ! Non ! c’est un grand garçon !
Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens
particulier de chacune de ces confidences, en entendait
tout au moins la signification générale et manifestait,
par des abois continuels, des frôlements câlins de tête,
des grattements de pattes, d’incessants battements de
queue, des velléités d’embrasser et de lécher, son
approbation et sa joie.
Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec
Philomen qu’ils partiraient le lendemain chacun de son
côté, afin de tenir à peu près tout le terrain de la
commune, et qu’ils se retrouveraient, vers les huit
heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard,
selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière
du Fays pour « faire » ensemble ce bois important et se
poster aux bons passages.
Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse
et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne
voulait lui donner que quelques croûtes insignifiantes,
un chien courant étant réputé, à juste raison d’ailleurs,
chasser avec plus d’entrain et d’intérêt quand il n’a pas
le ventre plein. Ce fait, il se coucha et s’endormit
paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
réveiller à l’heure qu’il s’était fixée.
Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain
matin, il était debout. Il s’habilla, chaussa ses
brodequins soigneusement graissés, mit ses houzeaux,
endossa sa vieille veste à grandes poches, boucla sa
cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout de sucre
dans une goutte de marc pour avaler au moment du
départ et, tandis que chauffait son « jus » sur la lampe à
alcool, il alla ouvrir à Miraut.
Les deux amis se firent fête en se retrouvant : petits
mots d’amitié et abois tendres, caresses de la main et
coups de pattes cordiaux ; Miraut même essuya d’un
large revers de langue la joue droite et le nez de son
maître.
– Le coup de « patte à relaver1 », l’excusa celui-ci en
s’essuyant de la manche, un sourire d’indulgence aux
yeux.
Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut,
qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu’il
avalait sans les mâcher. Là-dessus, heureux comme des
rois, ils sortirent et, bien avant que le soleil ne fût levé,
arrivèrent au haut des Cotards où ils voulaient
commencer.
C’était un bon matin. Un temps calme, une rosée
suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le
gibier avait passé.
Dès qu’on longea le mur de la coupe, Miraut,
renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la
cuisse à toutes les mottes et à toutes les bornes, se mit à
quêter avec ardeur. Bientôt il rencontra un fret, trouva
1
Patte à relaver : chiffon pour laver la vaisselle.
une rentrée, s’engouffra dans le taillis, et le reste ne fut
pas long à venir.
Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par
les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses
trousses.
– Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à
cinquante mètres du mur d’enceinte, ils montent
toujours.
Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi
qu’un levraut, s’en alla faire au loin, toujours en restant
sous bois, un crochet assez grand.
Cependant, la chasse marchait à un train d’enfer. Le
chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée,
qui connaissait à peu près tous les trucs des oreillards,
jugea rapidement : Il va sortir au sentier de Bêche qu’il
remontera et Miraut va me le ramener par le chemin de
la pâture. En hâte, il se porta vivement à ce poste afin
d’arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est préférable
d’arriver dix minutes d’avance que cinq secondes trop
tard.
Le braconnier avait eu bon nez de courir.
Il n’y avait pas une minute qu’il était là, au bord du
chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se
confondait, lorsqu’il vit l’oreillard s’amener, bride
abattue, les oreilles basses, allongeant de toute sa taille,
ventre à terre littéralement.
– Un beau coup de fusil ! jugea-t-il. Rien de plus
simple qu’un tir en pointe, ni de plus sûr pour un
chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait
intensément du court instant qui le séparait du
dénouement de cette chasse. Le lièvre arrivait à une
allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à l’épaule,
la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu’il
fût à portée.
Au point strictement repéré d’avance, à trente
mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis
l’efficacité du tir, pas un de moins (c’eût été un
assassinat !), il pressa la détente de sa gâchette droite.
Le coup retentit puissamment dans le calme du
matin et l’oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler
cul par-dessus tête à quinze ou vingt pas du chasseur.
Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du
sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et
s’arrêta net une minute pour écouter, car ce bruit
terrible venait de la direction suivie par son lièvre. Il
sentit qu’il devait y avoir du Lisée dans cette aventure
et n’en douta plus l’instant d’après quand il distingua la
voix de son maître le hélant à pleins poumons :
– Tia, Miraut, tia, par ici ! tia, mon petit !
Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa
poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva
bientôt sur le lieu du drame, devant Lisée dont le fusil
fumait encore, un Lisée riant d’un large rire et qui du
doigt lui désignait à terre un cadavre roux, allongé,
saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans
tarder et avec frénésie.
– Tout beau, tout beau ! mon petit, calma le
chasseur. Ne le déchire pas. Allons ! doucement,
doucement !
Alors, sans haine aucune, comme s’il eût caressé
Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement
sa victime morte et la puça même d’avant en arrière et
d’arrière en avant. Puis, excité sans doute par l’odeur
du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour y
aller de son franc coup de dent.
Lissée jugea que c’était suffisant et, lui reprenant
bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en
lui pressant sur la vessie et puis le mit immédiatement
et sans façons dans la grande poche-carnier de sa veste
de chasse.
Toutefois, pour que Miraut n’eût pas couru pour rien
et pour l’encourager à continuer, il lui coupa
successivement, à la dernière jointure, les quatre pattes
du lièvre et les lui jeta une à une.
Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil
et os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore
tandis que Lisée le félicitait, tout heureux.
– Hein, nous voilà dépucelé ! mon vieux Mimi.
Comme l’autre, insensible aux discours, attendait
toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un
morceau de sucre qui furent profondément dédaignés.
– Ah ! il faut de la viande à monsieur, maintenant !
T’es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en
ramassant les provisions auxquelles son chien n’avait
pas voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu
les mangeras bien tout à l’heure.
Et la chasse continua.
Chapitre II
C’était, on l’a déjà vu, un bon matin.
De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des
lancers et des chasses ; des coups de fusil
retentissaient ; un oeil exercé pouvait voir dans les
finages voisins les perdreaux se lever en bandes devant
les chiens d’arrêt et s’éparpiller en gagnant les bois ;
des cailles aussi, de temps à autre, à très courts
intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.
Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et
jugeait en lui-même :
– Tiens, voilà Philomen qui en « sonne » un !
Il me semble que Pépé vient de redoubler : ce ne
peut être que sur les perdrix, car il a toujours arrêté un
lièvre du premier coup.
Ah ! Gustave est aux cailles dans les « sombres »
derrière le Teuré, il tire souvent.
Je jurerais que c’est le gros qui est dans la « fin » de
Rocfontaine : il me semble que j’entends la voix de
Fanfare, la mère de Miraut.
Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté
longtemps contre la veste du maître afin de lécher
encore le lièvre dont on voyait sortir d’un côté la tête et
de l’autre les pattes ou plutôt les moignons, le jeune
Miraut, fatigué de sauter en vain, s’était remis à quêter
et avait repris la lisière du bois.
Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’il relançait
de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le
premier coup.
Ce devait être un vieux lièvre, c’est-à-dire qu’il
avait déjà vu plus d’un automne. Aussi, ne perdit-il pas
son temps à des rebats plus ou moins compliqués dans
les tranchées ou les sentiers du bois pour arriver, en fin
de compte, à se faire « taquer » au lancer ; mais, sans
suivre voie ni chemin, par le plus épais des taillis, il fila
vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout
village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à
Rocfontaine où il espérait faire perdre sa trace à son
poursuivant.
Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et,
pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa
chasse, longea l’arête du coteau.
Son chien, il en put juger à la régularité de ses abois
et coups de gueule, réussit à tenir parfaitement tant qu’il
fut sous bois ou dans les champs ; à peine hésita-t-il à
quelques contours brusques où il dut s’arrêter deux ou
trois secondes pour bien s’assurer de la direction à
prendre. Mais quand il arriva à la route et aux cailloux,
le fret diminua et s’évanouit et il se tut.
Il s’attarda néanmoins, s’acharnant à retrouver la
piste évanouie, ravauda à certains passages où des
fumets vagues persistaient, revint sur ses pas jusqu’à
l’endroit où le lièvre était entré dans la zone maudite et
donna encore de longs coups de gueule furibonds.
Lisée, qui du haut du crêt l’aperçut, jugea fort
justement qu’ils perdaient leur temps tous les deux et
qu’il n’y avait rien à faire avec ce capucin-là. C’est
pourquoi il rappela Miraut.
Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son
maître ; il s’apprêtait à revenir et, méthodique et
prudent, pour ne point s’égarer et bien retrouver
l’endroit où il avait quitté Lisée, reprenait franchement
à rebours la piste qu’il venait de suivre.
Pour lui épargner des contours interminables et
l’habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle
et se mit à sonner à petits coups secs et répétés,
s’interrompant à diverses reprises pour crier à pleine
gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
rappel : Tia, Miraut ! Tia !, puis, cornant de nouveau,
afin de bien faire s’associer dans l’oreille et le cerveau
de son compagnon ces deux modes familiers de
ralliement.
Comme la foulée qu’il avait à suivre était très
fortement frayée et n’avait pas besoin de retenir
beaucoup son attention, Miraut entendit parfaitement
les sons et les cris poussés par Lisée et s’arrêta court
aussitôt, dressant l’oreille.
La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau
la voix de Lisée arriva jusqu’à lui : Tia, Miraut !
Il comprit, jugea de la direction, se traça dans
l’espace une ligne droite et fila comme un trait dans le
sens de l’appel. Toutefois, afin de ne point se tromper,
il s’arrêtait de temps à autre pour rectifier sa direction et
marcher droit à son maître qu’il ne voyait pas encore.
Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot
et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de
l’appeler sur un ton moins aigu.
L’instant d’après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à
Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes
sortes de choses plus gentilles les unes que les autres, se
frottant à ses jambes et voulant à tout prix lui peigner la
barbe avec ses pattes de devant. Le braconnier, tout en
le chinant un peu de n’avoir pu ramener l’oreillard, le
félicita tout de même d’être si bien et si vite revenu à la
corne, absolument comme un grand chien.
Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de
sucre et le morceau de pain qu’il avait dédaignés
l’heure d’avant.
Comme le soleil montait rapidement et commençait
à chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la
tranchée sommière du Fays où Philomen, exact au
rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre lui aussi
dans sa carnassière.
Les deux amis se sourirent.
– Eh bien ! est-ce qu’on sait encore le coup ?
– Où l’as-tu rasé ?
Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent
avec force détails les péripéties de leur chasse du matin
tout en cassant la croûte et en buvant un verre.
Bellone et Miraut, très sérieux, s’étaient simplement
salués en se léchant réciproquement les babines qui
fleuraient bon le lièvre tué. Assis tous deux sur les
jarrets, devant les maîtres qui devisaient et contaient
leurs exploits récents, ils suivaient attentivement des
yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs
mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les
morceaux de pain et de fromage qu’ils lançaient
d’instant en instant et fort équitablement tantôt à l’un,
tantôt à l’autre.
Ensuite de quoi, tous se levèrent et l’on partit faire
le grand bois.
Il y eut deux lancers et l’on fit deux chasses au Fays,
deux belles chasses menées tambour battant par ces
bonnes bêtes et au cours desquelles Lisée eut la chance
d’occuper un bon passage et d’en occire encore un vers
les dix heures.
Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et
que les chiens commençaient à donner des signes de
fatigue, on revint vers le pays en traversant les pommes
de terre du finage où l’on eut l’occasion de lâcher
quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux et
sur les cailles.
– Y vas-tu demain ? interrogea Lisée.
– J’te crois, répondit Philomen. La première
semaine, c’est mes vacances, il faut que je sois bien
pressé d’ouvrage pour que je ne la prenne pas tout
entière.
– Mon vieux, reprit Lisée, j’y songe : j’ai promis au
gros et à l’ami Pépé de leur faire manger le premier
lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce
sera l’instant ou jamais ; naturellement, tu en es. Si tu
es d’avis, je vais leur envoyer deux mots ; le matin,
nous ferons la partie tous en choeur et à midi nous
boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen
Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait
rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous
tiendrions les prés-bois et les coupes d’Ormont ; avec
quatre chiens comme les nôtres, ça pourra faire une
belle musique.
– C’est entendu, approuva Philomen ; j’apporterai
quatre litres de ma vendange de l’an passé : elle est
fameuse.
De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de
Rocfontaine une missive ainsi libellée :
Longeverne, le 1er septembre 18...
« Mon vieux,
« Miraut est un fameux chien ; ce matin il m’en a
fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche,
comme ça a été entendu, goûter de mon civet et fêter
son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.
Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du
matin au plus tard. On tiendra Ormont où c’est tout gris
de lièvres.
« Je te la serre de bien bon coeur,
« LISÉE. »
Si quelques paysans, lorsqu’ils ont à écrire,
s’embrouillent et se perdent dans de longues phrases :
Je vous écris pour vous dire que j’aurais voulu vous
dire..., Lisée n’était pas de ceux-là. N’ayant pas
d’instruction, il se vantait d’écrire comme il parlait.
Aussi, comme il n’était pas bavard, ses lettres étaient-
elles toujours d’une brièveté et d’une concision
admirables.
Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-
lieu, qu’on l’attendait sans faute chez Lisée à quatre
heures du matin pour une partie soignée, et il n’eut
garde de manquer au rendez-vous.
Trois heures et demie venaient à peine de sonner
qu’il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien,
un grand Saint-Hubert à la robe d’un beau brun aux
reflets d’or et de feu, à l’oeil calme, aux pattes
nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu’il ne
fallait point contrarier ni même gronder, car il était
extrêmement susceptible.
La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre
chiens, l’entente est toujours facile, surtout un matin de
chasse. Mais, du fait d’être réunis, la voracité naturelle
de chacun d’eux se trouva doublée au moins et il y eut
par toute la cuisine une bousculade de casseroles et un
désordre qu’augmenta encore l’arrivée de Bellone et de
son maître.
Pendant que les trois camarades se serraient la pince
et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient
leurs recherches alimentaires : pas une miette ne fut
dédaignée, pas une goutte d’eau de vaisselle ne fut
oubliée, et voilà-t-il pas que Ravageot, humant et
reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la veille au
soir par Lisée et dont Miraut s’était adjugé la ventraille.
Elle pendait à un clou fiché dans une solive du
plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme
un cabri, l’accrocha, la fit tomber et, pour que les autres
n’en profitassent point, se l’envoya séance tenante et
tout entière : oreilles, poil et tout. Cela ne dura pas
quinze secondes.
Philomen l’aperçut qui en achevait la pénible
déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui
louchaient férocement.
– Ben, bon Dieu ! Mais c’est la peau du lièvre qu’il
vient de s’enfiler comme ça et sans boire, encore ! Il en
a une sacrée veine de ne pas s’étouffer ni s’étrangler.
– Bah ! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l’autre
quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler
quand j’entends les médecins et le maître d’école parler
de microbes et d’autres bestioles qui foutent, à ce qu’il
paraît, des maladies aux gens. Qu’ils y viennent voir ce
que mange Ravageot derrière les fumiers et les
marnières où il boit quand il a soif ! Et il n’est jamais
malade, lui, il s’en bat l’oeil des microbes et moi aussi.
Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de
bonnes vadrouilles dans les bois comme nous en
faisons, on vient à quatre-vingts ou à cent ans.
– Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C’est
pas moi qui voudrais faire ce qu’il vient de faire, même
avec dix litres à boire.
– Il va peut-être te ch... une casquette à poil !
plaisanta Lisée.
On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa
un bout de sucre, et puis l’on monta sans délai le
chemin de la Côte afin de gagner le lieu du rendez-
vous. Mais on eut grand soin de tenir en laisse les trois
chiens qui, si on les eût laissés faire, n’auraient pas mis
une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.
Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la
reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout ;
tant d’événements avaient coulé depuis l’heure de la
séparation, et elle non plus, tous ses petits étant depuis
longtemps dispersés, ne retrouva point dans ce grand
chien le petit toutou, si différent d’odeur et d’allures,
qu’on lui avait enlevé l’automne précédent.
Les présentations entre chiens se firent : Ravageot et
Miraut furent galants comme il convient et Fanfare
accepta leurs hommages qui ne furent point exagérés ;
mais il n’en alla pas de même pour Bellone, et toutes
deux, bien femelles, se mesurèrent haineusement, le
poil de l’échine hérissé, et se grognèrent des menaces et
des rosseries en se montrant les crocs.
Pourtant, dès qu’on fut en plaine et que la chasse
commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.
Les chasseurs, de même que leurs bêtes,
connaissaient bien le pays. Une fois les chiens sur une
bonne piste, ils se déployèrent silencieusement, cernant
avec soin le canton où s’était gîté le capucin afin que ce
dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le feu au
moins de l’un des quatre fusils. Deux lièvres, après de
courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque
terrible. Mais un troisième, plus roublard, se déroba
avant le lancer et Philomen, ahuri et furieux comme un
chasseur qu’un lièvre aurait roulé, vit les quatre chiens
lui passer devant le nez comme une trombe et
disparaître au loin.
Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre
reviendrait : mais c’était un maître oreillard sans doute
que celui-là et, mené comme il l’était par cette meute
endiablée, il fila tout droit, on ne sut jamais où, au
tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les quatre
compères se morfondaient à écouter.
Une heure après, comme on n’entendait encore rien,
ils se hélèrent : hop ! se réunirent au poste de Philomen
et confabulèrent en cassant la croûte ! Ils partagèrent
équitablement les provisions dont leurs poches étaient
bourrées, mettant en réserve la part des chiens,
liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
bourrèrent leurs pipes en attendant.
Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs
sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un
bruit très lointain de grelot.
Lors tous, embouchant leur corne d’appel,
soufflèrent à perdre haleine dans ces instruments
primitifs et sonores, en faisant un boucan infernal qui
les excitait et les réjouissait profondément.
– S’il y a un lièvre dans les alentours, qu’est-ce qu’il
peut bien se dire ?
– Il n’en doit pas mener large.
Enfin les chiens, galopant et tirant la langue,
reparurent au haut du crêt, et comme c’était bientôt
l’heure de l’apéritif, on revint au village après les avoir
un peu laissés reprendre haleine et manger leurs bouts
de pain.
Les deux lièvres occis furent naturellement offerts
aux deux invités qui, après s’être défendus et fait prier,
acceptèrent enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.
– Penses-tu ! protesta Lisée. Et Miraut ?
– Peuh ! c’est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros,
tout joyeux d’avoir un lièvre à rapporter à la maison.
Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent
à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les
honneurs. On savait pourquoi ils étaient réunis ; chacun
d’ailleurs, au village, les connaissait et leur souhaitait le
bonjour au passage, tout en s’enquérant du jeune chien.
– Eh bien ! et Miraut ?
– Ah ! c’en sera un tout premier, affirmait Pépé, et
je m’y connais.
– J’en étais sûr, renchérissait le gros.
C’est qu’en effet un chien, un chien de chasse
surtout, a, dans un village, sa personnalité bien
marquée ; il fait partie intégrante du pays et toute gloire
qui lui échoit rejaillit un peu, non seulement sur son
maître, mais sur tous les compatriotes de la localité,
quadrupèdes ou bipèdes.
Miraut, sensible à la louange, marchait dignement
devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le
regardait avec amour. En arrivant à l’auberge, il préleva
même un demi-morceau du sucre de son absinthe pour
l’offrir à son chien, afin qu’il prît, lui aussi, à sa façon,
un apéritif.
Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de
l’auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser,
juger de leur taille, de leur embonpoint, de leur valeur,
du coup de feu qui les avait allongés.
Les chiens, eux, qui s’étaient couchés sous la table,
ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus
approcher de leur gibier et palper un butin qui
n’appartenait qu’à eux. Ils grognaient sourdement, mais
comme les maîtres n’avaient pas l’air inquiet et ne
faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun
de pousser plus avant leur manifestation en intervenant
de la griffe ou de la dent.
Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le
geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin
pourtant d’écoper sérieusement. Ravageot, peu patient,
sauta sur ses quatre pattes, se campa ferme devant lui,
la tête haute et gueule ouverte, et les autres, prompts à
venir à la rescousse, se préparèrent non moins
énergiquement à lui prêter mâchoire forte.
– Si tu te fais pincer, tant pis pour toi ! prévint
Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.
– Bougre, c’est qu’ils n’ont pas l’air commode !
répliqua l’autre en remettant le lièvre ; ils ne sont pas
comme le vieux notaire d’Épenoy qui, lorsqu’on le
traitait de voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu’il
entendait bien les « rises1 ».
– Si on allait à la soupe ? proposa Lisée.
On ramassa sans incidents les lièvres pendant que
Pépé payait les apéritifs et l’on se rendit à la maison de
1
Rises, plaisanteries.
la Côte où la Guélotte, pestant intérieurement, mais
faisant contre mauvaise fortune bon coeur, avait tout de
même préparé un repas substantiel et soigné.
Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un
jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la
campagne, auquel on fit honneur avec le robuste appétit
que procure toujours une marche mouvementée de cinq
ou six heures en plaine et en forêt.
Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le
jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet,
magistralement réussi et qui provoqua les félicitations
générales des convives. La Guélotte tout de même fut
flattée dans son amour-propre de cuisinière, elle rougit
de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui
demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle
répondit qu’elle allait sans tarder leur donner leur
soupe.
Cela se termina par un poulet et de la salade. Un
morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le
café.
Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent
quantité d’os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu’ils
avalèrent consciencieusement, et on ne leur ménagea
point non plus les éloges dithyrambiques, la vendange
de Philomen ayant beaucoup échauffé l’enthousiasme
des quatre amis.
Tous racontèrent des histoires de chasse et de
chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes
que les autres ; ils s’en ébaudissaient franchement, mais
nul d’entre eux n’émit le moindre doute sur leur
authenticité ou leur vraisemblance : si, entre chasseurs,
on n’a pas la foi, qui est-ce qui l’aura ? Enfin, après le
café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le
gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de
débarrasser la table, et l’on s’en fut, d’un commun
accord, jouer la bière aux quilles.
On joua plusieurs bouteilles qu’on but et on en but
d’autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de
bière, on essaya des pousse-bière, et puis on reprit
l’apéritif. Nonobstant cette dernière absorption, on
n’avait pas extrêmement faim quand on revint manger
le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et
quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière,
reprirent, vers la minuit, l’un la route de Rocfontaine,
l’autre le chemin de Velrans, les dites voies n’étaient
pas assez larges pour contenir leurs pas chancelants.
Malgré l’offre pressante qu’on leur fit de coucher à
Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets,
partirent, leurs chiens reposés gambadant autour d’eux,
en beuglant à pleins poumons de vieilles chansons de
chasse aux airs bien connus :
N’entends-tu pas la biche dans les bois...
Ou encore, et c’était Pépé qui poussait ce refrain :
Et dans le lit de la marquise
Nous étions quatre-vingts chasseurs !
Chapitre III
Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs
furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son
maître, ou guidé par l’exemple de Bellone, ou inspiré
par son flair supérieur et sa presque infaillible initiative,
apprit bien des ruses et des ficelles de son métier de
courant.
Il sut ainsi qu’il ne faut jamais perdre son temps à
« ravauder » en plaine, sur un pâturage, qu’il faut
immédiatement chercher la rentrée ; ce fut Lisée qui le
lui enseigna et il se rendit très vite compte que son
maître avait raison, puisqu’il manquait rarement de
débusquer l’oreillard quand il suivait docilement ses
conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement
derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais
zigzaguent, contournent, cabriolent, se font rebattre et
vous obligent, pour les suivre sans faute, à prendre cent
fois plus de précautions qu’avec les grands bouquins et
les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, pour
quitter les chemins qu’ils suivent quand ils veulent se
faire perdre, font de grands sauts et retombent les quatre
pieds réunis et lorsqu’il lui arriva de se trouver perplexe
dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à
droite, puis à gauche de la route pour retrouver le
nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne
l’embarrassèrent qu’au début et ce fut encore la chienne
qui lui enseigna à décrire autour du point où les pistes
se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons variables
afin de retrouver la nouvelle. Il n’ignora pas longtemps
que certains lièvres, audacieux et roublards, longent
quelquefois une haie d’un côté, puis reviennent de
l’autre, parallèlement au chien qui ne s’en doute guère
et repassent en le narguant à deux pas de lui ; aussi eut-
il, en même temps que le nez, l’oeil et l’oreille au guet
quand d’aventure il se trouva dans ce cas.
Il apprit qu’au coup de fusil un chien de chasse, un
vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse
allure auprès du maître qui a tiré, car un chasseur,
quand donnent les chiens, ne doit faire feu que sur un
gibier d’importance et il faut que son collaborateur à
poil soit là tout de suite pour l’aider, le cas échéant, à
poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce
tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la
voix de la corne, le coup long, qui hèle le confrère
éloigné, du roulement qui le rappelait, lui ou Bellone ou
Ravageot ; il apprit et très vite, en chassant avec la
chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule
qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou
mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat
marche au canon, et cette habitude, avec les camarades,
devint bientôt réciproque.
Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les
matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant,
que le canton fût bien pauvre en gibier pour qu’il
n’arrivât pas à débrouiller coûte que coûte une piste et à
lancer un capucin.
Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec
eux ou qu’il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui
arriva souventes fois, quand les patrons n’avaient pas le
temps, de partir soit tout seul, soit de compagnie avec la
chienne.
Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent
familiers ; au bout de quelques chasses, il connut même
personnellement, si l’on peut dire, certains oreillards
qu’il devait certainement distinguer des autres à leur
fret particulier, à un détail odorant insensible à tout
autre qu’à lui, de même que Lisée, son maître,
reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au
domaine bien délimité qu’il occupait depuis longtemps.
Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au
canton du lancer ; Miraut, bon gré, mal gré, après des
circuits plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et,
sauf des cas exceptionnellement rares, il ramena
presque toujours dans la direction que devait occuper
Lisée le capucin qu’il courait.
Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à
retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les
lièvres d’un an, forts de l’expérience d’une chasse,
n’ignorèrent plus qu’ils avaient affaire à forte partie.
Dès qu’ils entendaient à proximité de leur gîte le
timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils
n’attendaient point qu’il vînt les dénicher, trop certains
qu’il y parviendrait tôt ou tard malgré les savantes
précautions de la remise. Et, en grand mystère, fort
silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues,
pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner le
plus possible de terrain et aller très loin, très loin,
préférant les aléas d’une poursuite et d’une course en
pays inconnu, au hasard d’un retour dangereux souvent
marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant et
mortel d’un inopiné coup de fusil.
Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient
et fort, avec l’acharnement du vrai limier. Il les
retrouvait dans leurs remises lointaines, les relançait de
nouveau, les poursuivait jusqu’à épuisement et, comme
il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes
n’étaient pas bonnes, dont les jarrets n’étaient pas
d’acier, dont les ruses n’étaient pas originales et
infaillibles ! Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait
l’échine et le dévorait.
Cela ne traînait guère. La course l’avait affamé, la
poursuite si longue, en le fatiguant, l’avait enfiévré et
mis en rage et, du ventre ouvert de la victime, les tripes
chaudes sortaient bientôt qu’il avalait presque sans les
mâcher. Il léchait le sang avec soin, puis broyait les
côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et
passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la
tête pour revenir, quand sa fringale n’était pas apaisée,
aux cuisses de derrière fermes et charnues qu’il
déglutissait jusqu’à la dernière bouchée. Il se flanqua
ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles,
l’estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait
d’un trot alourdi, après s’être préalablement orienté, le
chemin de Longeverne. Il suivait rarement les grandes
routes et les voies importantes, préférant, sous bois, les
petits sentiers, ou, en rase campagne, l’abri des haies et
des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler
aux regards des inconnus malveillants. Car Miraut
n’ignorait pas que certaines femelles, genre Guélotte,
sont toujours à craindre et qu’il ne faut point, en dehors
de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe
qu’un honnête chien comme lui ne peut décemment
effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre
bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de
projectiles sur le dos ou dans les pattes.
Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros,
Miraut, une fois repu, abandonnait le reste ; plus vieux,
avec l’expérience et les leçons de la faim, il dut
réfléchir sans doute et conclure que cette pratique était
tout simplement stupide ; dès lors, quand il ne mangea
pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de Longeverne,
le quartier de derrière de sa prise.
Bien malins eussent été ceux qui l’auraient attrapé
dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par
des hommes, mais il savait fort à propos prendre le pas
de course, se défiler derrière les haies, doubler les
murgers et les buissons touffus et gagner la forêt, refuge
absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.
Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans
un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la
terre est plus meuble que partout ailleurs, il creusait un
trou, y enfouissait sa bidoche qu’il rebouchait avec
soin, puis rentrait à la maison paisiblement. Le jour
suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre dès
que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l’avait
toujours en grippe, oubliait assez souvent, les
lendemains de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée
d’aventure ne l’en priait pas énergiquement.
Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de
roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le
surprit en train de s’offrir, en guise de goûter, un
succulent râble d’oreillard. Miraut, cependant, ne fut
pas le moins ennuyé de la découverte, car son maître,
jugeant que son compagnon avait eu largement sa part,
lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,
après l’avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une
leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin
de se dissimuler quand il se rendit à ses caches.
Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque
poursuite et, plus souvent qu’il ne l’eût désiré, Miraut,
après une journée exténuante, rentra à la maison,
harassé et vide. Ces jours-là, sa patronne hurlait, car on
ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la « viôce ».
Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le
dessous.
Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se
paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que
ce cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le
connaissait bien, lui aussi, cet impayable animal.
C’était un vieux bouquin, prince sans doute des
capucins de Longeverne et d’ailleurs, qui, certain jour,
on ne sait pourquoi ni comment, était venu élire
domicile dans un coin touffu du Fays, au centre d’un
labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et
d’autres voies plus ou moins frayées.
La lutte commença un beau matin givré de
novembre que la terre sonnait sous le talon où le limier
trouva son fret à cinquante sauts de son gîte et, sans
perdre de temps, vint, après quelques coupes savantes,
lui fourrer sans façons le nez au derrière.
Le vieux coureur des bois comprit qu’il avait affaire
à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute
sa longueur, ventre à terre, yeux tout blancs,
moustaches brandies, fila, tandis que la bordée
coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.
Miraut, si bien découplé qu’il fût, ne put longtemps
le suivre à vue, car le courte-queue, qui n’ignorait sans
doute rien de l’homme et de ses coups de fusil, avait
grand soin, pour se défiler, de profiter de tous les abris
et de tous les couverts utilisables. Au bout de cinq
minutes de ce train d’enfer, l’aboi du chien était à plus
d’un kilomètre derrière lui... il avait le temps.
Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets,
puis, après un raisonnable détour, suffisamment long
pour dérouter un moins habile que son poursuivant, il
redescendit l’un des chemins qui menait au bas du Fays,
à la croisée de toutes les voies où ces imbéciles
d’humains venaient généralement attendre ses
congénères, mais où il se gardait bien de jamais passer.
Dès qu’il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce
poste dangereux, il s’arrêta, s’assit sur son derrière,
tourna les oreilles dans la direction des quatre vents,
pissa un coup, ressauta au bois, fila vers le haut des
jeunes coupes et disparut.
Lorsque Miraut, qui n’avait point perdu de temps
aux doublés du citoyen, arriva quelques instants après,
qu’il eut repris la piste coupée et l’eut suivie jusqu’au
haut des jeunes coupes, hors du fossé du bois, il trouva
quelques pointes qu’il ne suivit pas selon sa vieille
tactique, mais il tourna tout alentour de l’endroit pour
retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit
le diamètre de son cercle : rien encore ; il le doubla :
toujours rien ; il suivit l’une après l’autre toutes les
pistes, plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa,
gueula, brailla, hurla comme jamais il n’avait fait, et
Lisée, étonné grandement, vint le rejoindre, ahuri lui
aussi de voir pour la première fois en défaut ce chien
admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire,
ce roublard des roublards.
Il n’y avait point de buisson dans la plaine et la
coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un
champ d’éteules. Le chien et l’homme longèrent des
deux côtés le mur d’enceinte, pierre à pierre, abri par
abri ; ils visitèrent le pied de tous les arbres qui
demeuraient : baliveaux, chablis, modernes, anciens ;
rien, rien, rien !
Ils s’en allèrent bredouilles.
Deux jours après, Miraut vint relancer son animal
que Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était
passé le premier jour, mais l’oreillard en prit un autre et
vint se faire perdre, tout comme l’avant-veille, au même
endroit.
Deux jours après, cela recommença.
– Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui
lui proposait de l’accompagner dans sa chasse à ce
phénomène unique en son genre. Je le connais, ce
salaud-là, c’est-à-dire que je n’ai jamais pu le voir, mais
je l’ai chassé, on ne lui peut rien.
Lisée s’entêta. Et chaque matin qu’il eut de libre, ils
retournèrent, lui et Miraut.
À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste
extraordinaire afin d’en avoir le coeur net. Ce jour-là, le
lièvre, qui était assez vieux pour ne pas se fier
seulement à son oreille, mais qui savait aussi sans doute
voir un peu et renifler, approcha bien de la coupe, mais
il n’y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin, au
tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.
Et toute la saison ils s’acharnèrent, lui et Miraut, à
poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que
personne n’avait jamais pu joindre ni voir, qui crevait
les chiens les plus forts et roulait les meilleurs. Mais
chaque fois que Lisée montait en haut de la coupe, le
lièvre n’y venait pas, et chaque fois qu’il se postait
ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l’oeil hors de
l’orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s’en
retournait la tête basse et la queue entre les pattes,
malade de dépit et de fureur, vers son maître Lisée qui
sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu’il
était, mais n’y pouvait rien tout de même.
Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis
une quinzaine et lui n’ayant pas son fusil, Lisée, à deux
cents pas de l’endroit, caché derrière un gros chêne, eut
la clef de l’énigme.
Le coeur tapant d’émotion, il vit son oreillard sauter
du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son
centre d’opérations et d’un seul saut bondir en l’air,
d’un élan fou, comme s’il escaladait le ciel pour
retomber... Ah ! çà ! – la coupe était nette – où donc
était-il retombé ? Lisée, de derrière son arbre,
écarquillait les quinquets : le lièvre avait disparu.
Celle-ci, par exemple, elle était forte !
Miraut, en râlant de rage, car ce n’étaient plus des
abois qu’il poussait, arriva juste à pic pour se trouver
nez à nez avec son maître. Celui-ci, sûr – ou presque –
de n’avoir pas eu la berlue, et blême d’émoi, regardait
de nouveau par tout le sol, examinant méthodiquement
chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se
trouver.
Ce devait être au pied de cette souche. Mais non,
rien ; il fallait qu’il se fût envolé dans le ciel. Lisée le
braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un
peu ; ses regards, instinctivement, quittèrent le sol pour
interroger l’azur et... ah ! sacré nom de Dieu !...
Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée
par les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du
sol, entre quelques rejets gris comme le dos du capucin
qui se fondait entièrement avec eux, son « asticot »,
aplati, immobile, les oreilles rabattues, sans souffle,
n’émettant aucune odeur et, bon Dieu ! aussi souche
que la souche elle-même.
Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait
passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche
sans songer le moins du monde à regarder dessus : on
dit tant que les lièvres ne font pas leur nid sur les
saules.
– Ça t’apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton
flîngot sous ta blouse !
Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le
râble de l’oreillard ; mais l’autre, qui n’avait jamais
bronché les fois d’avant, ce jour-là, avant que Lisée eût
levé le bras... frrrrt... se détendit comme un ressort,
repartit d’un train d’enfer avec Miraut à ses trousses,
Miraut qui le chassa tout le reste de la journée, mais ne
le ramena point et ne rentra pas non plus de la nuit.
Chapitre IV
Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait
suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles
colères et la haine enracinée avec les poursuites vaines
d’auparavant. Mais il était écrit sans doute que ce
lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.
Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant,
toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des
cantons qu’il avait parcourus jusqu’ici, même au cours
de ses randonnées les plus folles et les plus hasardeuses.
Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de
divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu’ils
avaient vu ou entendu passer une chasse, une chasse
extraordinaire avec un grand lièvre haut comme un
chevreuil et un grand chien qu’ils ne connaissaient
point. Des gardes en tournée s’émurent de ce bacchanal
insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, essayer
de cerner ce chien qu’ils ne connaissaient point
davantage : tous perdirent leur temps.
Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes
particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets,
coupa des routes et des sentiers, mais ne rejoignit point
son oreillard qu’il perdit enfin dans un terrain singulier
et bizarre, fort loin de son canton, en plein marais
inconnu.
Le soleil commençait à décliner quand il s’aperçut
que son estomac criait famine, que ses pattes
devenaient raides et qu’il se trouvait loin du logis.
Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour,
s’orienta, flaira le vent, et au petit trot s’ébranla le nez
en quête de quelque vague os à ronger, quelque proie
facile à conquérir ou toute autre pitance, plus ou moins
délicate, mais propre à lui remplir un peu le ventre.
Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements
et bientôt un village se présenta. Il l’évita en faisant un
prudent contour, trouva une ou deux taupes crevées
qu’il dévora et continua sa route de son trot soutenu.
Après une randonnée assez longue au cours de
laquelle il contourna ainsi divers pays, hameaux ou
communes, il arriva au crépuscule dans un village qu’il
lui sembla reconnaître pour y être déjà venu avec Lisée
et pour ce qu’il y avait une rivière à traverser.
Craignant l’eau très froide en cette saison, croyant
pouvoir se fier à l’ombre croissante pour franchir sans
encombre cette agglomération mal connue et peut-être
dangereuse de maisons et d’humains, il s’engagea dans
la rue principale et, longeant les murs, se rasant autant
que possible, s’avança rapide, inquiet et prudent, afin
de gagner promptement le petit pont de pierre et passer
l’eau ainsi sans se mouiller les pattes.
Il allait toucher au but lorsqu’une clameur d’enfants
qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre
l’arrêta et le contraignit à se dissimuler quelques
minutes derrière un fumier qui se trouvait à proximité.
C’était l’heure de la sortie de la prière : quelques
femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe,
leur caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien
à la main ; puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le
pont et s’amusèrent à lancer des cailloux pour faire des
ricochets dans l’eau.
L’un d’eux, tout à coup, s’écria : il venait
d’apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou
prudemment, hésitant, crotté, hérissé, affamé,
efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
– Un chien !
– Un sale chien qui n’est pas d’ici ! ajouta un
deuxième.
– Peut-être un chien enragé, émit un troisième ;
ciblons-le !
Immédiatement, les beaux cailloux plats qui
devaient glisser sur l’onde s’abattirent en une gerbe
écrasante dans la direction de Miraut. Sans mot dire,
bien qu’il eût été atteint dans le dos, dans les reins et
aux pattes, et même un peu partout, le chien vivement
battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir
taper sur quelque chose de vivant et de donner,
pensaient-ils, un but utile et même héroïque à leurs
coups de frondes.
Le chien traversa tout le village et s’enfuit, longeant
les haies et les fossés jusqu’à quelques centaines de
mètres des premières maisons où il se cacha, écoutant
les clameurs fanfaronnes et menaçantes de ses
poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba d’ailleurs
avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque,
ils s’arrêtèrent, n’osant s’aventurer ainsi parmi les
ténèbres en rase campagne.
Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et
par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux
reçus, Miraut n’osa plus effectuer une deuxième
tentative pour arriver au pont. Il jugeait ce pays très
dangereux, plein d’embûches et d’ennemis et, malgré la
nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des
pièges, il resta sur ses gardes. L’idée de traverser la
rivière à gué ou à la nage ne lui vint pas : il n’y avait
pas de rivière à Longeverne et, comme tous les chiens
courants d’ailleurs, Miraut redoutait l’onde et sa
fraîcheur traîtresse.
Il erra toute la nuit autour du village, furetant,
cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une
nourriture innommable.
Les maigres ressources qu’offraient les champs
dépouillés, l’abri des murs ou le couvert des haies
furent vite épuisées, car il n’osait point s’approcher trop
près des maisons ni chercher parmi les fumiers. Alors il
battit en retraite plus loin et revint vers un autre village
qu’il espéra plus hospitalier et dont il se disposait à
écumer les alentours. Deux jours s’étaient passés qu’il
ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue,
l’estomac et la tête vides, qu’à chercher à manger coûte
que coûte. Trois ou quatre jours et trois ou quatre nuits
il erra encore ainsi, désemparé, de village en hameau,
comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé,
en ayant bien soin de se dissimuler et de s’enfuir dès
qu’il voyait un homme ou une femme et qu’il pouvait
supposer que quelqu’un pût se diriger de son côté.
Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait.
Il était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui
confier ses appréhensions, et son ami qui, le lendemain,
lui avait facilement remonté le moral, n’arrivait plus
maintenant, fort inquiet lui-même, à le rassurer.
Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre
dans un collet comme il était arrivé jadis à un des
chiens de Pépé. Traversant une tranchée, le malheureux,
en effet, avait passé le cou dans la boucle d’acier
destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié auquel
était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente
imprimée par la bête, le chien s’était trouvé
brusquement pendu en l’air par le cou. Heureusement,
le fil avait glissé sur le collier et le chien, mal pendu,
étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, braillé
éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les
bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant
de potin, arrivèrent. Ils lui rendirent la liberté et il partit
comme un fou. Huit jours durant, il n’arrêta point de
secouer la tête comme s’il sentait encore au cou
l’étranglement du laiton.
Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des
gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu’avaient-
ils fait du chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui
avaient-ils tiré dessus et son cadavre pourrissait-il dans
quelque coin, ou simplement, reconnaissant en lui un
chien de race, lui avaient-ils retiré son collier pour
l’expédier au loin et le vendre à leur profit ?
Il n’était guère admissible que Miraut, en effet, fût
quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou
même, s’il s’était réfugié dans une commune
quelconque de l’arrondissement, le maire ou n’importe
qui aurait fait écrire pour qu’on vînt le rechercher. Il
paraissait impossible qu’un confrère ne l’eût pas
recueilli alors : ce sont services qui se rendent
couramment entre chasseurs et entre braconniers.
Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur
lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en
pension quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en
vain le tour des villages voisins et, maintenant, il
guettait impatiemment l’arrivée de Blénoir.
La Guélotte, elle, espérait bien que c’en était enfin
fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en
dedans, tout en grognant très haut que c’était bien la
peine de dépenser des sous à élever des chiens pour les
perdre sitôt qu’ils sont dressés, que ça ne manquait
jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n’était que des
bêtes à chagrin.
Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et
tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés
et des buissons, aux abords des villages inconnus dont il
redoutait les populations plus inconnues encore, sans
doute dangereuses, perfides et méchantes. Il ne pensait
plus qu’à son estomac qui criait la faim, oubliant tout,
ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison,
ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de
Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.
Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout,
n’ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté
au point de n’avoir plus, par tout le corps, un poil de
propre, le long de la route, à l’entrée d’un village, il eut
comme une vision suprême de tout ce qui avait fait son
passé : il se souvint de son maître Lisée qu’il n’avait pu
rejoindre et qu’il ne reverrait jamais plus sans doute et
il se mit à hurler désespérément au perdu.
Assis sur son derrière, l’air minable et désolé, il
tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un
hurlement long, très long, tragiquement long qui
finissait comme un sanglot.
À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les
chiens du village se mirent à répondre par des
jappements précipités de fureur ou de peur et les
gamins, attirés eux aussi par ce vacarme insolite,
s’approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce
désespoir de bête.
– C’est un chien perdu qui pleure son maître, disait
l’un d’eux.
– La pauvre bête !
– Si on lui donnait du pain, proposait un autre.
– Il se sauverait, objectait un troisième.
Dans le village, tout le monde avait entendu la
plainte, mais si la plupart des gens n’y avaient point
prêté grande attention, car un paysan ne s’émeut pas
pour si peu, il se trouva toutefois, parmi la population,
un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa l’oreille à
cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.
– Tiens, un chien de chasse ! s’écria-t-il.
Et immédiatement il sortit pour voir si d’aventure il
le connaissait, pour lui donner à manger et, s’il avait un
collier, chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier
au plus vite.
Lentement, l’oeil allumé, il s’approcha de l’endroit
où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à
cent pas des gosses.
– Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui
voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.
Il faut croire que certains hommes sont
naturellement sympathiques aux bêtes ou que leur sûr
instinct, dans la grande détresse, les avertit
mystérieusement ; peut-être bien aussi que Miraut, à
bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque
Narcisse s’avança, il n’eut pas peur et il sentit en lui un
ami.
Dès qu’il fut à portée de voix, l’homme, en effet, lui
parla doucement, et il savait parler aux chiens :
– Tia, mon petit, tia ! Viens voir ici, mon beau ;
voyons, qu’est-ce qu’il y a, voyons !
Et l’homme aborda le chien qui, non seulement
n’avait pas fui, mais se tortillait aimablement pour
saluer celui qui venait si opportunément à lui.
Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le
gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant
cela, il se penchait sur le collier. Il lut difficilement la
lettre gravée d’un poinçon malhabile sur une méchante
plaque de fer-blanc, clouée au cuir par deux rivets :
« Lisée, cultivateur à Longeverne », et aussitôt ne put
retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou
bracos d’une même région on se connaît ; il avait bu
assez souvent avec Lisée aux foires de Vercel et de
Baume et il connaissait déjà de réputation son brave
chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n’y avait,
parbleu, pas si longtemps !
– C’est Miraut ! s’exclama-t-il.
Entendant son nom prononcé par cet inconnu si
sympathique, Miraut, l’oeil plein de confiance et de
joie, redoubla ses démonstrations d’amitié et, comme
l’autre l’invitait à aller avec lui, il le suivit fort
docilement à sa maison.
– C’est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua
Narcisse à ceux qu’il rencontra ; il est perdu depuis on
ne sait quand et il n’a presque plus « figure humaine de
chien », la pauvre bête ; je vais lui faire à manger et
écrire un mot à son patron qui doit être joliment en
souci.
Le nom de son maître qu’il distingua nettement
accrut encore la confiance du chien qui se remit
entièrement entre les mains de son protecteur et n’eut
pas à s’en plaindre.
Sitôt qu’ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit
tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait
qu’il offrit immédiatement à son invité et que Miraut
lapa jusqu’à la dernière goutte ; pendant ce temps, il lui
préparait à l’écurie une litière de paille fraîche et le
mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna dans la
paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour
une toilette complète et depuis trop de jours négligée,
et, propre et confiant, dormit douze longues heures sans
plus bouger qu’une véritable souche.
Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s’arrachait
les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre
était sûrement un sorcier qui lui avait fait crever son
chien, reçut vers les dix heures une lettre ainsi conçue :
Bémont, le 27 février.
« Mon cher Lisée,
« Je t’envoie ces deux mots pour te dire que j’ai
ramassé aujourd’hui ton Miraut qui gueulait au perdu
près du « bouillet1 » du chemin de Chambotte. Il était
bien mal foutu. Je lui ai donné à manger et maintenant
il roupille au chaud à l’écurie, tranquille comme
Baptiste. Viens le chercher quand t’auras un moment.
« Ta vieille branche,
« NARCISSE.
« P.-S. – J’en ai tué dix-sept cette année. Et toi ? »
Sitôt qu’il eut lu, Lisée ne fit qu’un saut jusque chez
Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la
bonne nouvelle ; mais il ne s’attarda guère et
immédiatement refila chez lui s’apprêter, car il voulait
partir le jour même, et il y a une assez longue trotte de
Longeverne à Bémont.
S’étant sustenté d’un reste de soupe, d’un bout de
lard avec du pain et d’une chopine de piquette, s’étant
par précaution muni d’une laisse au cas où il aurait
rencontré des gardes peu commodes ou des cognes
chatouilleux sur les règlements, il s’embarqua le bâton
à la main et marcha d’un pas alerte dans la direction de
Bémont.
En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l’aventure
1
Bouillet : corruption de gouillas, petite mare.
et celui-ci ne le retint qu’une petite minute, le temps
juste de lamper une goutte, car il comprenait fort bien
l’impatience de son ami. En traversant Orcent, le
chasseur apprit en effet qu’on avait, une huitaine
auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins
avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu
passer le pont ; mais personne n’en avait entendu
reparler et nul ne savait à qui il était ni d’où il partait ;
on pensait bien que, depuis le temps, il s’était retrouvé.
Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s’était déjà tout
expliqué ou presque tout : Miraut, épouvanté au
passage du pont, n’avait osé revenir et avait erré, Dieu
savait où, jusqu’à ce qu’il fût recueilli par son fidèle
camarade.
Narcisse lui serra la main avec effusion. C’est
toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer
lorsqu’ils n’ont, comme c’était le cas, aucune raison de
se jalouser l’un l’autre.
– Attends, proposa-t-il, on va voir s’il te reconnaîtra
à la voix : je vais passer près de lui à l’écurie, et dès que
j’aurai refermé, tu blagueras fort.
Dès qu’il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à
parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse,
dressa l’oreille subitement ; puis, ayant écouté à deux
reprises, debout, les yeux brillants, il se précipita
violemment vers la porte qu’il se mit à gratter avec
frénésie, aboyant et pleurant pour qu’on la lui ouvrît
bien vite.
– Ah ! ah ! s’écria en riant Narcisse, il est là et on le
reconnaît ! Oui, mon beau, tu vas le revoir.
Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter
sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant,
lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les
doigts, lui mouillant les mains, lui peignant la barbe,
battant du fouet, se tordant et se retordant de joie, tandis
que son maître, de bien bon coeur, une petite larme au
coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.
Narcisse, en détail, conta alors comment il avait
recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur
se restaurât : il avait fait cuire une saucisse à son
intention et avait même, en outre, gardé au fond d’une
casserole certain fricot dont Lisée tout à l’heure lui
donnerait des nouvelles.
Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut
qui, maintenant, ne quittait plus son maître d’une
semelle et, tout le temps qu’il resta assis, demeura
auprès de lui, le museau sur sa cuisse, ne cessant de le
regarder et n’arrêtant de lui moduler des tendresses que
pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et
les croûtes de pain qu’on lui jetait de temps à autre.
– Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau
de ce... lapin.
– Ce n’en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée
en se servant. Où l’as-tu rasé ?
– À l’affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de
Chambotte : il n’a pas rebougé sur mon coup de fusil.
Là-dessus, les deux compères se mirent à conter
l’histoire de tous leurs oreillards de l’année et Lisée en
fut amené forcément à parler de son salaud de lièvre
sorcier, lequel avait failli porter malheur à Miraut, un
brave chien qui avait d’extraordinaires qualités de
lanceur et n’avait pas son pareil pour tenir les bouquins
des journées entières.
– C’est rare, des chiens comme le tien, avoua
Narcisse avec admiration. Moi, j’ai un petit basset qui
ne va pas trop mal ; il est avec mes garçons, sans quoi
je te l’aurais montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon
chien ! Mets ton Miraut entre les mains d’un
« calouche », je ne dis pas qu’il deviendra mauvais tout
à fait, mais il se gâtera sûrement : pour avoir un bon
chien, il faut tuer devant lui et souvent. J’ai connu, moi,
un vieux braco d’Auvergnat qui est mort maintenant : il
s’était bâti une petite baraque sur le communal et
s’appelait Mélo. Jamais je n’ai vu tel écumeur ; eh
bien ! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là n’avait
jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui
nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes
moins que personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi
bien les lièvres que n’importe qui : c’est que Mélo
savait les dresser. Je me souviens même d’un de ses
derniers, un vague roquet tout noir qu’il appelait
Vaneau. Un jour ; descendant une tranchée tous les
trois, son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret
et, en rien de temps, il est allé dégoter au gîte le
citoyen. Naturellement, il lui a sauté dessus aussitôt,
mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien était
si petit que le lièvre l’a emporté sur son dos pendant
plus de cinquante mètres et qu’il a fini par se faire
lâcher. Tiens, Pépé est comme ça : donne-lui un loulou,
un ratier, il t’en fera un chien d’arrêt ou un courant, il a
le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas
n’importe comment et nous savons les prendre, nous
autres, mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une
bête exceptionnelle ; aussi tu parles si je l’ai ramassé
vivement quand je me suis aperçu que c’était le tien.
– Je ne sais vraiment comment te remercier, mon
vieux ; c’est un service qu’on n’oublie pas.
– C’est un service qui se doit entre chasseurs. Si les
gens d’aujourd’hui n’étaient pas si égoïstes et si
méchants, il n’aurait pas attendu huit jours avant d’être
recueilli.
– Tu me diras au moins combien je te dois pour la
pension.
– Est-ce que tu plaisantes, par hasard ? Tu aurais le
toupet, toi, de me faire payer, si la chose m’était
arrivée.
– Oh ! mon vieux, peux-tu croire ?
– Eh bien, alors, fous-moi la paix ! tu paieras un
verre quand je passerai à Longeverne ou qu’on se
rencontrera à la foire.
– D’accord, mais on va d’abord prendre quelque
chose à l’auberge.
– Il n’y a pas d’auberge à Bémont et nous sommes
très bien pour boire ici. J’ai du vin à la cave et pas de
femme pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et
mes enfants sont grands : la fille s’occupe du ménage et
les garçons sont à la coupe, ils ont voulu être bûcherons
cette année.
N’ayant rien de mieux à faire, les deux camarades
continuèrent à boire en se narrant des histoires de
chiens.
Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les
émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup
diminué la souplesse de sa démarche et la vivacité de
son pas.
En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de
cent sous pour la remercier d’avoir fait la soupe à son
chien, serra à plus de vingt reprises les mains de
Narcisse, qui lui fit un bout de reconduite, et revint vers
Longeverne avec Miraut sur ses talons.
Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe :
« Qui a bu boira », il ne manqua point de s’arrêter au
bistro d’Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes
et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques
bouteilles à l’ami Pépé.
La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin,
aussi saoul que le soir de l’entrée de Miraut dans la
maison. Connaissant sa capacité et sa résistance à
l’ivresse, elle jugea de ce qu’il avait dû avaler et, par
contre-coup et conséquence, de l’argent qu’il avait
probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés
violemment tous deux, elle jura à son époux qu’elle
foutrait le camp de la maison puisque cette sale
charogne de viôce, non contente de lui faire toutes les
misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie
pour son arsouille de patron.
– Comme s’il n’avait déjà pas assez d’occasions
sans ça !
Chapitre V
Il s’écoula un assez long temps avant que Lisée, son
fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à
ressortir seul ou avec Miraut.
Occupé à la maison aux mille et un travaux de
l’hiver et du commencement de printemps, ils passaient
de longues heures en compagnie l’un de l’autre, le
maître bricolant à la grange ou à l’écurie, arrangeant un
râtelier, réparant une crèche ou travaillant à son établi à
fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant
comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le
regardant en silence.
De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait
son compagnon à témoin de ce qu’il venait de faire, lui
exhibait un cornon ou une queue de fourche bien
réussis, en disant :
– Hein, mon vieux Mimi, c’est-t’y de la belle
ouvrage !
À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en
montrant une gueule immense, soit en se levant, battant
du fouet et se frottant contre son pantalon, dans
l’espoir, vainement formulé, qu’on irait enfin se
dégourdir les pattes et faire un petit tour.
Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d’une chasse,
passaient par là, marchant prudemment ainsi qu’il
convient à de prudents traqueurs sur le sentier de la
guerre ; ils venaient se frôler contre Miraut, faire un
gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou pucer, puis
repartaient.
On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La
Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de
Lisée qu’il couchât à la chambre haute dès le lendemain
de sa rentrée de Bémont ; son cochon d’homme, ce
soir-là, n’avait-il pas eu le toupet de faire coucher le
chien aux pieds du lit ! Le lendemain, en arrangeant la
chambre, elle s’en était aperçue au poil collé sur la
couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.
Lisée avait convenu qu’il avait, en effet, peut-être eu
tort, mais afin qu’un tel fait ne pût se reproduire,
Miraut, chaque soir, était, pour plus de sûreté, relégué à
la remise.
Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le
patron montait assez régulièrement « faire son midi »,
c’est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre
à la besogne. Il aurait bien aimé garder Miraut auprès
de lui et, quand la patronne était au village, le faisait
toujours monter ; mais lorsqu’elle se trouvait là, il ne
disait rien, regardait son chien d’un air ennuyé et
montait seul se reposer.
Miraut s’ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux
choses malheureusement le gênaient beaucoup pour
réaliser son désir : d’un côté, le grelot qu’il portait
toujours et qui, lorsqu’il marchait, signalait sa
présence ; de l’autre, les portes à ouvrir. Un jour
cependant, son maître étant couché et la patronne
venant de partir en commission, il réussit, frappant de la
patte les loquets et poussant du museau, à ouvrir
chacune des deux portes. Pour celle du bas qui ouvrait
de dedans en dehors, cela fut assez facile et, le loquet
pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes ; il fut
arrêté plus longtemps à celle du haut de l’escalier qui
s’ouvrait de la même façon, mais pour laquelle il se
trouvait en dehors. Il avait beau taper sur le levier, sur
la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du poitrail,
rien ne s’ouvrait ; enfin il fourra son nez entre le
chambranle et le montant, s’effaça de côté et découvrit
le procédé qu’il n’eut garde d’oublier.
Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup
surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver
les mains et le nez : il en ouvrit tout grands les
quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup d’oeil inquiet
sur l’escalier, craignant l’irruption soudaine de sa
tendre épouse, mais n’entendant aucun bruit et rassuré,
il se laissa aller pleinement à l’attendrissement et à la
joie de penser que son brave chien avait trouvé tout seul
et malgré sa femme le moyen de le rejoindre.
Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla,
tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi,
témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié
à son maître.
Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût
de retour, il redescendit avec son camarade après avoir
eu bien soin d’effacer sur le lit, autant que possible,
toutes les marques du passage de la bête. Et tout
l’après-midi il eut, devant la Guélotte, un air triomphant
et narquois dont l’autre s’intrigua fort à chercher les
causes qu’elle ne parvint point à découvrir.
Dorénavant, dès que la patronne s’absenta de la
chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste
en compagnie de Lisée, et le chasseur riait de bien bon
coeur lorsqu’il l’entendait au pied du lit se ramasser
pour l’élan.
– Roulée, la vieille ! rigolait-il.
Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la
maison, Miraut profita d’un instant pendant lequel elle
passait à la cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de
l’escalier et se faufiler vivement derrière. La femme,
préoccupée, revenait sans faire attention à lui et ne
pensait d’ailleurs guère à le surveiller. Alors, avec des
précautions infinies pour ne pas que le grelot sonnât, il
monta l’escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le
cou tendu, ouvrit avec non moins d’habileté silencieuse
la seconde porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en
rond aux pieds de son maître où il ne dormît que d’un
oeil tandis que Lisée, lui, pionçait plus bruyamment.
La Guélotte n’avait rien vu ni entendu : ce fut le
ronflement de Lisée qui, l’heure d’après, les trahit.
Trouvant qu’il prolongeait par trop sa méridienne, elle
s’en fut le réveiller sans songer trop à s’épater de
trouver cependant toutes portes ouvertes.
– Tas de cochons ! piailla-t-elle en apercevant les
deux dormeurs.
Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très
inquiet, les yeux arrondis, s’aplatissait autant que
possible.
– C’était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture
se salissait si vite. Je me demandais bien aussi
pourquoi ; et ce grand idiot qui le laisse faire !
Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort
de coups de poing, dégringolait en grande vitesse
l’escalier pour échapper aux coups de sabots, tandis que
Lisée prenait un air innocent pour s’excuser :
– C’est drôle, je l’ai pas entendu monter !
Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement ;
mais cela ne l’empêcha point de déjouer les ruses et les
précautions de l’ennemie et de monter souventes fois
tenir compagnie à son ami.
Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter
les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer
les fumiers, tourner autour des maisons et surtout
manger de la corne devant la forge de l’ami Martin, le
maréchal-ferrant.
Ah ! la corne de cheval : quel régal exquis ! Tous les
chiens du village étaient les copains du forgeron Martin
et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage.
Très souvent un cheval était là, attaché par le licou à la
boucle du mur, attendant son tour de ferrage.
Attentivement, Miraut, comme les camarades,
regardait l’apprenti empoigner le boulet, soulever le
sabot, et suivait avec des regards de convoitise les
mouvements du rogne-pied qui coupait des lames
translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de
grands bouts odorants d’une belle couleur ambrée.
Fraternel, pour que les braves toutous ne
s’exposassent point à recevoir un malencontreux coup
de pied du carcan, Martin ramassait à poignées la corne
arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres amateurs en
leur disant régulièrement :
– Tiens, mon vieux, fiche-t’en une bosse, mais tu ne
viendras pas péter chez moi ! Car on reconnaissait
aisément, à la puissance asphyxiante des gaz qu’il
lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée
fructueuse à la forge de Martin.
Miraut connaissait intimement toutes les ressources
de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner
quand elle s’aperçut qu’il était de taille à se servir tout
seul.
Ce n’était point pour rien qu’il avait appris à ouvrir
les portes des chambres ; bien que les verrous et
targettes fussent un peu plus compliqués ici, il en vint
tout de même à bout, et certains jours fit... gueule basse
sur tout ce qu’il trouva de comestible, chanteaux de
pain, platées de choux, voire de respectables bouts de
lard.
Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais
en fin de compte Lisée, par des arguments frappants,
tirés de ses semelles, convainquit sa femme qu’elle
avait tort, ajoutant qu’au surplus, c’était bien fait pour
elle et qu’à la place du chien, crevant de faim, il en
aurait fait tout autant.
Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de
l’eau tiède au fond d’un pot juché sur un rayon, que
Miraut s’adjugea : du moins fut-il soupçonné du méfait,
aucune preuve n’ayant pu être fournie à l’appui de cette
accusation.
La Guélotte se demandait vainement quels moyens
cette grande charogne avait bien dû employer pour
réussir à voler, au fond d’un pot presque plein, la dite
saucisse sans jeter à bas le récipient, ni renverser d’eau,
ni faire le moindre bruit.
Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d’une
fenêtre se contracta tellement qu’il n’en resta pas
vestige et Miraut fut bien encore, à bon droit,
soupçonné d’être pour quelque chose dans ce vol
domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi
ses poils de barbe, quelques restes du corps du délit.
Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait
son chien contre sa femme, mais il n’était plus question
maintenant de l’empoisonner ou de le tuer ; Miraut,
depuis longtemps, avait de haute lutte conquis au
village et dans la maison droit de cité.
Comme le temps n’était guère favorable, Miraut
n’était pas tenté d’aller pérégriner par les champs et par
les bois, mais dès que les jours devinrent plus soleilleux
et plus tièdes, il regarda plus souvent du côté de la forêt
et, chaque fois que Bellone, libérée par son maître, vint
le trouver, il n’hésita pas à s’offrir en sa compagnie une
petite partie de chasse.
Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva
que les hasards d’une sortie amenèrent la chienne en
rase campagne, où elle trouva du fret et lança un lièvre.
Attentif instinctivement à tous les bruits qui
l’intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces
cas-là. Reconnaissant les coups de gueule de sa
camarade, où qu’il fût, quoi qu’il fît, il n’hésitait point,
lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu’il ne voulait
pas venir, et filait à la voix.
Dès qu’il approchait, il écoutait avec attention. S’il
s’apercevait que la chasse s’éloignait, il redoublait de
vitesse et, de minute en minute, donnait de la gorge lui
aussi pour annoncer sa venue ; si, au contraire, elle se
rapprochait et venait de son côté, il réfléchissait un
instant, filait dans le plus grand silence occuper le
passage qu’il jugeait le meilleur et, comme les renards,
attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin
pour lui bondir dessus et lui casser les reins d’un bon
coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d’un, mais en
manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n’est pas
fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en
travers des côtes.
Sans perdre de temps, si d’aventure il avait réussi, il
dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,
engloutissait les entrailles et continuait à s’emplir
jusqu’à ce que la chienne arrivât.
Quelquefois, il faut le dire, cela n’allait pas tout
seul, et Bellone, furieuse, craignant de n’avoir point sa
part, reprenait violemment le tout en grognant
férocement ; au début, il hésitait à se hasarder à
remordre, mais quand il se fut aperçu qu’il ne risquait
que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer
hardiment avec elle au même morceau. Quand ils
avaient pris ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de
toutes leurs forces, l’un à la tête, l’autre au derrière ;
ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui était
échue au petit bonheur du déchirement.
Il n’y eut jamais entre eux de grandes batailles, de
légers différends tout au plus, des coups de dents un
peu secs et des grognements un peu vifs et seulement
lorsque la proie n’était pas très grosse. Mais lorsqu’il y
avait beaucoup à manger, celui qui était en avance se
régalait d’abord et abandonnait ensuite et de fort bon
gré à l’autre le reste de la pitance, au besoin même il
l’appelait s’il tardait trop à trouver le lieu du festin.
Il arriva aussi qu’ils ne furent pas que les deux pour
le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième
larron, connu ou inconnu, chien d’un chasseur du
village voisin, accouru à la voix, qui participait à la
randonnée dans l’espoir de partager la prise.
On le laissait faire naturellement et donner de la
gueule lui aussi, car durant la poursuite on n’avait pas
le temps de chercher noise à un auxiliaire, convié ou
non. Mais, si d’aventure le lièvre était pris, c’était une
autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient.
D’un commun accord alors, Miraut et Bellone, par
des grognements fort significatifs, priaient l’intrus
d’aller quérir pitance ailleurs. S’il insistait, ainsi qu’il
faisait toujours, ils se précipitaient simultanément sur le
malheureux et lui administraient à coups de crocs une
de ces danses qui le décidait, sans plus d’hésitation, à se
retirer bien vite en hurlant.
Le vaincu n’allait cependant pas bien loin. Derrière
le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu
du carnage, il s’arrêtait, surveillant anxieusement le
repas des deux alliés, espérant qu’ils ne mangeraient
pas tout et oublieraient peut-être quelques os demi-
rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses
délices.
Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et
Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme
des loups vraiment affamés. Il semblait que la présence
de ce spectateur intéressé décuplât leur appétit qui, en
temps normal, était déjà pourtant magnifique ; pour ne
rien laisser à l’autre, ils se seraient fait taper : poil, os,
griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place
ensanglantée, partout où le gibier avait été traîné, et ne
s’éloignaient que lentement en se pourléchant les
babines. Et souvent même, lorsque le malheureux,
jaloux et affamé, s’amenait craintivement pour voir si
rien n’avait été oublié, ils se retournaient, piquant de
concert une nouvelle charge sur lui dans l’appréhension
ou le remords de n’avoir pas, par hasard, tout engouffré
jusqu’au dernier vestige.
Chapitre VI
Un soir que le grand François de la ferme des
Planches s’en était venu au village avec sa chienne, il y
eut, parmi toute la gent canine mâle du pays. une
grande perturbation.
Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays
sans presque s’y arrêter et sa chienne ne fit aucune
station, mais bientôt, devant les seuils où ils dormaient,
sur les fumiers où ils quêtaient, derrière les maisons où
ils rôdaient, les Azors dressèrent le nez, humèrent à
petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent les
oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent,
vinrent tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage
odorant qui les avait si profondément émus.
Rien ne les retenait : fidélité au logis ou au maître,
soif et faim, sentiment du devoir ou de l’honneur : ah
bernique ! Tom, de l’épicier, abandonna la boutique ;
Berger, qui devait repartir à la pâture, lâcha d’un cran
son troupeau de vaches ; Turc, du Vernois, quitta la
voiture du meunier ; Miraut plaqua froidement, si l’on
peut dire, son maître Lisée ; le roquet de l’abbé Tâtet
planta là toute idée de religion et de pudeur, et jusqu’au
Souris de la vieille Laure qui s’évada lui aussi de sa
cuisine protectrice et prit, les yeux hors de la tête et
bavant de désir, le chemin des Planches.
Tous les cabots des fermes environnantes
rôdaillaient déjà autour de la maison, et d’autres des
villages voisins, prévenus on ne sait comment,
arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le
cou tendu, tirant une langue d’un demi-pied.
Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop
vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son
ennemi, une raclée terrible au cours de laquelle il avait
eu l’oreille horriblement déchirée, avait jugé prudent de
rester chez lui. Encore n’était-on pas très sûr que, dans
sa maison retirée, située à plus d’une heure de la ferme
des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle
odorante qu’une chienne se trouvait en folie dans son
canton.
François n’était pas encore à deux cents mètres du
village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne
citer que les plus forts, arrivés bons premiers, le
flanquaient à droite et à gauche en jetant sur sa chienne
des regards non dissimulés de concupiscence et de
convoitise.
– Allons, bon ! ragea-t-il, car il ne s’était encore
aperçu de rien ; allons ! cette vache-là va encore se faire
emplir si je n’y fais pas attention. Mais je vais la
barricader sérieusement. Et arrachant une trique à la
haie du chemin, il la brandit de façon significative, en
prenant un air menaçant, afin d’empêcher les suiveurs
de venir trop près. François n’ignorait pas qu’il faut très
peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en
batterie et perpétrer l’acte d’amour. Turc pour cela était
connu long et large. S’il est des chiens timides qui
meurent puceaux, lui n’était fichtre pas de cette
catégorie ; les autres, pour être moins réputés, n’en
étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants,
sauf toutefois Miraut qui n’avait point trop encore, au
su du public, fait ses preuves.
Dès qu’il arriva à la maison, François fit rentrer la
chienne la première, menaça d’un geste de son bâton les
galants désappointés, mais pas découragés, qui le
regardaient attentivement et sans avoir le moins du
monde l’air de vouloir s’enfuir.
Les portes refermées, ils rôdèrent d’abord assez loin
de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant
plusieurs fois aux mêmes endroits, examinant avec
soin, guettant les issues, portes, fenêtres et lucarnes,
notant les points faibles de la forteresse, cherchant à
déterminer l’endroit précis où la chienne pouvait bien
être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient,
s’arrêtaient fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se
reconnaître, se jugeant sommairement, selon leur taille
et leur force, et le plus souvent, au bout d’un instant,
passaient sans desserrer les mâchoires, sans même
froncer le nez, continuant individuellement leurs
recherches et investigations. La proie amoureuse était
loin encore et ils n’avaient point, en effet, trop lieu de
se disputer avant l’heure ce qu’ils n’étaient que fort peu
certains d’obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles
bien tranchés d’assiégeants : au centre et le plus
rapprochés de la ferme, les gros, les grands, les forts :
Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger
le taciturne, quelques inconnus des métairies
environnantes ou des villages circonvoisins ; plus
éloignés, les petits, les mesquins, les roquets, non moins
ardents ni acharnés que leurs camarades, mais craignant
à plus d’un titre les coups de crocs et les radées des
premiers.
François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa
besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de
proférer à leur adresse des injures et de leur faire des
gestes menaçants, ils n’osèrent point, tant qu’il fit jour,
se rapprocher de la maison ; mais avec la nuit, le silence
et les ténèbres, ils s’avancèrent peu à peu et cernèrent
tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières
avaient disparu entre eux également : roquets, moyens
et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le
même désir du siège à faire de cette place forte bien
défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame
commune de leurs pensées.
Toutes les ouvertures de la maison de François
furent tour à tour, et par chacun des galants,
minutieusement visitées, sondées, vérifiées, senties,
reniflées ; mais le patron, qui savait à quoi s’en tenir,
avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, la
tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous,
fermé toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s’était
assuré que rien ne clochait non plus dans la fermeture
des fenêtres et que ne manquait aucun carreau.
Il avait cependant, comme trop petite et
infranchissable, négligé de fermer l’ouverture en carré
qui se découpait dans le bas de la porte d’écurie et par
laquelle, chaque matin, les poules sortaient pour aller
aux champs.
Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour,
ils essayèrent de s’introduire par l’ouverture en
question, mais elle était décidément trop étroite et, l’un
après l’autre, ils durent tous y renoncer. Pourtant
Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait au
dernier rang, s’avança lui aussi pour tenter l’aventure. Il
était si mince, qu’il passa facilement la tête et les pattes
de devant dans le guichet, le bas du poitrail touchant le
seuil ; mais, très enhardi par ce léger avantage, il tira en
avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le ventre
comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il
réussit tout de même à s’introduire tandis que les
camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient,
grognaient et reniflaient au trou, redoutant que la
chienne se trouvât là et, faute de grives on mange des
merles, se laissât faire par ce méprisable animal.
Mais la bête n’était pas là. Prudent, François l’avait
séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée
et qui n’avait, pour toute ouverture, en dehors de la
porte intérieure de communication, qu’une fenêtre
scellée dans le mur et assez élevée au-dessus du sol
pour prévenir, croyait-il, toute tentative des assiégeants,
si lestes et si bien découplés qu’ils fussent.
Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne
trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège
inusité, ses trottinements étourdis, ses reniflements trop
bruyants émurent dans leurs cages les lapins,
réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et
piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi,
étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en
secouant leurs chaînes et en meuglant avec fureur.
Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la
nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu’il se
passait à son étable quelque chose de sûrement pas
ordinaire ou que l’une de ses bêtes était peut-être
malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses
sabots, prit d’une main une lanterne allumée, de l’autre
saisit une trique et alla « clairer » ses vaches.
Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu’il
était grand temps de déguerpir et se précipita vers la
porte. Mais le fermier le vit et, dans la demi-obscurité,
ne sachant à qui il avait affaire, croyant peut-être que
c’était une bête puante, fouine ou putois, qui venait à
ses poules, il lui lança à toute volée sa trique dans les
côtes et courut à sa poursuite.
Souris hurla de peur en entendant le ronflement du
bâton, car l’autre ne l’avait pas touché, et, dans son
trouble, dépassa la porte. Revenu bien vite en arrière, il
engagea dans le guichet la tête et les pattes, croyant
échapper, mais l’opération était difficile, la traversée
laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un
sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher
son camp.
Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par
la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à
lui et l’emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir
toutefois barricadé avec un tronc de poirier l’ouverture
dangereuse.
– Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c’est pas
malheureux ! Ça n’est pas gros comme le poing et ça
veut sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi.
Mais, sacré dégoûtant, tu n’arriverais seulement pas, en
te dressant, à lui lécher le cul !
Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et
soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la
queue entre les jambes, tremblait comme la feuille, en
se demandant ce qui allait lui arriver.
– Attends, nom de Dieu ! je vais t’apprendre, moi, à
venir aux femelles, menaça le fermier.
Et l’azor provisoirement attaché au pied du buffet, il
prépara un vieil arrosoir qu’il avait en réserve et se
disposa, au moyen de noeuds savants où le fil de fer et
la ficelle se mêlaient, à attacher à la queue du roquet
cette ferraille sonnante. Quand ce fut préparé, saisissant
le chien par le collier, il l’amena jusqu’au seuil de la
porte qu’il ouvrit et le lança dans la nuit avec un
vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il
fit claquer son fouet fortement en hurlant à l’adresse
des autres :
– Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que
je vous en fasse autant !
Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.
Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de
Souris suivis du charivari provoqué par l’arrosoir
sonnant sur les cailloux, il y eut dans les lignes
assiégeantes un silencieux et prompt et général
mouvement de retraite.
Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un
instant avec cette grosse caisse particulière qui lui
battait les fesses, s’était arrêté bientôt, n’étant plus
poursuivi, et essayait, des pattes et des dents, de
désolidariser sa queue d’avec ce tintamarresque
assemblage. Les autres, prudemment accourus, le
regardaient et le flairaient ; mais l’attention qu’ils lui
prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard,
repris par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient
déjà revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.
Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette
besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida
prudemment à gagner le large, mais ils ne s’éloignèrent
pas beaucoup. Insensibles à la soif et à la faim, nourris
par leur seule fièvre amoureuse, ils rôdaient aux
alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à
toute sortie, prêts à s’élancer dès que paraîtrait la
chienne. Pas un ne déserta ; cependant quelques-uns, las
de rester debout ou de trotter en vain, s’étaient choisi
derrière un mur ou un buisson un léger abri, et de là,
couchés sur le ventre, les pattes allongées en une
attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez
frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au premier
bruit, à la première senteur, au premier signal
intéressants.
Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait
sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par
le même ressort, sautèrent sur leurs quatre pieds, se
réunirent en un groupe compact et suivirent avec des
yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions du
maître et de la bête. Dès qu’ils furent rentrés, il y eut
une ruée générale de tous ces mâles vers les lieux
parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux
endroits où la chienne s’était arrêtée, et ils léchaient,
reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines,
fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte
pour lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant
des injures, se menaçant de leurs crocs afin de
conquérir les bonnes places, lécher les premiers et
compisser expressément le bon endroit.
Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à
renifler sur cette piste humide jusqu’à ce que la nuit
revînt et que le même siège que la veille recommençât,
sans Souris toutefois, lequel, dégoûté à juste titre, était
redescendu au village, son arrosoir au derrière, à la
grande joie des gamins et à la grande colère de sa
patronne.
Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de
Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient
à l’appel et connaissait la cause de leur absence.
« Il fait comme tous les autres ! songea-t-il. J’avais
toujours pensé, depuis l’histoire de Bellone, qu’il serait
porté sur la chose. »
Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans
amener d’autre résultat que de faire partir, pour un
temps au moins, les affamés et les timides ; mais les
forts, les costauds, eux, restaient tous là, de plus en plus
excités et furieux peut-être aussi d’être si longtemps
tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement
audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme
il disait, malgré les menaces du bâton, ils se
rapprochaient chaque fois davantage. Ils se
rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder
quelque part un galant coup de langue, dont la femelle
ne fut guère effarouchée, puisqu’elle détourna la queue
de côté afin d’être parée pour toute éventualité.
Turc, qui était, si l’on peut dire, un lapin, et qui la
connaissait, se porta de côté, levant carrément le train
de devant, et tandis que François, un instant distrait par
une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant
qu’il n’aurait pas le culot...
Il l’avait bel et bien ; mais cela ne faisait point
l’affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence,
se précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent
en devoir de lui rendre de concert les piles qu’il leur
avait distribuées à tous en détail.
François profita du conflit pour rentrer sa chienne
vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister
à la bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit
mâles qui se secouaient à pleines gueules, mordant,
grognant, hurlant, griffant et déchirant. Ceux qui
avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer la
gorge pour l’étrangler ; ceux qui étaient dessus
piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec
une rage frénétique les vaincus. Ce n’était plus à Turc
seulement qu’on en voulait ; tous maintenant se
détestaient ; la mêlée était devenue confuse : on lâchait
un adversaire pour en attaquer un autre, et il n’y avait
pas de raisons pour que cela finît avant qu’ils ne fussent
tous ou presque hors de combat. Au bout d’une heure,
pas un n’était indemne ; certains boitaient, les muscles
des pattes troués, les os meurtris ; d’autres saignaient et
se léchaient ; d’autres, la mâchoire transpercée, les
oreilles déchirées, se secouaient avec douleur ; Berger
avait eu l’extrémité de la queue rasée net d’un coup de
dent ; Tom, une oreille décollée, s’écartait ; seul à peu
près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s’était
toujours tenu au plus épais de la bataille, et avait cogné
et mordu en conscience, s’en tirait sans trop
d’anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais
n’écopant que de quelques coups de dents et
d’insignifiantes déchirures à la cuisse.
Cette échauffourée refroidit notablement les
enthousiasmes et la plupart des combattants se
retirèrent ; de toute la bande restèrent Turc, acharné tout
de même malgré une patte en lambeaux qui avait
abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin
d’ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière
de vagues buissons pour se soigner en paix.
Le fermier s’aperçut bientôt que tous les assiégeants
fichaient le camp ; du moins il le crut, n’ayant pas
remarqué les deux fanatiques qui veillaient malgré tout.
Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser
sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la
chercher dans la chambre, où elle ne tenait pas en place,
pleurant et grognant, pour l’amener devant la porte où
elle devrait rester sous sa surveillance.
Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un
petit coin, sur de la sciure, à l’abri d’un tas de bûches.
L’autre, qui avait meilleur nez que son maître,
éventa tout de suite les deux galants et, filant
subrepticement sans crier gare, rejoignit aussitôt
Miraut, qui se trouva être le plus proche de la maison.
Mais prudemment, avant d’en venir aux actes, les deux
amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi
que quelques haies protectrices entre eux et le patron.
Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là.
Fort de son habitude et d’un droit qu’il croyait bien
consacré, il se prépara, sans même prendre garde à
Miraut, à recommencer le coup qui lui avait si mal
réussi l’heure d’avant. Un tel toupet n’était pas pour
faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en
administrant à l’invalide, que sa patte mettait dans un
état d’infériorité notoire, une de ces piles magistrales,
une volée de coups de crocs telle, que Turc, boitant plus
que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique
privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que
Miraut, triomphant, jouissait enfin devant lui d’une
victoire si laborieusement conquise et si patiemment
attendue.
Courbé sur son chevalet, au bout de quelques
instants, François, ayant jeté un coup d’oeil sur sa
chienne, ne vit plus que la place où elle était couchée.
– Sacrée garce ! jura-t-il, je parie qu’elle leur court
après ; pourvu qu’il ne soit pas resté un de ces salauds-
là aux alentours !
Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un
bâton à la main.
Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure qu’il
découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant
stupidement que cela voulût bien se détacher.
Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux
prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son
côté et se décollèrent.
– Bougre de cochon ! grommela-t-il en s’élançant
sur Miraut, qui ne l’attendit point.
Mais, songeant qu’il était arrivé trop tard, qu’il n’y
avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris
d’admiration malgré tout pour ce gaillard qui l’avait si
bien roulé :
– Oh ! et puis merde ! ajouta-t-il. Puisque tu as
commencé, continue tant que tu voudras. Je ne vois pas
pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de
l’humanité. C’est égal, fripouille, dans deux mois il
faudra que je m’appuie la corvée d’assommer ta
progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer
toi-même comme... oh ! quoique...
Et philosophiquement, François les laissa à leurs
amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une
telle victoire, eut la suprématie et fut le coq de tout le
canton.
Chapitre VII
Avec l’automne revint l’ouverture, et Miraut et
Lisée connurent derechef les joies pures des matins de
chasse.
C’était pourtant, pour les chasseurs et pour les
chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis
plus de deux mois, ce qui avait permis d’admirables
moissons et laissait espérer une vendange d’une
merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé
sans relâche toute l’humidité de la terre, séchant les
bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau
des rivières.
Les prés « grillaient », disaient les paysans ; tout
espoir de regains s’évanouissait et, dans la forêt,
atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries
et roussies, tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu’on
marchait dans les tranchées ou les clairières, cela faisait
un bruit de foulée qui s’amplifiait considérablement :
un saut de grenouille, le moindre grattement de mulot
ou de musaraigne, le saut d’un merle venu sur le sol
pour écarter les feuilles et chercher des graines ou des
vermisseaux produisaient un cliquettement comparable,
quant à l’intensité, à une course de renard ou à une fuite
précipitée de bouquin.
Passé huit heures du matin, il était vain d’espérer
lancer un lièvre ; suivre une piste à plus de deux cents
mètres au dehors du taillis était absolument impossible,
et Miraut et Bellone, et Lisée et Philomen connurent
des matins où, malgré la meilleure volonté du monde et
le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on
doit quand même rentrer bredouille.
Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les
bas-fonds abrités, d’une vague et problématique rosée,
ils partaient tous quatre de concert. Les chiens quêtaient
avec frénésie, trouvaient de-ci de-là de mauvais frets,
hésitaient sur les rentrées parmi de vagues pistes à
peine frayées, très embrouillées et extrêmement ténues.
Ce fut là que l’intelligence de Miraut et son sens
profond de la chasse s’accrurent encore et se
développèrent.
Le nez ne lui donnant que d’insuffisantes
indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des
efforts de mémoire, rapprocha certains faits, évoqua les
chasses passées et, selon le sens de ses conclusions,
visita telle cache plutôt que telle autre, ce fourré-ci de
préférence à celui-là.
On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais
si les chasseurs n’étaient point à portée pour arrêter
l’oreillard dès le début de sa course, cinq minutes plus
tard, ayant gagné la plaine ou quelque chemin, c’était
fini et bien fini ; Miraut et Bellone, le nez obstrué,
éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite,
d’autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur
faisait tirer une langue de six pouces au moins.
Ah ! c’est quelquefois un rude métier que celui de
chien, et, la saison d’avant, la chasse n’était guère plus
drôle. Les pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol
et on ne pouvait flairer une piste sans que les narines ne
s’emplissent d’eau immédiatement, ce qui vous faisait
éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l’on
voulait suivre parmi les hautes herbes, l’eau ruisselante
lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au point qu’il
était absolument impossible de faire revenir le gibier
quel qu’il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.
Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu’ils
soient, la soif ne torture pas les chiens, et s’ils étaient,
après chaque partie, trempés comme des soupes, une
heure après ils avaient l’agrément d’être absolument
secs et d’une merveilleuse propreté.
Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et
des dangers étaient à craindre, car les sous-bois
pullulaient de vipères qui s’y étaient retirées, cherchant
la fraîcheur et l’humidité.
Une d’elles avait même un jour fichu une fameuse
frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien
d’arrêt, il s’était demandé qu’est-ce qui pouvait bien
l’arrêter ainsi, car son chien n’avait pas, en chasse,
l’habitude de flâner.
« Bah ! songea-t-il, c’est un hérisson qui l’épate, et
il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends
ça. »
Néanmoins, il alla se rendre compte ; il était temps.
Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non
point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait
s’il n’allait point sauter sur cette sale bête et lui casser
l’échine, tandis que l’autre, le corps replié, la tête levée,
se préparait non moins fermement à se détendre et à lui
flanquer une vigoureuse morsure.
– Ah ! bon Dieu !
Lisée n’avait pas hésité. En rien de temps, il avait
épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s’attendait point à la
secousse, sautait tout droit en l’air sur place, des quatre
« fers » à la fois.
– Tu l’échappes belle, mon ami, félicita Lisée.
Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.
– Ces charognes-là, s’exclama-t-il, c’est la plaie de
nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus.
Non pas qu’ils en crèvent, et souvent même on les
sauve, mais pas avec de l’alcali, ainsi que le racontent
ces charlatans de vendeurs de drogues. C’est de la
foutaise, leur « armoniac », comme ils l’appellent ; il
faudrait, pour que ça fasse effet – et encore – être là
tout de suite après la morsure. Et ça n’empêche pas les
chiens de perdre tout odorat.
J’ai eu un chien d’arrêt, moi, mordu comme ça, à la
chasse : un quart d’heure après, mon vieux, il avait
enflé, enflé, tellement enflé, qu’on ne lui voyait pas
plus les pattes qu’à un cochon gras prêt à saigner. La
pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce que j’ai
fait ? C’est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux
encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n’y
connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu
m’entends, et ne sont qu’une bande de jean-fesses. J’ai
pris une forte épine, une solide branche d’églantier
garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me suis
mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les
côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,
pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et
déchirée par les aiguillons.
Il n’a pas plus bougé qu’une souche : je te l’ai dit, il
ne sentait rien ; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un
peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours
d’immobilité et d’abrutissement, il lui est venu sur la
peau des sortes de poches, des cloques pleines d’un
liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à
autre. À partir de ce moment-là, il a désenflé petit à
petit et a été sauvé.
Il s’est même très bien guéri et je ne me suis pas
aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était
devenu craintif et froussard ; à aucun prix il ne voulait
suivre les haies, surtout quand elles étaient garnies
d’herbes sèches, car c’était en en faisant une qu’il avait
été mordu par la vipère.
Tu vois qu’il leur en reste toujours quelque chose, et
il est préférable que Miraut n’ait pas eu à passer par de
telles étamines.
On continua la promenade et l’on gravit le Geys.
Naturellement, on ne put lancer, mais on s’arrêta au
haut de la roche qui domine tout le riche vallon de
Longeverne, si facile à exploiter, à défruiter, et l’on
contempla un instant le paysage.
– Est-ce tondu, bon Dieu ! est-ce rasé ! disaient les
deux hommes en fixant la plaine aussi loin que
possible.
Les chiens, cependant, s’étaient approchés eux
aussi, et, devant l’espace, reniflaient le vide béant,
intrigués de ne rien sentir et de ne rien voir au-dessous
d’eux.
C’est que l’oeil des chiens ne peut s’accommoder
immédiatement, comme celui de l’homme, à la vision à
longue distance. Cela se conçoit, l’oeil n’est
généralement pour eux que le complément du nez ; ce
n’est qu’avec une longue pratique qu’ils arrivent a s’en
servir convenablement. Comme son nez, en l’occasion,
ne lui permettait pas de se faire la moindre opinion,
Miraut fut surpris, et il le manifesta en lâchant à tout
hasard une bordée de coups de gueule dont l’accent
décelait à la fois de la menace et de la frousse.
Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui
cette impression n’était plus inconnue ni même neuve,
ne l’imita point, et l’on continua à gravir le Geys.
Miraut devait d’ailleurs éprouver, au cours de cette
journée, bien d’autres étonnements.
Le désoeuvrement, le hasard, l’espoir de trouver
ailleurs ce qu’ils ne dénichaient point chez eux avaient
justement amené à Ormont le gros et Pépé, qui
chassaient, c’est-à-dire qui se baladaient ensemble ce
jour-là.
Il y eut une retrouvaille pleine d’effusion et de joie.
– Eh bien ! on en abat ?
– Oui, des kilomètres. M’en parle pas, mon vieux,
pas moyen de lancer.
– Sale temps, vraiment !
– Pas un brin de regain.
– On n’a au moins pas le mal de le faire ; ça fait
qu’on est tous rentiers, maintenant.
– Oui, heureusement qu’on a eu beaucoup de foin et
que la moisson a été bonne.
– Ça n’empêche qu’on crève de soif, dans ce pays !
fit remarquer Pépé.
– J’allais le dire, souligna Lisée.
– Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l’on
trouvera du vin frais ?
– Mais si ; nous allons descendre aux Planches, chez
François : il ne refusera pas de nous donner à boire à
nous et à nos chiens, puisque, si j’en crois les bruits qui
ont couru, Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.
– Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers,
affirma Pépé ; allons chez François, j ‘ai une pépie qui
n’est pas dans un sac.
C’était uniquement pour rendre service aux
voyageurs et aux passants que François leur donnait ou
leur laissait, selon qu’ils étaient pauvres ou aisés, le vin
qu’ils lui demandaient au passage. Selon une vieille et
touchante coutume qu’il avait religieusement
conservée, en même temps que le litre, il apportait
toujours la miche de pain avec un couteau, car il est
mieux et plus conforme aux règles paysannes de
bienséance et d’hygiène de casser une croûte en buvant
un verre.
Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un
coup de main gratuit, était un ami ; aussi, dès qu’il le vit
arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur
« faire honnêteté », comme on dit là-bas.
Sa femme vivement essuya les verres avec un
torchon propre tiré de l’armoire, et Pépé la pria
cordialement, pour elle et son mari, d’ajouter deux
verres afin que tout le monde pût trinquer.
Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c’est
habituellement pour parler chasse, et quand quatre
chasseurs parlent chasse, on peut en déduire qu’ils en
ont pour un certain bout de temps. Les litres et les litres
se succédèrent sur la table ; on n’avait rien de mieux à
faire qu’à boire en blaguant, de sorte que, au bout de
deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu
près disparu, l’appétit, par contre, était venu.
– Tu n’aurais pas un bout de lard par là et des oeufs
à nous faire cuire ? questionna Philomen.
– Mais si, mais si ! Tant que vous voudrez,
s’empressa François, toujours d’avis.
– Ah ! et puisqu’on est réunis, zut ! ça n’arrive pas
si souvent, on va faire un peu la « bringue ». Tu n’as
pas un poulet bon à saigner ? demanda le gros.
– Il y a tout ce qu’on veut, répondit François.
– Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de
fusil.
– Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée ; si
Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces sacrées
bestioles, te voyait tirer sur une d’elles, il serait dans le
cas d’exterminer tout le reste.
Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans
la pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à
brailler à plein gosier, ce qui fit rire aux larmes les
gosses de François.
Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et
l’on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme
seuls chasseurs pris impromptu savent en faire.
On raconta, ma foi, des histoires de chasses
édifiantes et admirables et d’autres qui, pour toucher à
des sujets plus profanes, n’en étaient pas moins hautes
en couleur et fort savoureuses.
Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens
avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de
se torcher le derrière à sa façon. L’orifice en question
sur le sol, bien assis, la queue en l’air, les jambes de
derrière allongées et passant de chaque côté des autres,
il progressait de ses seules pattes de devant, son
postérieur frottant le plancher en appuyant contre de
tout son poids.
– S’il allait se planter une écharde dans le cul !
s’écria François.
– Penses-tu qu’il n’a pas regardé avant ! c’est un
malin !
– Je me souviens avoir lu quelque part, intervint
Pépé, l’histoire de Gargantua qui épata son paternel en
inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul.
Miraut est un type dans son genre. Savoir encore si le
nommé Gargantua, s’il avait eu des pattes au lieu de
mains, aurait été capable de trouver celui-là.
En entendant son nom, Miraut revint se dresser
contre la table pour demander un os, une peau de
saucisse ou une couenne de lard. On lui donna, mais
comme il insistait toujours et que cela devenait
inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations,
lui dit :
– Tu veux boire un coup, mon petit ? Tiens. Et il lui
tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et
duquel il se détourna avec dégoût.
Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d’autres
bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les
plus extraordinaires et les plus bizarres qu’on pût rêver.
– C’est égal, jamais mes chiens n’ont bu de vin,
affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur
ressemble de ce côté-là.
– Qu’est-ce qu’on deviendrait, s’exclama Pépé, si on
n’avait pas le jus de la treille pour se consoler de
l’existence ? Ah ! le père Noé était un sacré bougre, et
nous lui devons tous une fière chandelle.
Comme Miraut revenait à la charge, Philomen
conseilla :
– Montre-lui voir le miroir, ça l’épatera.
On décrocha du mur une petite glace et on la plaça
devant le chien, qui ne vit d’abord rien du tout, puis,
s’apercevant que cela bougeait et remarquant son
double dans le cadre, s’approcha tout près afin de flairer
cet être qu’il ne connaissait point.
Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de
l’adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta
point, ainsi que certains singes, de regarder derrière :
son opinion était faite ; s’il eût connu l’Ecclésiaste, il
aurait certainement dit que tout cela n’est qu’illusion,
abus et vanité ; il le pensa, du moins, ou quelque chose
d’analogue, car il s’en fut se coucher dans un coin
auprès des autres.
– Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en
continuant de boire.
Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la
dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et
l’on prit congé de l’ami François et de sa femme après
avoir donné une dizaine de sous d’épingles à ses gosses,
ce dont il se défendit d’ailleurs très vivement.
– C’est malheureux, maugréait Pépé, je n’ai pas pu
tirer un seul coup de fusil aujourd’hui.
– Moi si, répliquait Lisée, j’ai tué une vipère.
– Belle chasse ! vraiment.
– On fait ce qu’on peut, affirma Lisée, on n’est pas
des boeufs.
– C’est pas comme les gens de Vernierfontaine, du
moins à ce qu’en disait le capitaine Cassard, un vieux
dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait
pour cela pas mal de petites saletés. – Capitaine, je crois
que les gens d’ici sont bien dévots ? – Oh ! répliquait le
père Cassard, ils sont assez vieux pour être des vaches !
– Ça ne fait rien, ça m’embête de ne pas dérouiller
aujourd’hui ; parions que si tu lances ta casquette en
l’air, je te la perce !
– La belle affaire, je parie d’en faire autant !
– Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son
couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du
quatre ; celui qui mettra le moins de plombs en sera
pour l’apéritif.
– Penses-tu que je veux lancer la mienne ! protestait
Philomen ; elle est quasi toute neuve, je ne l’ai portée
qu’un an. Ma femme gueulerait salement !
– Ah ! merde pour les femmes ! À la guerre comme
à la guerre ! ordonna Lisée.
Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit
feu sur la casquette du copain, lancée en l’air lestée
d’un caillou assez pesant, afin qu’elle montât
suffisamment haut.
Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant
qu’un lièvre se dérobait qu’ils n’avaient point
remarqué, s’élancèrent de tous côtés en donnant. à
pleine gorge.
Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais
étaient très étonnés ; au troisième, leur épatement
grandit encore en voyant Philomen ne ramasser qu’une
casquette, et au quatrième, Miraut, enfiévré par l’odeur
de la poudre, mais ne voyant toujours point de gibier, se
demandait si Lisée n’était pas tout simplement devenu
louf.
Ce fut le gros qui paya le pernod ; la casquette, la
bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré,
montrant juste deux trous de plomb alors que les autres
étaient littéralement criblées.
Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont
la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux
plombs bien placés étaient plus que suffisants pour
arrêter un oreillard.
Chapitre VIII
Lorsque les quatre hommes sortirent de l’auberge, il
faisait nuit. Le ciel s’étoilait, l’air était tiède, un léger
vent du sud-ouest courait dans les arbres du bois de la
Côte, apportant distinctement les sept coups de l’heure
qui sonnait à la tour de l’église de la grande paroisse, à
une lieue de là.
– Ah ! se réjouit Lisée, c’est le vent du haut, cela
pourrait bien tout de même nous amener la pluie ; il ne
serait que temps, en vérité, si l’on veut mettre un peu
les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques
lièvres, histoire de payer le permis.
À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de
humer bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel
et poussa un long et sinistre hurlement, hurlement de
douleur et d’effroi ainsi qu’il avait fait déjà lorsqu’il
entendit la première fois sonner les cloches ou qu’il se
trouva perdu.
Presque aussitôt, comme s’ils l’eussent compris,
Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l’imitèrent en
hurlant éperdument eux aussi.
– Qu’est-ce qu’ils ont donc ? s’étonna le gros. On ne
sonne pas, et la lune, je l’ai vu hier encore sur
l’almanach, ne doit lever que vers les deux heures du
matin.
Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait
dans la direction de l’auberge. Elle souhaita le bonsoir à
tous et, de ses mauvais yeux, reconnaissant
péniblement, après les avoir dévisagés, Lisée et
Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se
trouvait pas d’aventure avec eux, chez Fricot.
– Ma foi, non, répondit Lisée ; il n’y avait que nous
quatre. Vous le cherchez ?
– Oui, expliqua-t-elle ; il se fait tard et nous
l’attendons pour souper. J’avais pensé qu’en rentrant de
Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il
s’était arrêté pour boire un verre à l’auberge.
– Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme
de sur la Côte, plaisanta Philomen.
Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu
en arrière et qui n’avait rien entendu de la conversation
engagée, s’écria tout haut, très étonné :
– On dirait qu’ils hurlent à la mort.
– Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu’il
ne soit pas arrivé malheur à mon garçon !
Frappés de cette coïncidence qui n’avait pourtant
pas de motif de les retenir, Lisée et Philomen n’en
reçurent pas moins, comme ils le dirent plus tard, une
secousse au coeur.
Ils se trouvèrent instantanément dessoulés,
rassurèrent du mieux qu’ils purent leur vieille voisine et
s’en retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs
adieux au gros et à Pépé, lesquels n’avaient à aucun
prix voulu accepter à souper chez l’un ou chez l’autre et
tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne heure.
Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus ;
seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet,
demandait la porte et se reprenait à hurler.
– Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la
Guélotte.
Lisée ne put s’empêcher de confier à sa femme ses
appréhensions, tout en ayant soin d’ajouter qu’il
pouvait fort bien avoir tort de penser à de pareilles
bêtises et qu’au surplus il le souhaitait vivement.
Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n’ayant pu
fermer l’oeil ni l’un ni l’autre, en raison du vacarme
que menait toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le
nez à la fenêtre. Il ne fut point étonné d’apercevoir des
gens avec des lanternes qui se hélaient et déambulaient
par les rues.
– Je vais aller voir, décida-t-il.
Le Clovis Baromé n’était toujours pas rentré, et sa
mère, qui craignait un malheur, n’avait eu trêve ni repos
qu’elle n’eût décidé son mari et ses voisins à se rendre
sur Mont-Tanevis à l’endroit où son fils avait dû
travailler durant l’après-midi.
Lisée s’enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi,
il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec
lui, partit rejoindre les chercheurs.
Le chien hurlait toujours et d’autres maintenant lui
répondaient : Berger de sa pâture, Tom du seuil de la
boutique, Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des
alentours ; c’était sinistre.
Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine,
moitié marchant, moitié courant. On arriva tout
essoufflé au sommet de la Côte et, derrière le chien
toujours, on gagna rapidement le grand enclos où
Clovis Baromé avait dû venir travailler.
D’assez loin, au clair d’étoiles, on apercevait la
stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus
à côté d’autres qui ne l’étaient pas, ce qui indiquait que,
pour une raison quelconque, le garçon avait dû
abandonner la besogne commencée.
L’anxiété grandissait : on courait maintenant
derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui
bientôt s’arrêta, figé de peur, hurlant plus
lamentablement que jamais.
Au pied de l’arbre, l’échine brisée, le jeune homme
gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux,
déjà froid, tué dans la chute qu’il avait dû faire. Une
branche cassée presque au sommet de l’arbre attestait
son imprudence et indiquait l’accident : il n’y avait rien
à faire qu’à ramener au village le cadavre. Deux
hommes s’en chargèrent, qu’on relaya de temps en
temps, pendant que les autres pensivement suivaient :
ce fut un triste retour.
La vieille et le vieux Baromé n’avaient plus que ce
fils ; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il
était mort d’une pleurésie, et leur désespoir fut navrant.
Les gens, devant leur douleur, ne pouvaient retenir leurs
larmes, et Miraut, lui aussi, témoigna de son chagrin en
hurlant, car Clovis le caressait chaque fois qu’il passait
devant leur maison.
Ce fut ensuite l’enterrement et peu à peu, sauf pour
les vieux, inconsolables, l’oubli fatal ; mais le chien de
Lisée, dans tout le pays et aux alentours, s’en trouva
grandi. N’était-ce point cette intelligente bête qui, la
première, avait prévenu les gens, qui avait insisté et
conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du
drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné
d’une sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes
n’étaient certes pas capables ?
– Miraut, c’est un sacré chien, disait-on, et la
Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de
le rosser et de le faire jeûner.
La chasse fut décidément mauvaise, cette saison.
Les chiens, déroutés par le manque de fret et rendus
furieux, poursuivaient tout ce qu’ils rencontraient,
même et surtout les chats, les matous qui, attirés par le
beau temps, friands d’oiseaux, s’aventuraient à travers
champs et venaient se poster à l’affût, au bord des
sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
C’étaient de courtes chasses qui finissaient au premier
gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite,
se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de
là, regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son
poursuivant désappointé.
Les chasseurs venaient se rendre compte et
rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le
gibier, cela se terminait généralement par d’amicales
engueulades.
Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux,
ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de
chemins, laissent un fret plus abondant, plus fort et plus
facile à suivre.
– Faute de grives on mange des merles, proclamait
Lisée ; autant ça que rien. Les peaux ne valaient pas
grand’chose encore, malgré l’adage courant qui les
prétend bonnes dès que les citoyens à longues queues
ont marché sur les éteules ; mais il y avait la prime,
vingt sous pour un mâle, quarante sous pour une
femelle. Naturellement, les renards tués, fussent-ils
couillards comme taureaux, étaient tous, pour les
besoins de la prime, baptisés renardes, avec la
complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui
d’ailleurs n’y connaissait rien du tout, n’y voyait jamais
que du feu et se laissait complaisamment rouler.
Ces chasses-là ne duraient guère qu’une demi-heure,
trois quarts d’heure au plus, et se terminaient, quand on
ne tirait pas, par la rentrée du goupil dans son trou.
Plusieurs d’entre eux furent ainsi repérés et Lisée et
Philomen se promirent de préparer leurs pièges pour
l’hiver, dès que les peaux seraient bonnes.
Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement
reniflait et gueulait, essayant même de s’aventurer dans
l’intérieur du boyau ; mais il était trop grand et trop
gros, et son maître ne l’autorisait pas à le faire. Il
renonça d’ailleurs de plein gré à affronter gueule à
gueule les renards à partir du jour où il fut bel et bien
mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les
reins d’un coup de fusil.
Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant,
attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité,
furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.
En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put,
saisit l’oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un
renard blessé a mordu, c’est bernique pour le faire
lâcher : Miraut, pincé, avait beau se secouer et hurler,
l’autre serrait dur et ne bougeait mie.
Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la
délivrance de son chien, allumer une poignée d’herbe
sèche et la fourrer tout enflammée dans la gueule du
sauvage.
Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que
jamais, retomba sur l’adversaire, mais en ayant bien
soin d’éviter la gueule. Il le saisissait par la queue, le
secouait, le tirait violemment, tandis que l’autre, qui,
l’échine brisée, ne pouvait l’atteindre, lui bourrait des
yeux farouches en grinçant des dents.
Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en
l’assommant d’un coup de trique.
Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne
quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que
les chiens, font tête résolument quand ils vont être
saisis. Plus prudent, Miraut, en cette occurrence, ne se
hasardait pas à affronter leur terrible mâchoire ; il
« donnait au ferme » alors, aboyant longuement pour
inviter Lisée à s’approcher ; mais, dès que le pas de
l’homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à
recommencer cinquante pas plus loin et ainsi de
distance en distance, jusqu’à ce qu’il eût atteint enfin
son terrier, d’où l’on ne pouvait plus le dénicher.
Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps
suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège,
que Lisée ramena vivant à la maison et qu’il relâcha
ensuite dans des circonstances terribles pour le
sauvage1.
Quand la chasse clôtura, Lisée n’avait occis que
quatre lièvres ; c’était vraiment peu pour un tel fusil ;
jamais lui et Miraut n’avaient fait si mauvaise année ;
aussi le gibier, l’été suivant, foisonnait-il et, pour avoir
son compte tout de même, aux jours de fête ou pour
quelques réunions d’amis, Lisée s’embarqua-t-il de
temps à autre, le soir, histoire d’en « sonner un » à
l’affût, comme il disait.
Dans ces expéditions crépusculaires, il n’emmenait
jamais avec lui Miraut, dont l’aboi intempestif eût
prévenu les gardes, et il faisait au contraire tout son
possible pour l’enfermer alors à la maison.
Cela n’empêcha point le chien, quelques beaux soirs
1
Voir De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil).
où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de
Bellone faire une petite partie. La chose n’avait pas
grande importance, surtout le soir, car les représentants
de la loi ne poussent habituellement pas le zèle jusqu’à
veiller pendant que dorment leurs concitoyens ; mais de
jour, c’était plus dangereux ; aussi Lisée avait-il l’oeil
sur son chien.
Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila
cependant un beau matin. Il devait « savoir » un lièvre
et connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il
donnait à pleine gorge par le vallon de la fin dessus.
Le brigadier l’entendit. C’était un vieux forestier
d’une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le
service. Droit et solide encore, malgré la cinquantaine,
la moustache à la gauloise, les sourcils en broussaille, le
père Martet avait été dans son jeune temps la terreur des
braconniers, qu’il traquait de jour comme de nuit, sans
pitié ni merci. Il pouvait se vanter d’en avoir réduit la
race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, bien
qu’il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé,
avec les voraces qui écumaient autrefois le pays et
mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois,
Martet n’aimait pas entendre chasser les chiens en
dehors des époques fixées, et s’il était enclin à
l’indulgence envers ses compatriotes et disposé à
pardonner une première faute, il laissait nettement
entendre qu’en cas de récidive son devoir de
fonctionnaire l’obligeait à sévir vigoureusement.
Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de
tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le
lancer de Miraut et vint sans délai trouver Lisée :
– Pourriez-vous me dire où est votre chien ?
Lisée n’essaya point de chercher de biais, il se gratta
la tête, s’excusant :
– Je vous assure, brigadier, que ce n’est pas de ma
faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.
– Je m’en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus
que ça que vous l’ayez envoyé ; mais il n’en est pas
moins en contravention, et mon devoir est de vous
déclarer procès-verbal.
– Pour la première fois ! voyons, brigadier, vous
savez bien que je ne braconne pas.
– La première fois !... La première fois !... enfin,
bon. Entre gens d’un même pays, on n’est pas pour se
bouffer le nez ; vous allez partir me le chercher et faire
bien attention une autre fois, parce qu’alors, la loi c’est
la loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le
service avant tout ; mes chefs n’admettraient pas... et
puis si je permettais à un, il faudrait que je permette à
tous ! Non !
– Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses
souliers dare dare et s’en fut rechercher Miraut.
Il le ramena et, pour l’empêcher de filer en sourdine,
lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de
quilles à mortaise qui lui interdisait tout galop.
Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un
matin qu’il avait résolu de s’offrir une randonnée, il
rongea la corde, abandonna la boule et s’esbigna. Lisée,
à temps, heureusement s’en aperçut, le vit, partit sur ses
pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, pour plus de
sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un vieux
bout de chaîne.
Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son
boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au
bord du bois, Miraut le suivit. Malgré la boule qu’il
faisait rouler sur le sol, il s’enfila tout de même en
forêt, et alla fourrer le nez au derrière d’un levraut dont
il connaissait le gîte.
Le père Martet qui partait en tournée et passait
justement par là marcha droit à Lisée, s’étonnant à juste
titre de cette imprudente désobéissance à ses ordres.
– Vous n’entendez donc pas le raffut que fait votre
chien ?
– Sacré nom de nom ! il était là il n’y a pas deux
minutes avec sa boule de quilles au cou.
Ils s’en furent tous deux à sa recherche et n’eurent
pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en
effet, mais qui chassait quand même.
– Je vois bien que ce n’est pas de votre faute,
concéda Martet, mais quel animal enragé de vice ! Avec
un bout de bois d’un pied pendu au collier, il irait peut-
être plus difficilement encore et cela le fatiguerait
moins. Essayez donc.
On tâta de l’entrave. C’était en effet, pour marcher
comme pour courir, plus dur qu’avec la boule de
quilles, et cela obligeait Miraut à avancer à la façon des
échassiers. Cependant, le jour où il décida qu’il irait
lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que la boule,
ne l’arrêta. Il s’en fut jusqu’à la forêt, clopinant et
trébuchant, mais dès qu’il eut trouvé un bon fret, afin
que son entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en
travers de sa gueule et chassa sans dire un mot.
Le brigadier qu’il rencontra un jour au cours d’une
partie fut désarmé par tant de constance et une si noble
obstination ; il le laissa faire et s’en revint au village.
– Je l’ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre
avec lui. Savez-vous ce qu’il faisait pour ne pas que le
bout de bois le gêne ? il le portait dans sa gueule et il
trottait, le brigand, si vite que j’aurais été bien
incapable de le rattraper ; mais enfin, comme ça, vous
comprenez, il ne peut pas brailler ; je suis couvert et je
peux dire que je ne l’ai pas entendu : personne ne le sait
d’ailleurs, par conséquent personne ne daubera.
Vous avez tout de même un sacré chien !
Chapitre IX
Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un
maître. La chasse n’avait plus pour lui de secrets : il
n’était pas dans tout le territoire de la commune un
canton de lièvre qu’il ne connût, un gîte possible qu’il
ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût désigner le
propriétaire. Il savait qu’à toutes les saisons un nouveau
lièvre revenait s’installer dans telle haie, dans tel gros
buisson, un jeune levraut s’établir dans telle combe ou
dans tel murger ; il distinguait les jours où ces locataires
maniaques préféraient les logis de plein air des luzernes
et des trèfles à l’abri touffu des grands bois ; il
connaissait les haies giboyeuses et n’ignorait pas qu’au
moment de la chute des feuilles et les jours de grand
vent, les sillons des grands labours bruns recèlent plus
d’un capucin.
Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les
connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu’il lui
arrivait de lever un lièvre, il devait se dire pour des tas
de raisons qui eussent échappé même à Lisée : « Toi,
mon gaillard, tu es jeune, tu feras une pointe en dehors
du bois et tu reviendras soit à droite, soit à gauche,
j’aurai l’oeil » ; ou encore : « Oh, oh ! voici une vieille
connaissance ; où va-t-il faire ses doublés et crocher
aujourd’hui, le citoyen ? » Selon la direction prise, il
savait où la piste s’embrouillerait et de quel côté il
faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.
Il connaissait la voix de tous les chiens des
environs ; quand on était du côté de Velrans, il savait
qu’il était autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et
du côté de Rocfontaine aux abois de la vieille Fanfare.
Il avait un accent particulier, un timbre différent de
jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial
pour chaque gibier et dès son premier mot, dès sa quête
même, Lisée pouvait déduire : c’est un lièvre, ou un
renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou encore il est
sur un piétement de perdrix ou de cailles.
De même, si le matin était bon, cela se voyait
immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa
façon de renifler et de chercher ; si cela ne marchait
pas, il montrait moins de goût, regardait souvent Lisée,
et l’on sentait une légère humeur dans sa dégaine, une
certaine amertume dans son coup de gueule.
Il connaissait aussi bien et même mieux que son
maître les passages favoris des oreillards, et quand il
chassait avec Bellone, ils opéraient maintenant
régulièrement à la façon des renards, elle faisant le
chien et lui le chasseur.
Longeverne était son domaine, il y régnait en
souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il
ruina la suprématie amoureuse de Turc, les femelles se
soumirent passivement à son joug et les autres chiens
reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point trop
rancune d’être le préféré, d’ailleurs ils n’y perdaient
rien puisque, avant lui, c’était Turc ; avant Turc, c’était
Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins
féroce que les deux premiers, témoignant souvent, après
la chevauchée victorieuse et jusqu’à ce que le talonnât
de nouveau le désir, d’un certain abandon
philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.
Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de
Martin, lui abandonnaient le fumier qu’ils mettaient en
coupe et ne lui cherchaient jamais de querelles.
Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient
le nez, battaient du fouet, s’approchaient sans défiance,
se flairaient réciproquement le museau et le reste et,
selon que cela leur disait, jouaient quelques minutes à
se mordiller, à se rouler, ou à d’autres jeux encore
d’une naïve obscénité.
Si d’aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à
l’un d’eux de serrer un peu trop fort et qu’un léger
nuage s’ensuivît, le jeu cessait purement et simplement
et l’on partait chacun de son côté.
Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du
village et les ressources particulières qu’elles offraient
selon les heures et selon les jours. Sans doute il était
nourri chez Lisée et n’avait pas grand’faim, mais toute
trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir de
la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui
paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes
en goût et pimentées selon la norme canine, les
ventrailles faisandées et puantes découvertes en un coin
de haie ou les délivrances de vaches arrachées de vive
lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi
et fermenté !
Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que
l’on y peut impunément boire, dans le seau des
cochons, une eau savoureuse, épaissie de son et de
pommes de terre cuites délayées ; que dans certain coin
ou au pied du pilier, l’assiette du chat recèle toujours
une lapée de lait ou un relief de fricot qu’on peut
s’adjuger sans inconvénients. Il n’ignorait pas que,
parmi les balayures de la grosse maison du bout du
village et derrière l’auberge de Fricot, près du jeu de
quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des
bouts de peaux appétissants, des couennes de lard et des
tendons doublement savoureux. Il avait repéré avec soin
les baraques hostiles et dont les gens n’aiment pas les
bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à
l’indulgence et lui voulait du bien et que sa femme –
décidément, une sale race que les porte-jupons – était
loin de professer à son égard les mêmes sentiments,
qu’il fallait, avant d’aller saluer le mari, s’assurer au
préalable qu’il se trouvait seul, si l’on ne voulait point
obtenir un bon coup de balai au lieu d’une belle rondure
de gruyère ou d’un appétissant morceau de « serret ».
Il connaissait de même toutes les personnes du pays,
distinguait dans la rue les amis qu’il saluait d’un
sourire, d’un tortillement du derrière, d’un battage de
queue ou d’un lessivage de mains ; il avait déterminé, à
une bouchée près, le degré de générosité des gosses à
qui il ne faisait jamais de mal et qu’il caressait au
passage. Tous d’ailleurs l’aimaient et il en était peu,
parmi eux, qui, à l’heure du goûter, ne prélevassent sur
leur chanteau de pain un morceau de croûte ou de mie,
pour le jeter au chien et s’émerveiller de ce qu’il
l’attrapât toujours si facilement, au vol. Il se prêtait
assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer
d’une casquette ou d’un béret, couvrir d’un tricot et
serrer la patte pour la poignée de main amicale de la
séparation.
Il témoignait d’une indifférence polie, d’une réserve
digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers
qu’il ne connaissait point, à condition qu’ils fussent à
peu près vêtus selon la norme paysanne. Il professait
pour les messieurs à pardessus et à chapeau melon un
mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et
déguenillée une haine violente qui pouvait aller
quelquefois jusqu’au coup de dent. Le gibus lui faisait
horreur non moins que la besace ; toutefois sur ce
dernier point, Lisée, brave homme, arriva, à force de
leçons et de discours, à lui faire admettre un distinguo.
Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s’il ne put
parvenir à extraire du coeur de son chien tout sentiment
d’antipathie envers les vieux mendigots, du moins
obtint-il qu’il les laissât pénétrer dans la maison et
réciter leur « Notre Père » sans trop montrer les crocs.
Mais pour ceux qui étaient jeunes et solides, les
rouleurs, les trimardeurs, commerçants d’occasion,
industriels à la manque, marchands de peaux de lapins
ou de mine de plomb, il resta impitoyable et féroce et
faillit même faire arriver à son maître une sale histoire
pour avoir déchiré, en même temps que les bandes
molletières, un peu de la viande d’un gentilhomme
cornemuseux qui mettait vraiment une insistance trop
grande à vouloir, malgré les portes closes, souhaiter le
bonjour à Lisée ou à la Guélotte.
Mordu et saignant, il criait qu’il irait trouver le
maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts,
une indemnité, la forte somme, quoi ! Philomen, qu’il
ne connaissait point et interrogeait à ce sujet, lui apprit
justement que les gendarmes arrivaient à l’entrée du
village et qu’il pourrait bientôt, en toute justice, leur
exposer ses griefs. La chose d’ailleurs était absolument
fausse, mais l’autre, dont la conscience n’était
probablement pas très nette, profita du conseil pour
s’éclipser rapidement.
Au reste, si Miraut n’avait aucun des instincts ni des
habitudes du chien de berger et s’il ne s’approchait
jamais des vaches, il n’en constituait pas moins un
fameux et très sûr chien de garde. Son nez subtil, sa
fine oreille l’avertissaient avant tout le monde de ce qui
se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait tant
massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,
protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit
et en hiver, du putois et de la fouine ; le jour, des
attaques de la buse et de l’épervier. Les lapins ne
l’intéressaient plus ; il dédaignait profondément, et pour
cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur
cage, il les regardait tourner autour de lui sans envie d’y
toucher.
Durant le jour, quand il n’était pas occupé à sa
tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit
couché sur la paille de la levée de grange ou sous
l’auvent de la porte de l’étable. Il signalait
régulièrement par un aboi la présence d’un arrivant ou
d’un passant, son oreille ne le trompant jamais.
Les soirs d’hiver, couché derrière le poêle avec les
chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle,
pousser un grognement d’amitié, d’indifférence ou de
colère et de surprise selon que c’était un ami proche, un
parent, un voisin quelconque ou un étranger qui
approchait. On pouvait même savoir quand c’était
Philomen qui venait en traversant l’enclos. Miraut alors
poussait la politesse jusqu’à se lever pour aller le
recevoir à la porte ; si c’était un mendiant en qui il
soupçonnait le rapineur, on avait grand’peine à le tenir ;
il aurait dévoré l’intrus si on l’eût laissé faire. Quant à
la Phémie, il ne la gobait toujours pas ; sa patronne lui
avait interdit de japper quand elle venait ; cela ne
l’empêchait point de grommeler quand il entendait sa
sabotée particulière et de lui montrer les dents dès que
le regard du maître ne l’obligeait plus à dissimuler ses
véritables sentiments.
Tant de qualités professionnelles et domestiques
avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui
se pardonnaient mutuellement leurs fautes : lièvres
bouffés par le chien sans autorisation préalable ni
partage équitable avec le maître, stations trop
prolongées du patron chez les bistros quand on allait en
voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul
accident fâcheux n’ayant endeuillé sa basse-cour et
amoindri son porte-monnaie, avait fini par l’admettre et
par lui témoigner, dans ses rares bons moments,
quelque affection.
La réputation de Miraut avait franchi les frontières
naturelles de sa région. Non seulement par le canton où
son premier maître, le gros, et Pépé, son parrain en
somme, avaient exalté ses vertus et proclamé sa gloire,
mais ailleurs, dans les pays voisins, au chef-lieu
d’arrondissement, à Besançon même, les professionnels
de la chasse n’ignoraient pas qu’il se trouvait quelque
part, dans une commune appelée Longeverne, un chien
courant vraiment extraordinaire, épatant, mon cher, et
qui faisait l’admiration de tous ceux qui avaient pu le
voir à l’oeuvre.
Et l’on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le
notaire, le juge, le receveur d’enregistrement, le
percepteur, lorsqu’ils avaient besoin d’un lièvre, ne
dédaignaient pas de pousser, comme par hasard, jusqu’à
Longeverne et de venir proposer, au débotté, une partie
à Lisée pour le lendemain.
Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le
temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces
vindicatifs et jaloux personnages, mais il n’ignorait pas
que ces flagorneries intéressées s’adressaient beaucoup
plus au patron de Miraut qu’à Lisée lui-même, et
l’orgueil qu’il aurait pu ressentir en était de beaucoup
mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l’eussent pas
seulement regardé s’il n’eût eu qu’une carne incapable
de lancer, au lieu du maître chien qu’il avait la joie et
l’honneur de posséder.
D’ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne,
avait quitté la chasse commencée, le chien, s’en
apercevant, ne moisissait pas en la compagnie des gens
à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses foyers.
– Vous ne le vendriez pas, votre chien ? demanda un
jour au chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional
hâbleur, menteur, traître comme l’onde elle-même, qui
eût vendu son père pour traiter une affaire avantageuse
et dont les paysans appréciaient beaucoup les qualités
administratives.
Lisée éclata de rire à cette proposition.
– J’aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et
même la donner pour rien.
– J’ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge,
qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut.
Il est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon
prix. Il viendra en auto un de ces jours, vous pourrez
vous arranger.
– Jamais de la vie ! protesta Lisée.
– Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne
faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il
viendra dimanche, vous verrez, je crois qu’il monterait
bien jusqu’à cinq cents francs ; cinq cents balles, c’est
une somme, réfléchissez !
– C’est tout réfléchi, trancha Lisée ; dites à votre
juge qu’il continue à condamner les pauvres bougres au
profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au
sénateur cocu de sa région et qu’il me foute la paix avec
Miraut.
– Voyons, ne vous montez pas ; c’est un charmant
garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.
La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait
ouvert des yeux énormes à la proposition d’achat et sa
gorge, d’émotion, en était devenue sèche. Tant que le
notaire resta là, elle se contint, mais quand il fut parti,
elle entreprit son homme aussitôt :
– Y as-tu pensé ? Cinq cents francs ! On aurait
presque deux autres vaches avec cette somme-là. Songe
au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux
sous qu’on toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas
t’entêter ; un chien, ce n’est qu’une bête après tout et,
puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en
trouveras facilement un autre...
– Tais-toi ! tonna Lisée. Miraut n’est pas un chien
comme les autres, c’est un ami et un enfant, je suis
habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me
parles de cette affaire et si l’autre, malgré sa galette, a
le toupet de venir dimanche, je me charge, tout en étant
poli, de lui montrer qu’un paysan qui n’est pas un
vendu vaut bien un juge.
– Tu n’as jamais été qu’un âne et une brute ! ragea-
t-elle. On n’a pas idée, quand on peut faire un si beau
marché...
– Assez, nom de Dieu ! coupa Lisée.
Le dimanche, en effet, en compagnie de maître
Gouffé, l’amateur s’amena de bon matin et s’invita à
chasser avec Miraut et Lisée. Au premier coup d’oeil, le
chien lui plut et, fort complaisamment, Lisée lui permit
d’admirer, au cours des chasses que l’on fit, les qualités
de son compagnon et ami.
Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le
notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté
de vins capiteux. Défiant, Lisée déclina l’offre ; mais
Gouffé avec sa faconde habituelle intervint :
– Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de
nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser... et le
chasseur dut se mettre à table où il mangea et but
consciencieusement.
On parla chasse ainsi qu’il convenait, mais, dès que
les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée
fut intraitable.
Après avoir, fort poliment d’ailleurs, répondu en
invoquant des questions sentimentales auxquelles
l’autre ne sembla rien comprendre et comme il insistait
trop, jonglant avec les billets de cent, Lisée, tout d’un
coup, très pâle, s’écria :
– Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de
m’avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais
aussi vrai que vous êtes millionnaire et que je ne suis,
moi, qu’un pauvre bougre de paysan, vous n’aurez
jamais mon chien. S’il vaut cinq cents francs pour vous,
pour moi il n’a pas de prix : on ne m’achète pas un ami
tel que lui comme on achète une conscience de député,
et je vous jure sur ma tête qu’il ne crèvera que dans ma
maison.
Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à
Velrans voir Pépé.
Troisième partie
Chapitre premier
La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour,
hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée : c’est
qu’elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n’était point
encore l’extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait
toujours été bien soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle
ferait encore au moins deux saisons de chasse, mais il
était temps, tout de même, de songer à sa succession.
Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle
mort ; Philomen, à l’encontre de beaucoup de brutes qui
prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en
guise de remerciement lorsque ceux-ci deviennent
vieux et infirmes, gardait toujours les siens jusqu’à leur
dernière heure. Oh ! ce n’était souvent pas réjouissant :
la vieillesse les rendait claudicants et baveux,
quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur
croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler,
ils devenaient sourds, ils n’y voyaient plus,
qu’importe ! on les soignait tout de même et il leur
restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de
pâtée, une litière fraîche dans un coin paisible et chaud
de l’étable pour attendre le grand départ.
Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne
éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre
Miraut, que son poil se décolorait par endroits, qu’elle
blanchissait sur les tempes, que la paupière s’allongeait
et se fripait et que la lippe pendait légèrement,
découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure
dont la gencive était moins ferme.
Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et
stimulateur du sang, l’eut rendue amoureuse, il lui
donna Miraut durant une huitaine pour compagnon afin
de lui faire faire une dernière portée de laquelle il
conserverait une petite chienne.
Car Philomen tenait essentiellement à conserver une
bête de cette race, une race un peu particulière et point
cataloguée parmi les numéros des grands amateurs,
mais qui, pour être moins connue, n’en avait pas moins
un nez excellent et un jarret infatigable. C’étaient des
chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni
mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches
solides. Leur robe, d’un blanc sale avec des taches
marron ou grises, n’était rien moins qu’agréable et leur
poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire entre celui
des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours
vu chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient
toujours été contents ; c’étaient des animaux pleins
d’intelligence et de feu, excellents lanceurs et qui
manifestaient généralement assez de répugnance pour le
renard.
Bellone fut donc couverte par Miraut.
La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de
la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé,
ne fut signalée par aucun des phénomènes particuliers à
cet état qui se remarquent d’ordinaire chez la femme
enceinte. Du moins, si elle souffrit, nul ne le sut, car
elle ne manifesta ni par des cris, ni par des
mouvements, ses sensations. La première portée
quelquefois présente des accidents et des bizarreries
assez remarquables : fièvre intense, écoulements
sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte
momentanée de l’appétit et beaucoup de symptômes
assez comparables à ceux de l’empoisonnement, mais
cela ne se revoit pas aux gestations suivantes.
Bellone s’alourdit assez vite. Quand elle se sentit
prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe
qui saignait un liquide rosé, elle s’éclipsa, chercha dans
l’écurie un coin solitaire et écarté, piétina la paille, la
cassa, l’assouplit et, dans le plus grand mystère,
accoucha de six chiots que l’on découvrit le lendemain
matin dans une couche propre, nette, entièrement
lessivée par la mère qui s’était elle-même délivrée et
seule avait vaqué à sa toilette personnelle et à celle de
ses nouveau-nés.
Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en
rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se
chevauchant, s’enchevêtrant l’un dans l’autre pour jouir
de plus de chaleur encore. Le chasseur les prit un à un
pour les examiner, tandis que la mère, les yeux inquiets,
regardant tantôt celui qu’il venait de déposer, tantôt
celui qu’il reprenait, le laissait faire cependant sans
protestations.
C’étaient des espèces de gros boudins longs de
quinze à vingt centimètres, queue comprise, absolument
informes. Dans la tête, à peine distincte du corps, aux
yeux clos, la bouche laissait échapper un frêle
vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les
oreilles avaient l’air de deux petits clapets qui, selon le
balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi
et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune
nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf
l’un d’eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs
dans un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées
latéralement, étaient trop petites et sans force et ils se
déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras lorsqu’ils
voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les
mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi,
d’instinct, quand venait l’heure des tétées, ils s’y
bousculaient avec énergie, cherchant goulûment à s’y
agripper. La mère, de son nez, rapprochait les mal
partagés des mamelles libres et les côtés de leurs têtes
se gonflaient alors comme des joues. On entendait de
temps à autre ainsi qu’un bruit claquant de baiser et,
quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on
voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles
aussi à l’oeuvre de vie ; celles de derrière se crispant au
sol pour les maintenir en bonne place, tandis que celles
de devant, alternativement, piétinaient le sein, le
pressant rythmiquement afin sans doute de faciliter la
succion, et toutes les petites queues vermiculaires
vibraient légèrement.
Pour choisir la chienne que Philomen devait garder,
Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut
l’accompagna dans sa visite. Il y avait quatre chiennes
et deux mâles, lesquels, sacrifiés d’avance, furent
habilement subtilisés, sans que la mère s’en aperçût
trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en
venant retrouver les autres, qu’il y avait quelque chose
de changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète.
On avait, par la même occasion, transporté ailleurs les
quatre rejetons restant afin de l’obliger à choisir elle-
même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de
Miraut, avait fait jadis pour lui. Elle n’hésita pas ou
presque pas et emporta d’abord dans sa gueule la noire
et blanche, puis chacune des autres à son tour.
Les deux hommes étaient debout auprès d’elle qui
s’était recouchée, entourant et léchant sa géniture,
lorsque Miraut, intrigué, entr’ouvrit à son tour la porte
d’écurie et s’introduisit sans façons pour voir un peu ce
qui se passait.
Il n’eut pas l’honneur de contempler ses enfants.
Dès qu’elle l’eut aperçu, grondante, Bellone se
redressa, montrant les crocs et lui signifiant nettement
qu’il n’avait rien à voir dans l’élevage et l’éducation de
sa famille. L’heureux père n’insista pas. C’est qu’une
chienne qui a des petits n’est pas un animal commode
ni bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et
l’ami Lisée n’avaient le droit de toucher aux jeunes
toutous, pas même la maîtresse de la maison ni les
gosses.
Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot dire par où
il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d’ailleurs pas
beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal
sentiment de curiosité l’avait simplement porté à
s’approcher afin d’examiner ce qui pouvait si vivement
intéresser son maître et son ami.
On laissa la chienne à sa marmaille et l’on vint, en
buvant un verre, attendre qu’elle sortît elle-même et
s’éloignât de sa portée pour régulariser définitivement
sa situation familiale.
Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et
boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent
contour rentrés à l’écurie, lui enlevaient les trois bêtes
qu’elle ne devait point garder, une seule étant suffisante
aux besoins du chasseur alors que plusieurs eussent
fatigué et épuisé la nourrice.
Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-
nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte
de dehors qu’il reboucla soigneusement derrière lui. Et
tandis que, dans le fond du jardin, Lisée, à coups de
pioche, creusait un trou assez profond pour y enfouir les
cadavres, Philomen simplement assommait les trois
bêtes en les projetant violemment contre une grosse
pierre. Ce n’était pourtant point sans un serrement de
coeur qu’il perpétrait ce triple massacre d’innocents
qu’un autre avait déjà précédé, mais les nécessités de la
vie l’y obligeaient, et d’ailleurs les petits êtres, tout à
fait inconscients, à peine éveillés, n’avaient le temps ni
de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les
os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères
broyés ; une goutte de sang venait perler au bord des
narines et c’était tout.
Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les
traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir
les chiots tués dans le trou creusé par son compère.
– Sale corvée ! murmurait-il. Et la chienne en va
avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le
premier escamotage, elle n’avait point trop remarqué
grand’chose, elle s’apercevra bien maintenant qu’il
manque beaucoup de petits à l’appel et les cherchera en
pleurant.
– Du moment qu’il lui en reste un, elle se consolera
et ne l’en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne
lui en avait point laissé, ç’aurait été une autre histoire.
Pendant trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme
une folle, cherchant partout, dans tous les coins et
recoins et jusque sous les lits en appelant plaintivement.
Elle aurait gratté à tous les endroits où elle aurait
remarqué que la terre a été remuée, fouillé l’écurie et la
grange, sondé les trous les plus petits, les passages les
plus étroits dans l’espoir de retrouver quelques-uns de
ses enfants disparus. Souvent même, dans ces cas-là,
elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir tués et
dévorés ! J’ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le
nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des
rossées terribles, probablement parce qu’elles les
soupçonnaient de multiples assassinats domestiques
dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais
sûrement point coupables.
– Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.
– Ce n’est point pour la même raison, affirma Lisée.
Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en désir ;
quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de
juste, se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui
ôter toute raison de se refuser, ils suppriment purement
et simplement la cause du refus : ce sont des espèces de
satyres, pas autre chose.
Pour Bellone, dès qu’elle fut retournée à sa niche,
elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d’un
étonnement plein d’angoisses. Ses yeux fouillèrent tous
les recoins environnants, elle gratta la couche avec ses
pattes et, ne trouvant rien, fureta par toute l’écurie,
derrière les crèches et jusque sous les pieds des vaches.
Sitôt qu’elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui
avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle
vint à eux et les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C’est
possible, ses soupçons s’étendaient à tout son univers
connu, mais tout à coup, craignant peut-être qu’ils ne
lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se
précipita sur son lit et entoura son chiot avec une
précautionneuse et craintive tendresse.
La petite bête, réveillée, chercha la mamelle aussitôt
et la mère le lécha copieusement, ne s’interrompant que
pour regarder les deux hommes avec de grands yeux
fiévreux, tout brillants d’une douloureuse inquiétude.
Deux jours durant, appréhendant quelque malheur
nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l’étable et
l’on dut lui apporter à manger et à boire devant sa
couche toujours propre, car les mamans chiennes, tant
que les petits les tètent et ne mangent rien d’autre,
nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les
avalant tout simplement.
Au bout de quelques jours la petite chienne, qu’on
avait baptisée Mirette en honneur de son père,
commença à ouvrir un peu les yeux, des yeux vagues
d’un bleu gris, absolument sans expression et sans vie,
petits globes translucides où jouait vaguement la
lumière et qui sans doute ne voyaient rien encore. En
même temps, les pattes lourdaudes prirent un
extraordinaire développement et la tête, se détachant du
cou, devint énorme par comparaison avec le reste du
corps. La peau poussait plus vite que les muscles,
pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et
tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une
gloutonnerie admirable, passant d’un néné à l’autre
avec rapidité et pressant avec énergie de part et d’autre
de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses pattes, elle
commença à explorer les frontières de sa couche.
Maintenant, lorsque sa mère l’abandonnait pour
aller manger et faire son tour de promenade hygiénique,
qu’elle ne sentait plus la douce chaleur naturelle qu’elle
appréciait tant, elle essayait de la suivre des yeux, de
ses petits yeux enfoncés sous leurs gros bourrelets de
paupières au moins jusqu’à la porte, et pleurait comme
un petit enfant dès qu’elle ne la distinguait plus. Mais
ses chagrins ne duraient guère et, l’instant d’après,
alourdie du repas, elle s’endormait où elle était, tantôt
sur le côté, tantôt sur le ventre, le museau bayant aux
mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d’un
sommeil de plomb d’où la tirait seules la venue et
l’odeur de sa mère, car c’est probablement le sens de
l’odorat qui s’éveille le premier chez le chien. Elle
n’était encore sensible ni aux gloussements des poules,
ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière
commençait à l’intéresser.
Ce ne fut qu’au bout de plusieurs mois qu’elle prit
sa forme élégante et son définitif pelage, en tout
semblable à celui de Bellone. Mais, durant ce temps,
elle fit connaissance avec bien des choses, apprit à
marcher, à craindre le sabot des boeufs, à sortir du lit
pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe
dans l’assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore
elle-même sa toilette.
Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et
quand une puce, – et jeunes chiens n’en manquent
point, – errant à travers ses poils, la chatouillait, elle
jetait avec une promptitude amusante son petit mufle
sur sa peau ou bien grattait avec frénésie l’endroit
sensible. D’ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer toute
seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle
place où la langue ne passât ni ne repassât.
Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les
êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter
sa mère en la mordillant consciencieusement.
Quand on la laissa courir dehors, la vieille
l’accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous
dangers, la tirant par la peau du cou quand elle ne se
garait pas assez vite des voitures et ne permettant aux
autres chiens de l’approcher que quand elle était bien
assurée de la pureté de leurs intentions.
Miraut ne fut admis à lui être présenté, c’est-à-dire à
la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu’assez
tard, car il avait été vu dans la maison le jour de la
disparition des autres petits, et si la chienne les avait
bien oubliés à l’heure actuelle, elle n’en avait pas moins
conservé un vague sentiment de méfiance envers lui.
Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait
sans doute exagéré d’attribuer la manifestation de ce
sentiment à autre chose qu’à une galanterie naturelle et
de vouloir penser que la vibration de la fibre paternelle
y fût pour quelque chose.
Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit,
rongeant quantité de pieds de chaises, d’armoires et de
lits, dévorant force chaussettes, souliers et savates et
poil et plume et corne et tout ce qui avait odeur ou
saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les
plaisirs de l’âge adulte et la saison prochaine de chasse
où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses
premières armes sous les hautes directions de son père
et de sa mère.
Chapitre II
Mirette, à l’ouverture, n’avait que quatre mois et
demi ; elle était donc encore trop jeune pour prendre
part aux randonnées... cynégétiques, comme disait le
copain Théodule, si éreintantes du début. Dès qu’elle
atteindrait ses six mois, on commencerait à la mener
pour l’habituer petit à petit.
La saison de chasse s’annonçait bien, cette année-
là ; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au
gibier, c’en était tout gris. Le premier dimanche fut
particulièrement fructueux : Lisée et Philomen tuèrent
chacun deux oreillards, et le lendemain ils allongèrent
encore chacun le leur.
Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison
par une besogne pressante, n’avait pu profiter de cette
rosée, apprit par un voisin une nouvelle épouvantable :
Philomen avait tué sa chienne.
Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait
d’un voisin, lequel l’avait apprise d’un troisième,
émettait au sujet des motifs ou des mobiles de cet acte
des opinions contradictoires dont l’une au moins
semblait si absurde que Lisée crut d’abord que c’était
un bateau qu’on lui montait.
Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la
mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans
un accès de colère, envoyé dans les flancs tout le plomb
d’une cartouche de quatre ; suivant certains autres,
c’était un lièvre lancé, suivi de trop près par la chienne
et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à
tous deux ; suivant d’autres encore, la mort de Bellone
était due à un accident, une chute qui avait fait partir le
coup de feu juste dans la direction où elle quêtait.
Lisée, bouleversé, ne fit qu’un saut pour ainsi dire,
de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne
dormant sur le seuil de la porte, entourée des gosses qui
pleuraient et lui disaient comme si elle eût pu les
comprendre :
– Tu ne reverras plus ta maman, mais on t’aimera
bien quand même.
Cela lui serra le coeur.
– Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce n’était pas une
blague. Et, songeant à la docilité de la bonne bête
perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un
second maître, il sentit papilloter ses paupières et
éprouva le besoin de se moucher.
La femme de Philomen comprit le but de sa visite.
Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait
les yeux rougis, car la chienne avait été élevée en même
temps que son dernier enfant et elle était fort attachée à
cette brave bête qui ne les avait jamais mordus et se
prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs
jeux.
– Où est le patron ? s’enquit Lisée.
– Sur son lit, à la chambre du fond.
Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.
– Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur
le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour
oublier son malheur ; dis-moi ce qu’il y a. Comment,
diable, ça s’est-il passé ?
Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure
contractée et ses traits douloureux.
– Tu sais ce que c’est, s’excusa-t-il. Je ne me cache
pas d’avoir pleuré, c’est plus fort que moi. Dire que je
l’ai tuée ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Salaud de
lièvre !
– Conte-moi ça, demanda Lisée.
C’était dans les buissons du Chanet. On avait
indiqué à Philomen un coteau où se tenait un jeune
levraut de trois ou quatre livres et il s’était dit le matin :
– Puisque Lisée ne peut pas venir, laissons ceux du
bois tranquilles et allons tenir un peu les buissons. Sa
chienne rencontrait et il avait le fusil sur le bras, prêt à
viser.
Tout à coup, elle s’enfonça dans un gros buisson de
noisetiers et d’épines, sans rien dire, les oreilles jointes,
le fouet battant comme un balancier d’horloge.
– Ça y est, pensa le chasseur, qui porta la crosse à
son épaule ; et, effectivement, le levraut déboulé filait
aussitôt, sautant du buisson.
Vit-il Philomen qui l’ajustait ? on ne sait. Toujours
est-il que ce misérable, après deux sauts en avant,
crocha brusquement, retournant presque sur ses pas,
mais en descendant le revers du remblai.
Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà
fermé dans la mise en joue, pressa la détente au
moment juste où Bellone sortait du buisson sur les
traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le chasseur
n’eut même pas le temps de relever son canon et la
chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place
du levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.
L’oreille droite avait sauté entièrement ainsi que
l’oeil : la bête était tombée en hurlant et elle s’agitait
convulsivement tandis que l’oreillard, cause de tout le
mal, tirait ses grègues, comme bien on pense, à belle
allure.
Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur
s’était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui
râlait. Que faire ? L’emporter, la soigner ? Le coup était
trop mauvais pour qu’elle guérît ; à quoi bon prolonger
d’inutiles souffrances ? Et alors, désespéré, il avait
repris son fusil et, les yeux embués de larmes, lui avait
déchargé dans l’autre oreille son second coup.
Bellone, tuée raide, gisait.
Philomen s’en était venu, avait pris une pioche et,
dans un coin perdu de ce Chanet qu’elle avait si souvent
tenu, où ils avaient tant buissonné de concert, il lui avait
creusé sa fosse à l’abri d’un bouquet de houx.
– Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non,
plus jamais, c’est trop triste !
Lisée le consola de son mieux :
– Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il
est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire
suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble,
mais quand je serai empêché, tu ne te gêneras pas et tu
viendras le prendre : il te suit presque aussi bien que
moi.
– Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone !
– Ça, mon vieux, c’est des coups de malheur et
personne de nous n’en est préservé. Le destin, c’est le
destin : viens boire un verre ce soir à la maison, ça te
changera un peu les idées.
Miraut fut très étonné, après plusieurs visites
consécutives, de ne pas revoir Bellone ; il la chercha,
l’appela et, pendant plus de quinze jours, ne manqua
pas un matin de revenir pour la trouver ; à la longue,
distrait par ses occupations journalières, il sembla
l’oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait
dans le tréfonds de son être.
Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d’un
si malheureux accident, continua désastreuse.
Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et
Philomen apprenaient que Pépé s’était cassé la jambe.
On avait d’abord conté que l’accident lui était arrivé
durant une chasse en sautant un mur, mais c’était
absolument faux. Pour être hardi, Pépé n’en était pas
moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les
accidents, quels qu’ils soient, sont rares et quasi
impossibles. C’était tout bêtement à la maison que le
malheur lui était arrivé.
En préparant son manège pour battre à la
mécanique, il avait chancelé sur une planche disjointe,
voulu sauter à terre et était tombé si
malencontreusement qu’il s’était fracturé le tibia.
Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les
os en place et emboîté la quille dans un appareil, l’avait
consigné pour deux mois au moins au lit où il se
mangeait les sangs à la pensée qu’il ne pourrait profiter
le moins du monde de son permis.
Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n’arrive
pas deux malheurs sans qu’un troisième ne survienne à
son tour : une semaine plus tard, le facteur Blénoir
annonça à Lisée que la mère de Miraut, la vieille
Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait au
juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.
Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses
amis, ses meilleurs copains étaient frappés ; c’était d’un
mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.
– C’est une année de malheur, prophétisait-il ; vous
verrez qu’à moi aussi il m’arrivera quelque chose, et il
attendait, vaguement angoissé.
Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la
saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour
lui ni pour Miraut.
L’espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans
Pépé, lui portant un lièvre qu’ils mangèrent ensemble
en se promettant, pour l’année à venir, de bonnes
parties ; il invita plusieurs fois le gros à chasser avec lui
en attendant qu’une nièce de Miraut, fille d’une de ses
soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les
champs et les bois, et se montra, dans le partage,
généreux ainsi qu’il se devait d’être envers celui qui lui
avait donné une si bonne bête.
La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces
lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c’est la
civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure
généreuse quand le coeur n’y était guère.
Philomen, malgré sa décision – promesses de
chasseurs sont comme serments d’ivrognes, vite oubliés
– chassa de moitié, aussi souvent qu’il le voulut, avec
son ami, et ce fut sous la seule direction de son père que
Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, disons-
le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut
capable de lancer seule, de suivre et de ramener son
oreillard.
Au cours de l’hiver, Lisée, de son poêle, veilla les
renards qu’attirait un quartier de veau crevé,
négligemment et savamment jeté parmi la neige gelée,
dans le champ de sa fenêtre. Il en tua plusieurs qu’il
venait ramasser aussitôt et qu’il écorchait le lendemain
matin. Le brigadier n’entendait pas ou faisait la sourde
oreille ; d’ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à
moins de guetter expressément, ce qui, par cette
température, eût été pure folie, de savoir au juste qui a
tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui,
généreusement, abandonnait aux amateurs fort
nombreux de superbes quartiers de bidoche et de
magnifiques gigots de goupil.
Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient
tremper le morceau qui leur était échu dans une grande
seille pleine d’eau salée. La viande dégorgeait, l’eau
devenait rouge, on la jetait et on recommençait la nuit
suivante ; ensuite on n’avait qu’à mettre geler le
quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin
comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments
que c’était meilleur que du lièvre.
Cette opinion avait cours par le pays et l’on fit
même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de
nombreux litres, un gueuleton soigné chez Jean, le
secrétaire de mairie, vieux célibataire endurci qui avait
convié à ce festin, moyennant une quote-part de deux
bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les
chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard
fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé,
refusa avec indignation de toucher aux os de la bête de
même qu’à la viande, jugeant que les hommes,
vraiment, ça n’a ni goût ni odorat pour oser
s’ingurgiter, avec d’ignobles sauces puant le vin, des
nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.
Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses
munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil,
qu’il graissa non moins soigneusement en attendant la
saison suivante ou simplement une occasion propice,
bien que non réglementaire, de s’en servir.
Maintenant qu’il n’avait plus Bellone pour le
débaucher, Miraut montrait moins d’enthousiasme à
partir seul en chasse.
Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses
diverses besognes, se couchant à proximité de son
maître, sans grande envie d’aller plus loin et de faire
courir un oreillard. Ses seules sorties ne furent d’abord
que quelques bordées qu’il tira au moment des chiennes
en folie ; mais elles étaient depuis longtemps
réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois
à s’inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées.
Pourtant, quand la température s’adoucit, que les arbres
se prirent à bourgeonner et à feuiller, il sembla
s’éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez
dans la direction de la forêt ; mais comme il n’avait ni
boule ni entrave, cela le tenta moins et il résista assez
longtemps aux poussées de son instinct.
Toute résistance a une fin ; qui a chassé chassera
encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir,
sans prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-
heure après, dans la nuit très calme, son aboi forcené
ravageait le silence.
Comme il n’était pas trop tard, tous ceux qui
n’étaient point encore couchés et prenaient le frais sur
le pas de leurs portes purent l’entendre :
– Ce sacré Miraut, hein ! comme il les mène tout de
même !
– Eh bien ! brigadier, il se fout de vous, celui-là ; il
aime autant que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien,
goguenarda sans trop de malice le père Totome en
s’adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.
Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que
l’autre avait voulu lui faire une observation au sujet de
son service, s’en vint aussitôt trouver Lisée.
– Vous entendez Miraut, dit-il ; il chasse tant qu’il
peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux
pas laisser la chose comme ça ; cet imbécile de Totome,
avec son air bête, vient de me le faire remarquer devant
témoins. Vous comprendrez que je suis forcé de sévir,
je vais prendre ma retraite bientôt et je suis proposé
pour la médaille, il suffit d’une dénonciation pour
qu’on me rase et que je me brosse.
– Brigadier, répondit Lisée, c’est la première fois
cette année ; je ne veux pas vous faire arriver des
histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de
procès-verbal.
– Ah ! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que
cette sale bête nous ferait des misères. S’il m’avait
écouté !... Dire qu’on nous en a offert un si bon prix et
qu’il a refusé de le vendre !
– Je comprends, interrompit Martet, qu’on s’attache
à une bête ; on s’attache bien à une femme et souvent,
pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.
– Ramasse, fit Lisée, ça t’apprendra.
Ils sortirent ensemble.
– Je vais vous attendre chez moi, déclara le
brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas
tranquille tant que vous ne serez pas revenu et que vous
ne l’aurez pas ramené.
Lisée, familier avec tous les passages et trajets des
lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un
sentier où il était certain qu’il traverserait tôt ou tard.
Quand il l’entendit approcher, il le corna et l’appela de
la même façon que lorsqu’il tenait le lièvre. Miraut,
trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le maître
put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de
son collier.
Mais quand le chien vit de quoi il était question et
qu’on l’obligeait à abandonner son gibier, il témoigna,
en se cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la
piste abandonnée, d’un très vif mécontentement et
d’une énergique volonté de poursuivre, envers et
malgré son patron, le capucin qu’il avait lancé.
Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens
conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la
douceur et à l’obéissance, en vînt à la force pour le
décider, de très mauvais gré, à le suivre au logis.
Toutefois, quand il se fut armé d’une verge de noisetier,
Miraut, qui n’avait jamais été battu par lui et craignait
d’autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête
basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en
se demandant quelle idée de folie avait pu subitement
traverser ainsi le cerveau de Lisée.
Chapitre III
Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à
la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on
l’appela pour lui faire manger sa soupe. Il avait
certainement sur le coeur l’affaire de la veille et boudait
un peu. Cependant, par habitude sans doute, il
condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer
deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
poussa pas plus loin ses démonstrations et s’en alla
retrouver dans son coin la Mique, sa vieille amie qui,
ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse
aux souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à
sommeiller au soleil ou à dormir en rond derrière le
fourneau de la chambre. Miraut lui murmura un vague
et très doux grognement, la poussa un peu du museau et
gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder
une partie de la bonne place chaude qu’elle occupait.
Dès qu’elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui
aussi tout près d’elle et, la tête sur les pattes, les yeux
grands ouverts, se livra tout entier à des méditations
certainement pleines de misanthropie.
Lisée s’en aperçut bien et il en fut quelque peu
peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir
de longs discours explicatifs dans le but de lui faire
entendre que la chasse est permise à certaines époques
et défendue à d’autres.
Il n’était point non plus nécessaire de mettre en
garde Miraut contre les individus à uniformes et à
képis, empêcheurs de chasser en rond, car le chien avait
toujours manifesté à leur égard une antipathie et une
méfiance aussi irréductibles que légitimes.
Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les
préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que
la sueur puissante transsudée par la gent porte-bottes et,
selon les uns, très chère parce que rare, selon les autres
trop abondante et généreuse, éloigne irréductiblement
de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à narine
délicate ?
Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu’en goûts
et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces
notions diverses des idées particulières, originales et
fort différentes de celles des hommes.
Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque,
carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son
goût très sain de naturel et de simplicité.
Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des
gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides
conventions humaines et dégagé des contraintes
sociales, se méfier, c’était ne point se faire mettre la
main au collier et non pas ne point se faire voir.
Il était d’ailleurs profondément convaincu que son
maître, la veille au soir, avait accompli un abus de
pouvoir odieux en l’empêchant, après une si longue
inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement
commencée. Un certain esprit de rancune l’animait ;
des idées de vengeance se présentaient et il balançait
sans doute entre l’envie de repartir à la première
occasion et la résolution de ne rechasser jamais, même
lorsqu’il y serait invité de façon très pressante.
C’était compter sans le temps, l’instinct, l’habitude
et le désir s’exaspérant par la contrainte.
Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille
jusqu’au repas de midi, en suite de quoi il lui était
permis de prendre place à la cuisine ou au poêle et
même d’accompagner Lisée lorsqu’il allait au village.
On n’eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant
quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par
l’ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le
sentier du bois.
Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la Guélotte
qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser
le verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de
refermer la porte ? Toujours est-il qu’un matin, sur la
paille où il se livrait à ses pensers, a ses rêves ou même
à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit
tout à coup sur son nez un courant d’air printanier qui le
changeait notoirement de l’odeur de poussière et de
renfermé qu’il respirait dans sa prison.
Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu’il
trouva entr’ouverte. La détourner suffisamment n’était
que jeu d’enfant pour lui qui savait presser les loquets
et tourner les targettes, et bientôt il fut dans la cour.
Le matin était très pur et très doux. Sa première
pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps
qu’il n’avait fait une tournée détaillée et consciencieuse
de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques
fumiers, mais c’était vraiment un trop beau matin de
chasse. La tentation fut si puissante qu’il n’y résista pas
et décida qu’il partirait pour la forêt. Il n’y partit point
toutefois directement comme d’habitude. Il n’ignorait
pas que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre
en travers de son désir et de sa volonté, son maître ou
un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu’il fut
entre les maisons, l’allure flâneuse du quêteur de
reliefs, mais dès qu’il fut hors du village, il mit bas le
masque et, profitant de l’abri des murs pour n’être point
aperçu, se dirigea au galop, par les voies les plus
directes, du côté du sentier de Bêche.
C’était là, on se rappelle, qu’il avait lancé son
premier lièvre, il s’en souvenait toujours, lui aussi et
d’autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu’il
n’y chassât un nouveau capucin, l’ancien étant à peine
tué qu’un autre venait immédiatement s’y établir.
Miraut, chassant seul et pour son compte personnel,
était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu’il
était en compagnie de Lisée ou de Bellone. Les abois
qu’il poussait dans ce dernier cas et qui n’étaient au
début que des marques de joie, d’espérance ou de
colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les
camarades et à donner au maître des indications. Dans
sa tendre jeunesse, il avait été très chaud de gueule.
Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le verbiage
inutile, les « ravaudages » sans fin, et s’il avait encore,
quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante,
l’enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son
bec lorsqu’il était utile de le faire. Depuis qu’il avait,
pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une
circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par
son silence, n’avait point déguerpi à temps, il ne
donnait plus qu’au lancer. Mais alors il en mettait,
comme disait Lisée, et donnait à pleine gorge, donnait
de tous ses poumons, car, déjà surexcité par le parfum
très vif émanant des foulées du gibier, il était encore
furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l’heure et
lui eût échappé, momentanément tout au moins.
Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui
lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de
son oreillard : il l’avait déjà lancé à deux reprises, une
première fois à la fin de la saison de chasse où il l’avait
débusqué du gîte, la seconde au pâturage, ce soir
maudit où son maître s’en vint si malencontreusement
l’interrompre dans son effort.
Comme la rosée était bonne, comme l’oreillard,
depuis deux semaines tranquille et n’ayant aucune
raison de se méfier, n’avait point trop entremêlé ses
pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix
minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de
charge de son lancer, l’autre, vigoureusement mené,
filait vers la coupe de l’année précédente dans le haut
du bois du Fays.
Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur :
celui-là devait en être.
C’eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût
échappé qu’il n’aurait fort probablement rencontré
personne dans sa randonnée ; mais ce jour-là, tous les
gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade
voisine, réunis sous les ordres de leur lieutenant, un
garde général, se trouvaient dans la coupe de
Longeverne pour le balivage annuel.
Dans les saignées pratiquées par Martet entre les
tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les
indications criées par ses subordonnés, les arbres à
frapper du marteau et que les bûcherons devaient
respecter au moment de l’abatage : les jeunes baliveaux
poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,
les modernes qui avaient été épargnés à la coupe
précédente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et
les anciens plus âgés du double ; quant aux futaies,
marquées à part et arrivées vers soixante ou quatre-
vingts ans à leur suprême développement, elles
tomberaient sous la cognée avec les ramilles des
arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des
différents « cépages » du canton.
Au premier coup de gueule de Miraut, tous
s’arrêtèrent net et se réunirent.
– Un chien qui chasse ! Il fallait qu’il en eût du
toupet ! La chose paraissait énorme.
Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans
l’espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que
Lisée, prévenu, viendrait rattraper son chien, il déclara
qu’il n’était pas très sûr, que beaucoup de courants
jappaient de cette façon, qu’il valait mieux, puisqu’on
était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur
son collier le nom de son maître.
Les gardes s’égaillèrent le long de la tranchée,
écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de
l’avance, il passa quelques minutes avant Miraut, et le
chef, qui le vit, appela aussitôt à lui tous ses hommes.
Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à
suivre, avançait à grande allure ; toutefois, comme il
savait regarder et écouter, il vit et entendit les gardes
qui formaient sur son passage un peloton trop compact
et trop intéressé à sa besogne pour qu’il n’éprouvât pas
quelque méfiance de cette rencontre inattendue.
– Le voilà cria imprudemment le premier qui le
distingua à travers les broussailles.
C’était plus qu’il n’en fallait pour confirmer la
mauvaise opinion qu’il avait de ces gaillards à képis et
à carnassières et, s’il ne rebroussa pas absolument
chemin, – car on ne lâche pas un lièvre aussi
stupidement, – il prît un contour assez large pour passer
hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet
assez difficile, même à une courte distance, de
distinguer nettement sous bois un être qui court ou qui
marche, surtout, comme c’était le cas, quand il n’est pas
de taille très élevée. Les gardes, dès qu’ils le virent
tourner bride, s’élancèrent bien à ses trousses et
coururent de son côté, mais il n’était déjà plus là et,
rapide, avait passé sur leur flanc droit sans qu’ils le
vissent ; deux minutes plus tard, l’aboi de poursuite
reprenait derrière leur dos.
– C’était un peu trop fort !
Furieux d’avoir été roulés, ils reprirent la piste en se
guidant d’après la voix du coureur, décidés fermement,
s’ils ne pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu’à la
remise du lièvre et à la capture du chien. Le jeune chef
n’était pas le moins excité.
Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre ;
un quart d’heure après, l’entendant revenir au lancer,
les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent
au lieu de crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres
et, lorsque le chien fut arrivé au centre du terrain qu’ils
occupaient, ils se précipitèrent tous en choeur pour le
pincer.
Surpris par leur irruption subite, le chasseur s’arrêta
court un instant et, prudent, voulut battre en retraite,
mais de côté et de partout les képis se montraient et il se
retourna juste pour tomber entre les griffes du chef lui-
même qui l’appréhendait vigoureusement au collier.
Miraut n’avait pas, comme pour Lisée, des raisons
d’obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des
sentiments plutôt douteux ; il le lui fit bien voir, montra
les crocs, se secoua rudement, chercha pour mordre à
atteindre la cuisse ou le mollet de son gardien. Mais il
est difficile, quand on est tenu par le collier, d’agripper
la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé,
et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de
reconnaître le coupable ; le nom d’ailleurs était lisible
sur la plaque, le chien était pris et bien pris.
Pour ne pas qu’il pût continuer son tapage,
scandaleux en l’occurrence, on l’attacha et l’on revint
achever le balivage interrompu ; ensuite de quoi,
solidement encadré par ces deux brigades d’hommes
des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, grognant et
s’étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu’à
Longeverne.
Lisée, qui s’était trop tard aperçu de la fugue de son
chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui
tomber sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de
peur lorsqu’elle vit ce cortège de fonctionnaires,
derrière un monsieur à dolman et suivi d’une
importante escorte de moutards, ramener le délinquant à
son domicile légal.
Lisée dut décliner au garde général ses nom,
prénoms et qualité, et l’autre lui annonça qu’il dressait
procès-verbal.
– Pourquoi ne l’attachez-vous pas non plus ? lui
reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme pour
tout le monde ; je ne veux pas, absolument pas, qu’on
entende chasser dans mes triages en dehors des époques
réglementaires ; mes gardes ont des ordres formels, tant
pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d’ailleurs, ajouta
sévèrement cet homme aimable, que ce n’est pas la
première fois que cela vous arrive ; les notes retrouvées
dans les dossiers de mon prédécesseur vous signalent
comme ayant encouru d’autres procès-verbaux. Faites
attention à vous si vous voulez !
C’était une menace non déguisée et la
reconnaissance formelle que le chien et son maître
étaient plus particulièrement signalés à la vigilance des
forestiers.
Ils n’étaient pas encore à quinze pas, près de la
fontaine, que déjà commençaient les lamentations
farouches de la Guélotte :
– Ah ! mon Dieu ! nous sommes perdus ! Qu’est-ce
qu’on va devenir ? Pour combien de sous en allons-
nous être ? Et ça ne fait que commencer.
Voilà, aussi ! Si tu m’avais écoutée quand le juge de
Besançon t’en donnait cinq cents francs ! Au lieu de
recevoir de l’argent, il faudra que nous en donnions,
comme si on en avait de trop déjà.
Ah ! cochon ! crapule ! sale charogne ! s’excita-t-
elle, en courant sur le chien, le poing levé.
– C’est pas la peine de l’engueuler, il ne comprendra
pas, interrompit Lisée qui, lui, n’avait pas le courage de
gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait ? Moi,
j’aurais peut-être bien fait comme lui. J’sais ce que
c’est que d’avoir envie d’aller prendre un tour. Ah !
c’est malheureux, mais je vois bien que dorénavant il
faudra que je l’attache. Pauvre Miraut !
– Oui, c’est ça, c’est bien ça ! Plains-le ! Comme si
c’était lui et non pas nous et non pas moi qui soit à
plaindre ! Une charogne qui n’entend rien, n’écoute
rien, n’en fait qu’à sa tête et ne nous ramène que des
misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras que
ce ne sera pas tout ; je l’ai bien prédit quand tu me l’as
amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
Lisée, la semaine d’après, fut cité à comparaître
devant le tribunal correctionnel de l’arrondissement
pour répondre du délit dont son chien s’était rendu
coupable.
Il ne s’attendait pas à ce que le procès-verbal fût si
salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire,
désireux de se montrer, de prouver son zèle, de se faire
mousser, avait décrit avec force détails plus ou moins
techniques et vaguement grotesques les ébats et
évolutions du chien.
« Le vendredi 13 du mois d’avril, à dix heures
trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du
Fays, à environ trois cent cinquante-cinq mètres nord-
nord-est de la troisième tranchée transversale, nous...
accompagné de... » Suivaient les noms de tous les
forestiers présents.
Et c’était précis, détaillé, circonstancié. Le chien
avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu
mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde
général... etc., etc.
Le président fut sévère, d’autant plus sévère que,
malgré son tempérament rageur et sa méchanceté
naturelle, il ne pouvait pas l’être toujours. Pour faire
plaisir à quelques politiciens véreux, député de
l’absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers
généraux gâteux, il n’appliquait fort souvent à des
délinquants réels, chenapans avérés, fripouilles
notoires, mais électeurs et électeurs influents, que des
pénalités ridiculement anodines. Ici, il n’avait affaire
qu’à un paysan, un paysan qui n’était recommandé par
personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
s’étaient prudemment effacés dès qu’ils avaient été
informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui
avait le toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme
si ce sport guerrier ne devait pas être l’unique apanage
de lui, juge, de ses collègues, des autres autorités,
piliers de la loi et du régime, fils et gendres de nobles
marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie
républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes,
une situation.
Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut tout
juste s’il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ;
aussi écopa-t-il de l’amende la plus forte et sa note de
frais fut, elle aussi, particulièrement soignée.
Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave
et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit
par le canal de son cher et féal sous-préfet, aux
gendarmes, aux maires et aux gardes de la région une
petite note signalant le sieur Lisée, de Longeverne,
comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,
et son chien comme chassant en toutes saisons,
nonobstant lois, décrets, arrêtés et règlements en
vigueur.
Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu’il en peut
coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli
régime de liberté, d’égalité et de fraternité, à dire ce que
l’on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus
éclatantes vérités.
– Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il.
Avec ces salauds-là, on n’est jamais les plus forts !
Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés
encore :
– Bah ! Plaie d’argent n’est pas mortelle ! Mieux
vaut encore ça qu’une jambe cassée !
Chapitre IV
La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La
patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante
francs prélevés sur le budget ménager pour payer
l’amende et les frais de ce premier procès-verbal : il dut
subir l’audition de véhéments discours, nourris
d’imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée,
lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du
jour, entendit plus d’une homélie qui, pour n’avoir rien
que de très profane, n’en devenait pas moins
assommante à écouter.
Il avait beau répéter à sa femme que les
lamentations et les plaintes ne changeraient rien à la
chose et que l’argent donné ne reviendrait pas au bas de
laine ; l’autre, qui craignait, à juste titre, que de
nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès
et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens
à décider le seigneur et maître à se séparer d’un
serviteur aussi dangereux pour le bon équilibre du
budget domestique. Mais il n’est pire sourd que celui
qui ne veut pas entendre.
– Une fois n’est pas coutume, répliquait Lisée. Quel
est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son
existence, ne s’est exposé une fois au moins aux
rigueurs de la loi ?
Ainsi moi qui suis pourtant un honnête homme et
qui n’ai jamais fait de tort à personne, j’ai été un jour,
devant le juge de paix, condamné à vingt sous
d’amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui
gueules tant aujourd’hui, ne t’es-tu pas fait dresser
procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le
goulot de la fontaine et ne m’as-tu pas fait casquer huit
ou dix beaux écus pour t’être prise de bec avec la
femme de Castor ?
Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe
quelques heures et circonstances pénibles de sa vie
n’étaient point pour la réduire ni pour la calmer,
attendu, ripostait-elle, que si par malheur on s’est
trouvé obligé de verser de l’argent un premier coup, ce
n’est point une raison pour s’exposer, de gaieté de
coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.
On attacha Miraut pour qu’il ne pût se sauver ni
sortir sans autorisation préalable. Tous les jours
d’ailleurs, pour adoucir ce régime barbare et permettre
au prisonnier de satisfaire à ses besoins naturels
auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le
détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur
le revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne
lui permettait pas de s’éloigner à plus de dix pas, car,
depuis qu’on interdisait au chien la rue, et plus encore
la forêt, la tentation chez lui grandissait de se promener
et le désir de courir et de chasser couvait et s’enflait
aussi, plus que jamais dans son cerveau.
Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les
muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne
tenant pas en place, après avoir longuement tiré sur sa
chaîne, furieux, il donna une brusque et si violente
secousse qu’il la rompit net à quelques maillons du
collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le
trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit toutes
les portes et, sans délai, fila vers la forêt.
Il ne faisait que de quêter encore et n’avait pas
donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy,
qui descendait le sentier de Bêche pour couper au court
et venir à Longeverne prendre les ordres de son
brigadier au sujet du service, entendit son grelot.
Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences
sévères, son zèle intelligent et bien compris,
représentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant,
le garde Roy réalisait le type parfait d’imbécile méchant
que le populaire a stigmatisé en disant de cette sorte
d’individus : « C’est une belle vache ! » calomniant
ainsi gratuitement une catégorie fort respectable, sinon
très intelligente, de mammifères domestiques.
Roy, prudent, s’avança sous bois à pas feutrés et
reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait
se signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal
qu’on ne ferait pas tomber comme beaucoup d’autres
qu’il avait rédigés un peu trop bêtement et faire plaisir
aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le
ramener au village, mais prendre Miraut n’était pas
chose facile. L’intelligent animal, dès qu’il le vit,
crocha sans hésiter et s’éloigna au petit trop en le
regardant de travers. L’autre, rusant, voulut avec
douceur l’appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon petit »,
et il sortit même de son sac un morceau de pain qu’il lui
tendit, croyant l’attirer par ce procédé un peu grossier.
Miraut regarda le personnage avec un mépris non
dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses
paupières, avaient l’air de dire à Roy :
– Imbécile, pour qui me prends-tu ?
S’il eût su parler et qu’il eût connu les usages
parlementaires, il eût certainement ajouté :
– Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne suis pas électeur
que tu puisses m’acheter pour un morceau de pain.
Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut,
puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son
allure, juste assez pour se maintenir à bonne distance.
Quand l’autre, qui s’égratignait, se déchirait et perdait
son képi, renonça à la poursuite et s’arrêta, il fit halte
lui aussi et, l’ayant encore bien regardé, se tourna un
peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en
signe de parfait dédain et de profond mépris un jet
soutenu, puis s’éloigna définitivement après avoir fait
voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les
feuilles mortes sous ses pattes de derrière.
Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à
Longeverne et vint droit chez Lisée qu’il interpella
insolemment :
– Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre
chien ?
– Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda Lisée, et
pourquoi voulez-vous voir mon chien ?
– C’est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer
votre chien.
– Vous m’ordonnez ? Elle est verte celle-là, par
exemple ! Mon chien est à l’écurie, mais vous ne le
verrez pas ; c’est une bête bien élevée et honnête et je
n’ai pas l’habitude de la présenter à des grossiers et à
des malappris.
– Ah ! vous ne voulez pas me le montrer ? J’sais
bien pourquoi ; vous auriez du mal de l’exhiber.
– J’aurais du mal ? Il est là derrière cette porte ;
mais vous ne le verrez pas ; ah ! non ! je vous défends
bien de le voir, vous n’avez pas le droit d’entrer chez
moi.
– Bon, c’est entendu ! Je n’ai pas le droit d’y entrer
seul, mais je vais requérir le maire et nous allons bien
voir.
Comme il l’avait annoncé, Roy s’en fut chercher le
maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser,
de l’accompagner chez Lisée.
Celui-ci, bien que n’aimant pas les histoires, dut
s’exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte
de sa remise.
Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide
et la chaîne cassée. Il en pâlit. L’autre, en venant, avait
dû rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette
comédie n’était que pour verbaliser avec fracas. Il
ressortit très ému.
– Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne :
tenez, venez voir, ce n’est pas de ma faute.
– Inutile, maintenant, triompha Roy ; je n’ai plus
rien à voir. Monsieur le maire a entendu ; vous avouez
que votre chien n’est pas chez vous et moi j’atteste que
je l’ai rencontré, chassant au sentier de Bêche.
– S’il chassait, on l’aurait entendu, objecta Lisée.
– Je dis « chassant », affirma le garde ; je suis agent
assermenté et vous n’allez pas me traiter de menteur : je
note que vous avez mis la plus grande mauvaise volonté
à en convenir et que j’ai dû recourir à l’autorité
municipale pour accomplir mon devoir et faire mon
service.
Presque au même instant, Miraut lançait.
Roy ricana :
– Vous l’entendez, vous ne nierez plus.
– Je n’ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas
et voilà tout.
– La cause est entendue, je m’en charge, menaça
l’autre en s’en allant.
Quand la Guélotte connut l’affaire, la terrible affaire
qu’elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l’heure,
une savonnée, elle ne fit qu’un saut jusqu’à sa maison.
– Je te l’avais bien dit ! Je te l’avais bien dit !
tempêta-t-elle.
Et les lamentations, les larmes et les imprécations
reprirent, s’enflant, roulant, débordant sur la tête du
chasseur.
Il n’était évidemment plus question de tuer Miraut
qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé
une grosse somme d’argent, mais de chercher à le
vendre.
– Tant que nous l’aurons, ce sera comme ça, ajouta-
t-elle. Nous n’échapperons pas ! Tu es signalé partout
maintenant, on nous tombera dessus : il nous ruinera.
La chose était grave.
Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint
le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier.
Pour plus de sécurité, il lui remit le bâton tombant
devant les pattes qui entravait sa marche et empêchait
sa course.
Cependant, une rage, une frénésie de chasse
semblait avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit
jours après il repartit, du côté du Teuré, cette fois. Mais
en entrant dans le taillis il dut s’empâturer quelque part
dans des fourrés, s’accrocher, enrouler l’entrave et la
chaîne autour de branches et de souches et se constituer
prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu’on sut
par la suite permit de supposer que les choses avaient
dû se passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais
conter la chose et l’on ne retrouva que dix mois plus
tard, entortillé parmi des souches, son collier plus
qu’aux trois quarts pourri, avec la chaîne et le bout de
bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à le casser ?
parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête de
l’ouverture étroite ? Nul ne sait ; toujours est-il que
deux heures après son départ, sans collier ni entrave, la
tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes de
Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il
achevait de dévorer un jeune levraut qu’il venait de
pincer après une courte chasse mouvementée.
Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal :
premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, pour
manque de collier ; troisièmement, pour chasse en
temps prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne
purent ramener au village le chien qui s’échappa en leur
laissant la tête et une épaule de gibier, mais leur
témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant
entendu Miraut.
Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa
dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla,
engueula, rossa le chien et supplia son homme de se
débarrasser de cette bête terrible, à n’importe quel prix,
d’écrire sans retard au riche amateur qui, la saison
d’avant, lui en avait offert une si belle somme.
Le chien les ruinait, il n’y avait plus un sou dans le
ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un
cochon à demi engraissé pour payer les frais.
Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif,
parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa
conscience ne reproche rien et qui n’a fait que ce qu’il
doit faire. Et Lisée grondait bien et gueulait un peu,
mais sans conviction, car il tenait à cette bête et l’aimait
malgré tout, et secrètement même l’excusait d’oser
faire, quand cela lui disait, ce qu’il n’osait pas toujours
faire lui-même.
On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver
un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux
ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu’il cousit
solidement, et, pour plus de sûreté cette fois, on attacha
le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave.
Mais la malchance, c’est la malchance ; les
précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre
elle et, quand le Destin vous a posé sur la nuque sa
poigne de fer, il est inutile de regimber, il n’y a qu’à se
soumettre et laisser les événements couler comme une
onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne
sortait, ne s’échappait jamais que les jours où les gardes
et les gendarmes étaient en tournée du côté de
Longeverne.
Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours
plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux
deux, ainsi qu’un malfaiteur de grand chemin.
– Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons
trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans
nous, votre chien aurait bien pu crever où il était.
Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de
nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson,
à moitié étranglé, avait attiré leur attention par ses
plaintes et ses hurlements d’appel. Ils l’avaient, comme
de juste, délivré, et, par la même occasion, pincé.
– Vous n’en serez aujourd’hui que pour un simple
procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés
tout de même par cette déveine aussi persistante et
enfin convaincus de la parfaite bonne foi et de
l’honnêteté de Lisée.
Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la
rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou
de se noyer dans l’abreuvoir si la maison n’était pas
débarrassée de ce fléau. Elle traita son mari de canaille,
l’accusant des pires infamies, disant qu’il lui « suçait le
sang à petit feu », qu’il voulait la faire mourir, qu’il
était la risée du pays, que c’était une honte d’être aussi
bête et bien d’autres choses encore.
– Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite
et qu’il dise à son ami que Miraut est à vendre.
Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu’il
partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte,
mais qu’il se garda bien d’envoyer, se disant qu’une
fois la colère calmée et les événements un peu passés,
l’autre n’y penserait plus. Cependant la Guélotte ne
lâchait pas, elle s’étonnait de ne pas recevoir de réponse
et Lisée, pour la faire patienter, émettait l’opinion que
l’amateur était sans doute muni ou avait probablement
changé d’avis à ce sujet.
Il commençait à se tranquilliser lorsqu’un beau jour,
un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son
cheval à l’auberge, et demanda sa maison.
Il se présenta bientôt, et, après les salutations
d’usage, aborda nettement le but de sa visite.
– On m’a dit que vous aviez un chien à vendre.
Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et
il n’avait pas encore ouvert la bouche pour protester
que déjà sa femme, en ses lieu et place, répondait par
l’affirmative. Il se ressaisit, protesta, déclarant que, si
telle avait été un instant son intention, il avait depuis
réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu
trop à la légère.
Sa femme pâlit et le fixa d’un air effrayant. Il sentit
venir l’orage et se prépara à tenir tête.
– Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier
procès-verbal, dis, avec quoi ? Tu vendras une vache
peut-être ; nous serons obligés de nous séparer d’une de
nos meilleures bêtes ; nous nous priverons, je ne
mangerai pas à mon saoul pour que tu conserves ici une
charogne qui ne nous fait que des misères !
– C’est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n’ai pas
besoin d’amasser, puisque nous n’avons pas de gosses,
et je ne me soucie pas de laisser des terres et de l’argent
à tes neveux qui se ficheront de moi quand je serai
mort.
– Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de
fatigues et de privations.
L’étranger, un peu gêné, essaya de s’excuser de la
scène pénible qu’il provoquait en disant :
– J’en offrirais un bon prix.
– J’en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq
cents francs, vous m’entendez bien, pas plus tard que
l’année dernière.
– Ça t’a bien réussi ! ragea la Guélotte. Combien en
offrez-vous ? demanda-t-elle au visiteur.
– Vous n’en trouveriez certainement pas la moitié à
l’heure actuelle, affirma-t-il. D’abord, c’est un chien
d’un certain âge, et puis nous ne sommes pas à
l’ouverture.
– J’attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une
occasion d’atermoyer.
– J’en donne trois cents francs tout de même, se
reprit l’autre. Songez-y ! Pour un chien, c’est quelque
chose.
– Lisée, supplia sa femme, changeant d’attitude et
les larmes aux yeux, pour l’amour de Dieu, aie pitié de
nous, aie pitié de moi ! Jamais tu ne retrouveras peut-
être une telle occasion ; songe à la vache qu’il faudra
vendre, dix litres de lait par jour ! Songe que ce ne
serait sûrement pas tout, que les gardes t’en veulent,
que les gendarmes t’épient, qu’ils nous feront tout
vendre, qu’ils nous ruineront jusqu’au dernier liard.
– Vous en retrouverez un autre facilement, insista
l’acheteur.
Une larme, qu’il essaya de refouler, monta aux yeux
de Lisée ; il se moucha bruyamment tandis que l’autre
concluait :
– Allons, topez là, et serrez-moi la main, c’est une
affaire entendue. Allons boire un verre à l’auberge où
j’ai laissé mon cheval.
Chapitre V
– Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu’il vous
connaisse déjà un peu pour partir ! Lisée va vous
conduire à sa niche, proposa la Guélotte.
– Je le connais déjà, moi, répondit l’acquéreur.
Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd,
sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son
compagnon à la remise où Miraut, attaché, sommeillait,
son entrave au cou.
– Le voilà ! annonça-t-il en le désignant du geste.
Et il s’approcha de l’animal qu’il caressa de la main
et auquel il parla affectueusement.
L’étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut
sur lui que se porta d’instinct le regard du chien.
Tout d’abord, en apercevant Lisée, il ne s’était pas
levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder
avec de grands yeux tristes et, ce qui témoignait chez
lui de l’indécision, de frapper de sa queue, à coups
réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. Mais, dès
qu’il aperçut cet autre humain, habillé différemment des
gens qu’il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête,
un manteau sur le bras, l’inquiétude sourdement
l’envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger
et, Lisée restant malgré tout son protecteur naturel, ce
fut vers lui qu’il se réfugia, vite debout, se frottant à son
pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa
manière.
De même que les corbeaux et les chats chez qui la
chose n’est pas douteuse, et sans doute tous les grands
animaux sauvages, les chiens ont un langage articulé ou
nuancé et se comprennent entre eux parfaitement.
Miraut se faisait également entendre de Mique, de Mitis
et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
souvent des discours brefs dans lesquels on se disait
tout ce que l’on voulait se dire et rien que ça.
Sans que Lisée eût parlé, car s’il eût émis la moindre
phrase relative à une séparation, le chien, qui
comprenait tout ce qui se rapportait à lui, l’aurait
certainement saisie dans tous ses détails, il sentit, rien
qu’à son air triste, de même qu’à la volonté de l’autre
de se faire bien voir, qu’il y avait entre eux deux un
pacte secret le concernant.
Instinctivement il fuyait les caresses de l’étranger,
se contentant de le regarder avec des yeux inquiets,
agrandis par la tristesse et l’étonnement.
Les compliments que l’autre lui adressa, pour
sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa
méfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui
fut tendu en signe d’alliance. Lisée ayant ramassé le
morceau tombé le décida tout de même à le croquer,
mais il le cassa sans enthousiasme et l’avala sans le
sentir.
– Je vais toujours lui ôter l’entrave, décida
l’acheteur qui s’était nommé M. Pitancet, rentier au
Val. Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui
concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l’amitié du
chien, ne réussit qu’à accentuer sa méfiance et à
confirmer ses soupçons.
Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de
plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se
lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu’à la mort
de la séparation prochaine. Après une dernière
embrassade, une dernière caresse, on laissa Miraut sur
sa litière et, pour régler définitivement l’affaire, les
deux hommes se rendirent à l’auberge.
– Comment avez-vous su que mon chien était à
vendre ? questionna Lisée.
– Ma foi, répliqua l’autre, à vous dire la vérité, je
n’en ai été à peu près sûr qu’en arrivant à Velrans où
l’aubergiste m’a confirmé la chose.
Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien
qu’un jour ou l’autre vous seriez obligé de vous en
débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal
à tous vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire
que les juges se sont montrés avec vous de fameuses
rosses. Depuis longtemps je connais de réputation votre
chien et, comme j’ai l’intention de chasser cet automne,
je me suis dit : Puisque tu n’es pas très habile ni très
connaisseur, un bon animal au moins t’est nécessaire.
C’est pourquoi, après votre dernière condamnation,
j’ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu’ici au-
dessus. On m’a bien prévenu, à Velrans, qu’il serait
assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle,
ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis
venu.
– Mon pauvre Miraut ! gémit Lisée.
– Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera
bien soigné chez moi ; nous n’avons à la maison ni chat
ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.
– Une si bonne bête ! reprenait Lisée.
Et pendant qu’ils vidaient une vieille bouteille en
mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte
d’enthousiasme sombre et désespéré, entamait l’éloge
de son chien.
– Pour lancer, monsieur, il n’y en a point comme
lui ; dès qu’il est sur le fret, il s’agit de faire bien
attention, d’ouvrir l’oeil et de se placer vivement. Il
n’est pas bavard : une fois qu’il a averti par deux ou
trois coups de gueule, on peut être sûr que, moins de
cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, pour
suivre, ah ! ce n’est pas lui qui perdra son temps à des
doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne
la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il
lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin,
allez, pour qu’il ne vous le ramène pas.
Et Lisée continuait :
– À la maison, il vaut mieux qu’un chien de garde ;
il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux
gosses, et si un rouleur voulait jamais s’introduire,
qu’est-ce qu’il prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel
que je vous le dis.
Ah ! penser que nous étions si bien habitués l’un à
l’autre et qu’il faut que nous nous quittions ! J’avais
pourtant juré qu’on ne se séparerait jamais.
Mais, monsieur, malgré la vieille qui n’a jamais pu
le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me
retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les
portes. Car il sait ouvrir les portes, méfiez-vous si vous
voulez : il ouvre toutes les portes quand ça lui dit ; c’est
même comme ça qu’il s’est sauvé plusieurs fois. Mais,
ne comptez pas qu’il vous les refermera ; non, fermer
les portes, ce n’est pas son affaire ; une porte fermée le
gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est
arrivé à ce qu’il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf
votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste.
– J’espère qu’il s’habituera assez vite : toutes les
bêtes s’habituent au changement.
– Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n’est pas
comme les autres. J’ai eu bien des chiens dans ma vie,
mais jamais, vous m’entendez, jamais je n’en ai eu un
comme celui-là. Ah ! vous avez de la chance d’être en
voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour
l’emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.
– Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage,
du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en
temps ?
– Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça
réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il a décidé
quelque chose, il n’y a rien à faire ; il n’y a que moi
qu’il écoute et mon camarade Philomen avec qui je
chasse depuis vingt ans et aussi un peu l’ami Pépé, vous
savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de lièvres
tous les ans. Les autres, rien à faire : souvent les grosses
légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi
(les salauds ! et pas un ne m’a aidé dans mes procès) ;
eh bien ! dès qu’il voyait, dès qu’il sentait que je n’étais
plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et
il m’avait bientôt retrouvé. Il se ferait traîner, il
s’userait les pattes jusqu’au genou, je veux dire
jusqu’au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que
de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se
tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,
malgré la distance, il se sauve et revient me voir.
– Ils reviennent presque toujours revoir leur premier
maître, mais c’est l’affaire de quelques voyages et, s’ils
sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur
nouveau logis, surtout s’ils y sont bien traités.
Si d’aventure Miraut s’échappe avant d’être bien
habitué au Val et qu’il retourne à Longeverne, vous le
soignerez naturellement et je vous paierai ce qu’il
faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous
ne ferez rien qui puisse l’encourager à recommencer.
– Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une
bête avec qui j ‘ai passé de si bons moments et qui
m’aime tant ! Mais c’est vot’chien maintenant et je ne
le rattirerai pas.
– Allons le chercher, pendant qu’on mettra mon
cheval à la voiture, décida M. Pitancet.
Durant leur absence, Miraut qui s’était rassis, puis
recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à
des pensées contradictoires, à des soupçons multiples et
à des craintes terribles. Il appréhendait le retour de
Lisée, non point pour lui-même, mais parce qu’il se
doutait que l’autre s’attacherait à lui.
Pourtant, s’il lui avait voulu du mal, il n’eût pas tant
attendu, et du moment qu’il était parti, il ne reviendrait
peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres
pensées qu’il roula, les problèmes qu’il agita, et dont
les manifestations extérieures se traduisaient juste par
une inquiétude du regard, un froncement de paupières,
des frémissements de mufle, de légers tremblements de
pattes et l’obstination avec laquelle il regardait du côté
de la porte.
Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le
sentier de l’enclos deux pas bien distincts qu’il reconnut
aussitôt : celui de Lisée et celui de l’autre, et elle
s’accentua encore quand le son de la voix de l’étranger
ne lui permit plus le moins du monde de douter que
c’était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa
couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête
allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus
intensément encore la porte de la remise qui s’ouvrit
bientôt et livra passage aux deux hommes.
Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait
avec la physionomie joyeuse de son compagnon.
Derrière eux, la tête ricanante de la Guélotte apparut à
son tour et Miraut nettement se sentit sacrifié et perdu.
Qu’allait-il lui arriver ? Il n’en savait rien encore,
mais il craignait quelque chose de pire que la prison et
de pire que les coups. Il craignait : la crainte, dans
certains cas, est plus cruelle que le malheur lui-même ;
elle faisait pour l’heure battre à grands coups le coeur
du chien.
– Viens, mon petit, viens ! appela d’un air aimable
M. Pitancet ; viens près de moi, voyons ! Et il lui
tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête pour
cacher son émotion.
– Grand imbécile ! ricana sa femme. Tu ne ferais
pas tant de grimaces pour moi ! Ce n’est qu’un chien !
Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui
tendait un bout de fromage, pour bien faire
connaissance, affirmait-il ; ensuite de quoi il le caressa
de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta sous les
oreilles et sous le cou, l’invitant à le suivre au dehors :
Viens, mon petit !
Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le
regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et
pleurant et suppliant à petits abois tendres et tristes.
Le chasseur ne résista pas : il s’accroupit devant le
chien et longuement l’embrassa et lui parla :
– Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous !
La résignation est une vertu chrétienne et n’était pas
le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez
dans le gilet de chasse de son ami et de sa patte le
grattait à vif partout où il trouvait un pouce carré de
chair.
– Il vaut mieux, émit l’acheteur, que vous ne le
caressiez pas tant.
– C’est vrai, convint Lisée, ce n’est plus le mien
maintenant et je n’ai même plus le droit de l’embrasser.
Emmenez-le, monsieur, emmenez-le ! ça me fait trop de
peine et à lui aussi de prolonger plus longtemps les
adieux.
– Si on peut être bête à ce point-là ! marmonnait la
Guélotte.
Lisée lui jeta un coup d’oeil terrible et elle jugea
prudent de se taire immédiatement, non point tant par la
crainte des coups que par l’appréhension de voir son
mari revenir sur sa parole et défaire le marché.
On sortit. Mais, comme l’avait prévu Lisée, Miraut
refusa obstinément d’avancer. Campé sur les quatre
pattes, le cou tendu, il résistait de tous les muscles de sa
poitrine, de tous les tendons de ses jarrets, de tous les
ligaments de ses vertèbres, de toutes les griffes de ses
pattes fichées violemment en terre.
– Allez, charogne ! grogna la Guélotte en le
poussant par derrière.
Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et
crachant parce que le collier l’étranglait de l’autre côté.
– Je vous prierai de me l’amener jusqu’à la voiture,
demanda M. Pitancet ; pour qu’il n’ait pas peur et ne se
doute pas trop, je prendrai par la route du village et
vous par le verger.
Résigné à boire jusqu’à la lie le calice, Lisée reprit
en main la laisse, tandis que l’acheteur, à grands pas,
s’éloignait.
– Viens, mon petit Miraut ! appela-t-il.
Le chien avait suivi d’un oeil farouche le départ de
l’inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée,
jappotant et se tortillant, et le chasseur put l’emmener
en passant par le sentier du clos.
Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que
Miraut revit l’homme auprès de la voiture attelée, une
transe nouvelle le saisit. Il comprit tout et, regardant
Lisée avec des yeux pleins d’un sombre et muet
reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un
pas. Le patron, pour l’amener à la voiture, dut le
prendre de force dans ses bras où il se débattait et le
porter comme un enfant.
Sur une brassée de paille préalablement disposée à
côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le
conducteur, saisissant la corde, l’attachait très court et
solidement au siège d’abord, au porte-lanterne ensuite,
afin que le chien ne pût ni renverser le premier, ni
sauter et se tuer en cours de route en tombant
malencontreusement sous les roues.
Pour qu’il ne vît point ces préparatifs et ces
dispositions, Lisée durant ce temps l’entourait toujours
de ses bras et l’embrassait en lui parlant.
Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau
maître, brusquant les adieux, serra la main de Lisée et
fouetta vigoureusement son cheval.
Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre,
désespéré, ne répondant rien aux gens qui
l’interrogeaient, regardant stupidement s’éloigner et
disparaître au loin cette voiture de malheur où son
chien, son cher Miraut qu’il avait eu la lâcheté de
vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.
Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait
mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite
promenade, se soutenant sur deux bâtons. Il suivait la
route à petits pas, lentement. Entendant un bruit de
voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour la
laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
connaissait point, emmenant attaché un chien qui
maintenant ne criait ni ne hurlait, mais qui avait un air
tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête
dans la direction de Longeverne.
– Mais c’est Miraut ! s’exclama-t-il, saisi tout à
coup d’une sombre inquiétude. Qu’est-ce qui a bien pu
se passer ?
Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes
de pensées, se demandant pourquoi on ne l’avait avisé
de rien, tandis qu’à Longeverne Lisée, couché sur son
lit, le nez au mur, fermait les yeux, la tête
bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier
un peu son chagrin.
Chapitre VI
Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de
laine, attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet,
au Val.
Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays
inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien
apeuré se laissa, sans résistance, détacher et descendre
de la voiture par son nouveau maître qui ne lui
ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni les
bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la
cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses
autres pièces encore, car le patron voulut lui faire faire
sans tarder le tour du propriétaire afin qu’il pût prendre,
dès son arrivée, l’air de la maison.
Cette précaution n’était point mauvaise. Les bêtes
sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles
sont habituellement un tout-puissant dérivatif à leur
chagrin. Mais Miraut différait un peu de ses
congénères. Morne, flairant à peine par politesse, il fit
pas à pas la revue de l’appartement et revint à la cuisine
où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu
peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.
Il l’amena devant une jatte appétissante, fleurant
bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à
manger : il trempa le bout du nez dans le bouillon,
renifla un coup, se retira d’un air dégoûté, s’essuya
d’un coup de langue et regarda la porte.
– Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu
voudrais filer ; tu as le mal du pays, je comprends ;
mais ça passera. Allons, viens ici ; quand tu auras faim,
tu mangeras : il ne faut forcer personne.
C’était l’heure du repas. Les époux se mirent à table,
uniquement préoccupés du chien qu’ils trouvaient tous
deux fort à leur goût, très gentil, bien élevé et qu’ils
souhaitèrent voir très vite s’accoutumer à eux et à la
maison. En vain essayèrent-ils de le décider à avaler
quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber
sans y toucher ; devant les bouts de viande, son
intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala
en les mâchant.
– Allons, espéra M. Pitancet, il s’habituera. Bien
nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui
n’oublierait pas ?
M. Pitancet jugeait un peu trop en homme : il ne
connaissait encore guère Miraut.
Depuis qu’il avait franchi le seuil, toute l’attention
du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule
idée : sortir ; sur ce seul but : retourner à Longeverne.
Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par
la plainte accoutumée, un besoin pressant.
– Il est propre, approuva le patron ; conduis-le à
l’écurie, il se soulagera tant qu’il voudra.
Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme
à l’écurie.
– Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces
affaires-là, pensa M. Pitancet, et il se disposa à l’y
conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse
dans le collier de la bête.
Cela ne faisait guère l’affaire de Miraut qui comprit
que, pour l’instant du moins, son truc n’était pas bon ;
mais pour ne point laisser soupçonner a ses geôliers son
mensonge, il se soulagea abondamment ; il pouvait
toujours se soulager d’ailleurs, peu ou prou, la vessie
des chiens étant inépuisable.
M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa
soupe ; mais décidément le chagrin était trop profond,
l’estomac trop contracté et Miraut, se refusant à
manger, vint s’étendre sur le coussin qui lui avait été
préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne pouvait
entendre s’ouvrir et se fermer la porte de la rue sans
relever vivement la tête et écouter avec attention.
– Petite canaille ! menaça doucement et en souriant
son nouveau maître, tu cherches à filer à l’anglaise ;
mais sois tranquille, j’aurai l’oeil et le bon !
Pour qu’il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour
l’habituer à leur présence, pour qu’il les connût et
s’attachât plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir
Miraut sur son coussin dans la salle à manger, laissant
ouvertes les portes qui communiquaient avec leurs
chambres respectives.
En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se
laissant faire, les regardait de son air triste et très doux
qui semblait leur dire : « Je vois bien que vous êtes de
braves gens et que la juponneuse d’ici vaut mieux que
la Guélotte, mais laissez-moi partir tout de même. »
Ils n’eurent garde, comme on pense, d’acquiescer à
son désir.
Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut,
seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait
une très sévère revue des portes et fenêtres de la
maison.
De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n’était
possible ; il passa à la cuisine et essaya de faire, de
même qu’à Longeverne, jouer le loquet ; mais les
serrures de M. Pitancet, rentier, étaient plus
compliquées que celles du père Lisée, paysan, et Miraut
eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il
n’arriva point à en pénétrer le secret.
Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les
ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe
de la veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa
jusqu’à la dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout
senti, tout reniflé, tout sondé, il revint s’étendre sur son
matelas et attendit.
M. Pitancet et sa femme, dès qu’éveillés,
l’appelèrent ; il parut remuant la queue au seuil de leurs
chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages
et démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes
de gestes et de mots et on le félicita tout
particulièrement d’avoir si bien mangé sa soupe.
Comprenant parfaitement toutes leurs paroles,
Miraut écoutait avidement. Il ne dissimula point sa
satisfaction et piétina sur place tout joyeux quand son
nouveau maître eut émis l’idée de l’emmener faire un
tour et prendre l’air, et l’autre en fut tout attendri.
– Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.
Il s’habilla et, après avoir comme la veille passé une
laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux. Ce
n’était point ce qu’avait espéré Miraut, mais tout de
même il était content de gagner la rue et de prendre
contact avec le pays, ne serait-ce que pour s’orienter un
peu, afin de n’avoir point à hésiter le jour où,
débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où il
voudrait.
Ce nouveau village n’enthousiasma point Miraut.
Le Val, comme son nom l’indique, est situé dans
une vallée, fort jolie d’ailleurs, bien que très encaissée.
C’est un petit pays tout en longueur dont les maisons
proprettes longent une rivière jaseuse au flot limpide et
frais que hante une truite très rare et fort renommée.
Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons
de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec
ses forêts et ses rochers, s’élève raide et escarpée,
barrant l’horizon.
Le bruit de l’eau et le pont qu’il fallut traverser
rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs.
Il hésita à suivre le maître, reniflant avec prudence
l’odeur humide qui s’exhalait, écoutant ce chant
monotone du flot sur les pierres qui l’avait déjà intrigué
la veille et l’agaçait peut-être un peu.
Il examinait tout d’un oeil soupçonneux ; il aperçut
d’autres chiens qui le regardaient avec une curiosité
méchante, qui aboyaient dans sa direction et le
menaçaient et l’insultaient ; sans doute il ne les
craignait guère, surtout avec le maître, mais cela
l’ennuya ; il flaira des gens qu’il n’avait jamais sentis ni
vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait
aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres
et comment il les chasserait et quelles seraient leurs
ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit
songer à ses chères forêts du pays de Lisée qu’il
connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes,
dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne
lui étaient étrangers.
Il pensa que s’il devait vivre ici, il lui faudrait tout
recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres
et leur logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les
maisons amies des baraques hostiles ; qu’il lui faudrait
étudier canton par canton, pouce par pouce tous ces
bois, les sonder, les vérifier, les tarauder ; il se dit que
cela était vraiment impossible, que sa tête chargée de
souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions,
qu’il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était
son pays, son domaine, qu’il ne pourrait vivre que là et
qu’il devait y retourner.
Ce n’était point sans doute l’avis de M. Pitancet,
lequel, en discours prolixes et convaincus, lui vantait le
Val. Miraut ne l’écoutait pas, il continuait ses
réflexions.
Cet homme qui, de force, l’avait transplanté ici,
qu’était-il au point de vue chasse, le seul qui importait
au chien ? Ah ! si c’eût été encore Philomen ou Pépé,
des amis, des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce
M. Pitancet ? Saurait-il se poster aux bons passages,
était-il capable de tuer un lièvre ? Si c’était un
maladroit et que le chien s’escrimât pour rien à faire
courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. Et
il faudrait qu’il s’habituât aux manies de cet homme, à
ses façons d’aller quand il avait déjà, lui, toutes ses
habitudes, de bonnes habitudes, prises logiquement
ainsi que sait les prendre un chien intelligent et rusé qui
ne s’occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et
de son instinct de chien !
Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu’aux
moyens de réaliser sa volonté.
Après avoir manifesté une vague velléité de suivre
la route du côté de Longeverne, après avoir inutilement
pris le vent et regardé vers le haut de la côte par delà
laquelle, très loin sans doute, s’étendaient ses forêts
coutumières, il comprit que cette tactique était
mauvaise et qu’il était nécessaire, pour arriver à son
but, d’inspirer confiance à son nouveau patron.
Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on
la heurte de front, est irréductible, qu’on n’arrive à s’y
soustraire que par ruse et dissimulation, mais qu’alors il
est très facile de tromper ces êtres crédules, lesquels
prennent toujours les chiens, dans l’impossibilité où ils
sont de les comprendre et de les deviner, pour plus
bêtes qu’ils ne sont réellement.
Docile à l’invite du maître, il retourna sur ses pas et
le suivit partout où il plut à l’autre de l’emmener : dans
le village, le long de la rivière et au bord du bois.
Sans en avoir trop l’air, Miraut donnait attention à
tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant.
Il y eut des choses qui l’intéressèrent, mais l’ensemble
lui parut mesquin et petit et toutes ces impressions
nouvelles ne réussirent qu’à lui faire regretter
davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer
dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.
Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait
même de la gratitude à ses patrons, battant
énergiquement du fouet quand on partait en promenade,
tant que M. Pitancet, un beau matin, après huit jours
d’accoutumance, crut qu’il n’y avait plus de danger de
le voir repartir et le libéra de l’attache.
Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup
d’oeil Miraut avait bien vu que ceci était encore une
épreuve et qu’à la moindre velléité de fuite il serait
poursuivi et peut-être cerné et rattrapé.
Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à
son gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement,
s’éloigna aussi peu qu’il le voulut, revint au premier
appel lui lécher la main et continua deux jours cette
comédie.
Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux
heures environ après la promenade, comme Miraut,
simulant un besoin de pisser, demandait la porte, elle
lui fut ouverte sans façons.
Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de
la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de
méfiance, on l’épiait peut-être, il vint se coucher sur le
seuil et ferma les yeux.
Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l’ayant
aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la
chose à son mari, et lui affirmer :
– Maintenant, c’est bien le nôtre, et il ne pense plus
à Longeverne.
Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune,
reprenant tout droit le chemin de son village.
Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun
sentier ; il n’essaya point de se remémorer, pour le
reprendre à rebours, le trajet suivi par la voiture lors de
sa venue, non, il alla le nez au vent, sûr de son fait, sûr
de sa direction, tantôt au trot, tantôt au galop, jamais au
pas, guidé par son flair souverain.
Lisée n’avait pu dormir la nuit du jour où partit
Miraut. C’était un homme accablé : un de ses parents
serait mort qu’il n’en aurait pas été plus triste. C’est que
le chasseur, sans enfants et n’ayant point à se louer du
caractère de sa femme, perpétuelle ronchonneuse, avait
de tout temps reporté sur les bêtes, et particulièrement
sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute l’affection
dont il était capable. Miraut était pour lui comme un
dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de
raisons, d’abord pour la difficulté éprouvée à le faire
admettre au logis, puis pour ses qualités personnelles
extrêmement rares et précieuses, enfin pour la gloire
qu’il lui avait value, pour la réputation qu’il lui avait
faite et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le
chien lui avait vouée lui aussi.
Sans l’avoir dit, il comptait bien le revoir, il était
étonné qu’il ne se fût pas déjà évadé et se demandait,
avec une pointe de jalousie, si une bête tant aimée
pouvait vraiment l’oublier si vite.
La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait
dans les animaux quels qu’ils fussent que des sources
de revenu, ne pouvait comprendre cette affection, pas
plus qu’elle n’admettait la passion de la chasse,
divertissement coûteux, bon pour les désoeuvrés tout au
plus et les richards, puisqu’il ne rapporte rien, même
aux meilleurs fusils.
Tout chasseur était pour elle un homme taré, une
façon de pauvre d’esprit, puisqu’il entend mal ses
intérêts. Si elle eût su ce que c’était, elle eût dit avec
mépris que c’était une espèce de poète, de poète qui
s’ignore souvent (heureusement !) et goûte d’instinct et
puissamment et sans arrière-pensée d’image et de
facture verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre
et sauvage de la nature parmi les décors
perpétuellement changeants et toujours si frais et si
beaux des champs, des forêts et des eaux.
Lisée, certes, aurait été bien incapable d’exprimer
ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu’un beau
matin, avant le lever du soleil, il partait pour la forêt
dans l’espoir d’entendre chasser son chien, il n’eût pas
échangé sa place pour un trône.
Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré,
d’une pièce à l’autre, de la remise à l’écurie, du jardin
au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à
quelque travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme,
triomphante, se moquait de lui et haussait les épaules,
en silence toutefois, car si d’aventure elle se fût
hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes
eussent pu se ressentir fortement.
Cette après-midi-là, plus triste et plus sombre que
jamais, le braconnier, devant sa maison, s’occupait à
scier quelques rondins qu’il avait récemment ramenés
de la coupe et qui encombraient un peu le bas de sa
levée de grange.
Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il
tirait et poussait lentement la scie, d’un air accablé,
lorsque, tout à coup, sans qu’il s’y attendît le moins du
monde, il sentit deux pattes brusquement s’appliquer
sur ses reins en même temps qu’un aboi de joie et de
tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à
ses oreilles.
Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et
comme électrisé, avec la rapidité de l’éclair, il se
retourna.
Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait,
l’embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver,
sa peine de l’avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue
attente, et lui aussi, fou de joie, s’était baissé et se
laissait embrasser et entourait son chien de ses bras, le
cajolant et ne trouvant à lui dire que ces mots d’enfant
ou de mère :
– C’est toi, Miraut, mon vieux Miraut ! Ah ! mon
bon chien, je savais bien que tu reviendrais ! C’est toi !
Chapitre VII
Cependant l’aboi de Miraut et son passage dans le
pays n’avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte,
en train de sarcler le jardin qu’ils avaient en dehors du
village, dans les clos de la fin dessous, fut avisée de
l’événement par la Phémie qui accourut à elle, les bras
levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette
grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n’avait
plus rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis
fort longtemps, le chien avait renoncé à ce gibier
stupide ; mais ils n’étaient toujours point camarades et
elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La
Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce retour et de
la joie non dissimulée de Lisée.
Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité
du marché et redoutant la restitution des trois cents
francs, elle rentra à la maison afin de rappeler à son
mari que le chien n’était plus à lui et lui remettre en
mémoire les promesses qu’il avait faites à son
acquéreur.
Elle les trouva tous deux, l’homme et le chien, dans
la chambre du poêle, en train de se caresser et de se
tenir des discours réciproques qui devaient être
d’ailleurs parfaitement inutiles.
Miraut était heureux : il ignorait ce que c’est qu’un
marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il
pouvait croire que l’ère de la séparation était révolue et
que c’en était fini du cauchemar du Val : l’arrivée de la
patronne jeta une ombre sur sa joie et lui fit se souvenir
qu’il avait toujours en elle une ennemie. Par politesse
toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu’il ne
gardait à personne rancune du méchant tour qu’on lui
avait joué, il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le
repoussa brutalement en disant :
– Qu’est-ce qu’elle revient faire ici, cette sale
charogne ?
Et s’adressant à son mari :
– Tu sais, ce n’est pas honnête ce que tu fais là. Tu
avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s’il
revenait et je me demande ce qu’il dirait s’il venait vous
trouver ici tous les deux, comme des idiots, à vous faire
des mamours. Tu as fait un marché avec cet homme, il
t’a payé largement ; si tu agis de telle sorte que le chien
se sauve toujours de sa maison, c’est comme si tu le
volais.
– Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux
pourtant pas... et puis, enfin, je ne suis pas allé le
chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer
puisqu’il n’est pas à moi. Il ne veut pas s’en aller tout
seul ; les premières fois on est toujours obligé de venir
les rechercher. D’ailleurs, si ce monsieur ne veut pas
qu’il se sauve, il n’a qu’à le soigner et à mieux le
garder.
– Tu vas lui écrire tout de suite qu’il revienne le
reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.
– Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet
pensera bien qu’il s’en est venu ici, et il viendra le
chercher sans qu’on ait à le prévenir.
– Eh bien ! si tu n’écris pas, c’est moi qui vais
écrire. S’il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous
encore qui écoperions.
– Écris, si tu veux, concéda Lisée ; c’est trois sous
de foutus tout simplement.
Le soir même, une lettre à l’adresse de M. Pitancet
le prévenait de l’équipée de son chien, et le lendemain
après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa
voiture.
Miraut avait écouté d’une oreille attentive la
discussion : le nom de l’homme du Val, prononcé à
plusieurs reprises, l’avait très inquiété ; pourtant,
comme la patronne n’avait pas trop crié, qu’elle n’avait
pas fait d’éclats, qu’elle ne l’avait ni chassé, ni battu, il
put croire qu’elle consentait à sa réintégration au foyer
et ne condamnait pas trop son retour.
Il eut, le soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette
qui, ayant appris son retour, vinrent lui faire une petite
visite d’amitié et s’enquérir, chacun à sa façon, des
péripéties de son voyage et de son arrivée.
Les deux hommes ne purent s’entretenir seul à seul :
leur conversation se ressentait de cette gêne, car la
Guélotte, soupçonnant entre eux – qui sait ? – peut-être
un vague projet d’entente au sujet de Miraut, ne les
quitta point d’une semelle et accompagna même son
homme lorsqu’il reconduisit jusqu’au seuil le chasseur
qui allait se coucher.
Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à
voir que le chien ne l’avait point oublié et avait su, sans
s’égarer, franchir les vingt ou trente kilomètres qui
séparent la commune du Val du territoire de
Longeverne.
Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes
randonnées précédentes, des longues parties de jadis :
on évoqua la mémoire de Bellone et de Fanfare ; on
parla de la jambe de Pépé qui allait de mieux en mieux
et, sans qu’on en eût soufflé mot, à la seule idée de la
nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on
se sépara tout tristes.
Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute
d’un côté, Mique de l’autre, car Mitis, depuis quatre
jours, tenté par le soleil et s’ennuyant au village, avait
déserté la maison et vadrouillait, disait Lisée, à travers
champs où il faisait une chasse terrible aux nids de
cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d’avoir
retrouvé leur camarade. Ils s’étaient parlé brièvement.
La vieille Mique avait eu l’air d’interroger : Rron ?
Miraut avait répondu : Bou ! et toute une histoire tenait
dans ces syllabes lourdes de sens et profondément
nuancées. On s’était fait des gros dos et des frôlements,
on s’était donné des coups de pattes et des coups de
langue et l’on se trouvait heureux tout simplement.
Miraut se tranquillisait ; il passa une excellente nuit,
une matinée meilleure encore, espérant l’heure où Lisée
l’emmènerait faire un tour par le village ou dans les
champs.
Mais comme il s’étirait, du devant d’abord, du
derrière ensuite, pour indiquer qu’il s’ennuyait, le pas
terrible et qu’il ne connaissait que trop déjà, le pas de
M. Pitancet retentit sur le pavé de la cour et le fit
tressaillir d’étonnement et d’angoisse.
De saisissement, il n’aboya pas, mais comme pour
chercher un refuge, il se précipita vers Lisée. À ce
moment, la porte s’ouvrait et la voix du maître,
souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.
– Mon pauvre Mimi ! s’apitoya le chasseur en
posant sa main sur le crâne de son ami.
L’homme entra et le chien, en le voyant, eut un
instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était
impossible d’éviter la rencontre et que ce nouveau
maître n’avait jamais été méchant pour lui, il ne fuit
pas, s’approcha en rampant à son appel et, étendu à ses
pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient
dire :
– Je t’en prie, laisse-moi ici, ou reste avec nous : je
ne saurais m’accoutumer à habiter au Val.
M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec
de petits mots d’amitié sa fugue hypocrite, et, sans
rancune, lui offrit un petit bout de sucre. Miraut n’y
toucha point et le laissa tomber, mais, reconnaissant
tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
doigts du bourreau et se coucha docilement, comme
résigné à son sort.
Miraut avait son idée.
Sans en avoir l’air, il guettait la porte et profita
d’une minute d’inattention pour gagner la cuisine ;
malheureusement pour lui, l’ouverture du dehors était
close et il ne put, agissant vite, avant qu’on ne le
remarquât, que gagner la remise et l’écurie où il se
disposa à se cacher habilement.
Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute
force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci
accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa
poche une chaîne d’acier pour attacher le chien.
Le croyant à la cuisine, il l’appela ; mais Miraut ne
vint point. Lisée, estimant qu’il obéirait mieux à sa
voix, l’appela à son tour, mais il ne parut pas
davantage.
– Il n’est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte : la
porte n’a pas été ouverte ; il est sans doute allé dormir à
la remise.
On s’en fut à la remise et l’on alla jeter un coup
d’oeil à l’écurie, mais pas plus à un endroit qu’à un
autre on aperçut de Miraut ; on l’appela, on cria son
nom : il ne répondit ni n’accourut.
– Sapristi, s’étonnait M. Pitancet, mais il est
pourtant quelque part, et si rien n’a été ouvert il ne peut
être que dans la maison.
Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne
faisait toujours pas retrouver le chien.
– Il est probablement monté à la grange, hasarda la
Guélotte.
La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous
les recoins accessibles : Miraut n’y était pas.
– Il ne peut être qu’à la remise ou à l’écurie, conclut
la Guélotte qui, prise d’un soupçon, regardait d’un oeil
sévère son mari. Tu n’aurais pas ouvert la porte en
allant à la cave, tout à l’heure ? demanda-t-elle.
– En fait de porte, je n’ai ouvert que celle de
l’armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua
Lisée ; je n’ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui
n’a pas voulu que je descende.
– Enfin, ce chien n’est pas rentré sous terre, tout de
même. Il n’aurait pas eu l’idée de se cacher, émit ce
dernier.
Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que
Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute
autre chose encore, par exemple d’avoir réussi à
prendre tout seul, et par des moyens de lui seul connus,
la clef des champs. Il rappela le carreau cassé de jadis,
et l’on refit sur sa demande une minutieuse inspection
des ouvertures qui n’amena rien de nouveau.
À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et
dans tous les coins et recoins l’écurie et la remise.
On commença par l’écurie : on visita les crèches
dessus et dessous, on retourna l’amas de paille entassée
dans un coin ; on regarda entre le mur et la cage à
lapins, sur la brouette, derrière les portes : nulle part on
ne trouva trace de son passage.
Dans la remise l’inspection se continua
minutieusement ; on bouscula toutes les caisses, on
chercha dans tous les recoins ; tout avait été
chambardé ; il ne restait plus qu’un endroit qui n’avait
pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien
y fût. C’était un amas hétéroclite de vieilles planches et
de vieux paniers, d’outils au rebut, de manches cassés,
de vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au
petit bonheur contre une vieille crèche, elle-même
pleine de débris très antiques et sans aucune valeur.
– C’est idiot de penser qu’il est là derrière ou là-
dessous, disait M. Pitancet. Qu’est-ce qu’il y foutrait et
comment aurait-il pu s’y fourrer ? Un chat aurait déjà
du mal à s’y frayer un passage.
Comme il n’y avait plus que cet endroit-là qui
n’avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le
déblayer. Ce ne fut qu’à la dernière planche soulevée et
quand on désespérait qu’on découvrit bel et bien Miraut
qui s’était réfugié là-dessous. Comment ? au prix de
quels travaux ? Il avait dû se faufiler, s’allonger,
s’aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché
vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il
n’essaya d’ailleurs point de feindre davantage et de
simuler le sommeil : il n’était pas si stupide ; mais il se
contenta de battre lentement son fouet et de contempler
de son regard profond et si triste le trio qui le déterrait
de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d’oeil
impressionnant comme un reproche muet, un coup
d’oeil qui semblait lui demander raison de cet abandon,
un coup d’oeil tel que l’autre n’y put tenir et, laissant la
Guélotte et M. Pitancet se débrouiller avec lui comme
ils l’entendraient, le coeur chaviré d’une douleur plus
vive encore qu’au premier jour, il alla par les rues du
village comme une âme en peine et s’en vint échouer
chez Philomen.
Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se
sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont
l’un le détestait, dont l’autre lui imposait l’exil, Miraut
comprit qu’il n’avait pas de sursis à attendre ni de grâce
à espérer. Il se laissa passer la chaîne et conduire à la
voiture où, attaché de nouveau, il fut bientôt emporté au
galop du cheval qui filait derechef sur la route du Val.
Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des
roues, eut un geste d’accablement.
– C’est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne
peux pas m’y faire, je peux pas me raisonner, une si
bonne bête ! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et
les femmes mauvaises !
– Quand Mirette fera des petits, je t’en élèverai un,
offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler
un peu son ami.
– Merci, mon vieux, merci, non ! C’est Miraut, vois-
tu, qu’il me faut, je ne pourrais plus rien faire avec un
autre.
À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale
emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il
jappa en passant : peut-être un adieu, peut-être un
appel.
Le chasseur en fut tout retourné ; il avait interrogé
des gens et avait appris l’histoire des procès-verbaux et
la surprise de la vente.
En bon camarade, il se désolait de n’avoir pu
rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines
par lesquelles il avait dû passer avant de s’avouer
vaincu et de céder.
– Peut-être aurais-je pu l’aider ? se disait-il.
Pourquoi n’est-il pas venu me voir non plus ? Si
c’étaient des sous qui lui manquaient, il n’aurait eu qu’à
dire un mot ; j’ai toujours quelque part, dans un bas de
laine, un cent d’écus de réserve en cas de malheur, que
personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me tirer
d’un mauvais pas ou pour obliger un ami.
Et il enrageait en pensant qu’il n’était pas encore
tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et
retour, le voyage à pied de Longeverne ; mais il se
promit, dès qu’une voiture irait là-bas, de saisir
l’occasion par les cheveux, d’aller demander lui-même
des explications à son copain et lui offrir, s’il en était
encore temps, ses services.
Miraut, assurément très triste d’être remmené au
Val, n’était cependant pas aussi désespéré que le
premier jour, car il avait au coeur le secret espoir de
s’échapper encore et bientôt, surtout maintenant qu’il
savait la manière de s’y prendre, et de revenir de
nouveau à Longeverne.
Rien n’aurait su le distraire de ce projet ni personne
l’empêcher de le réaliser. Un chien qui s’est mis en tête
une idée n’en démord pas et Miraut était un vrai chien,
un fameux chien, un sacré chien, comme on disait. Il se
jura donc, chaque fois qu’il serait libre, de filer bon gré
mal gré, de lasser la patience de son acheteur, de lui
éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte
l’indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n’habiterait
qu’à Longeverne, cela seul était certain ; il y vivrait
comme il pourrait, mais il resterait là et rien ni personne
ne saurait l’en empêcher.
Ce fut pour cela qu’il n’opposa aucune résistance,
simula l’obéissance, rentra dans la maison du Val
comme s’il revenait chez lui, accepta toutes les caresses
et les rendit, mangea autant qu’on voulut, suivit
docilement en promenade M. Pitancet jusqu’au jour où,
bien convaincu de son accoutumance, le patron lui
retira la laisse et le laissa libre dans la maison.
Chapitre VIII
Trois fois de suite il s’échappa et, sans hésitations,
s’en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s’étant
aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi
patient et aussi entêté que lui, partit sans délai le
rechercher. Il arrivait à Longeverne deux heures après
le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine
ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l’expérience du
premier jour et craignant les ruses de l’animal, il
l’enchaînait immédiatement pour le reconduire à
l’auberge où il avait remisé sa voiture. Après avoir
laissé son cheval le temps de souffler un peu, de se
reposer et de manger une avoine, lui-même se
restaurant légèrement, il remmenait Miraut qui avait à
peine eu le temps de voir le pays et, à deux reprises
consécutives, n’eut même pas la chance d’apercevoir
Lisée, absent du village ces jours-là.
À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais,
craignant la Guélotte, il n’était pas venu japper sous les
fenêtres ; il s’était caché aux alentours, attendant pour
s’aventurer de voir son ami ou d’entendre son pas, afin
d’être bien sûr qu’il se trouvait à la maison et de ne pas
avoir visage de bois.
Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il
ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance
inexplicable. Après deux heures d’attente, sa patience
fut récompensée et ce fut Lisée en personne qui sortit
sur le pas de sa porte.
En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi
follement qu’il put son affection et la joie qu’il avait de
le retrouver enfin. Obéissant lui aussi à son coeur, sans
réfléchir le moins du monde, Lisée lui rendait ses
caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet
apparut tout à coup dans le sentier du verger.
Il vit toute la scène et, avant même de souhaiter le
bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur,
lui marquer l’ennui qu’il éprouvait à faire tant de
voyages consécutifs qui n’avaient pas de raison de finir.
– Vous m’aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-
t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier et
en l’attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous ?
S’il sent que vous êtes avec lui et qu’il sera bien reçu, il
reviendra toujours, il faut en finir une bonne fois. Là-
bas, il est bien et a tout ce qu il lui faut, il nous connaît,
il commence à s’attacher à la maison : promettez-moi
que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous le
gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.
Vous comprenez bien que si je l’ai payé si cher, c’est
pour l’avoir à moi, non pas pour qu’il revienne ici et
que je fasse continuellement la navette entre les deux
patelins. S’il en était ainsi, j’aimerais mieux y renoncer
et que nous défassions le marché.
La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les
dernières paroles de l’acheteur. Une appréhension
terrible la gagna que M. Pitancet ne redemandât les
trois cents francs versés, et peut-être, mais très
légèrement, quoi qu’elle en eût dit, écornés pour le
paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le
dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette
charogne à la maison. Ce fut elle qui fit la réponse :
– Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu’il y a
de plus raison. C’est le vôtre et je vous l’aurais dit plus
tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux,
pour vous comme pour nous, que nous ne lui donnions
plus rien à manger et que nous ne le laissions plus
entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos
bons traitements qu’il ne mérite pas, il reviendra
toujours.
– C’est donc entendu, conclut l’autre, et je compte
sur vous.
– Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez
être sûr et certain d’une chose, c’est que chaque fois
qu’il approchera de ma cuisine, c’est du balai que je lui
donnerai au lieu de soupe, oh ! sans lui faire de mal,
soyez tranquille, je sais bien à quels endroits on peut
taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en désignant
d’un geste de mépris son époux, c’est une vraie
andouille, ça n’a pas plus de nerfs qu’un lapin, mais
j’arriverai bien à lui faire entendre raison.
Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa
femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait
point savoir ce que pesait son poing ; ensuite, ne
voulant pas passer aux yeux d’un étranger pour un
homme d’une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à
M. Pitancet qu’il n’aurait point à se plaindre de lui et
que le chien ne trouverait plus asile dans sa maison
d’où il le repousserait sans le battre.
M. Pitancet prit acte de cette déclaration ; il
remercia le chasseur, dit qu’il comptait sur sa parole,
sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel
commençait à s’habituer à ces petits voyages et, ferme
en ses desseins, se préparait d’ores et déjà à
recommencer à la première occasion.
Cette occasion ne tarda guère.
Pour le règlement d’une vieille et importante affaire,
M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s’absenter.
Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller
soigneusement à ne pas laisser s’échapper le chien, ce
qui n’empêcha nullement ce dernier de casser sa chaîne,
d’enfoncer un carreau et de revenir dare dare à
Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus
le revoir.
Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva.
Voyant son maître et ami, il n’hésita point à venir à lui
malgré la présence de l’ennemie.
– Revoilà encore cette sale viôce ! glapit-elle en le
reconnaissant. J’espère bien cette fois que tu vas le
recevoir de la belle façon, si tu n’es pas une poule
mouillée comme tu le prétends. Tu sais ce que tu as
promis à M. Pitancet.
Allez, ouste ! fous le camp ! continua-t-elle en
brandissant son râteau dans la direction de Miraut.
– Va-t’en ! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet
accueil ; va-t’en !
Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces
injonctions, puis ne voulant point croire que c’était
possible, il resta là sur place, le cou tendu, semblant
interroger encore et demander des précisions.
– Veux-tu bien foutre ton camp ! reprit la femme en
s’élançant sur lui, tandis que Lisée – c’était la première
fois – ne faisait rien, ne disait rien pour le défendre.
À quelque cinquante mètres de la maison, sur le
revers du coteau, Miraut se retira et s’assit sans mot
dire, regardant avec étonnement du côté du jardin,
espérant toujours qu’un mot de Lisée, mettant un terme
à cette comédie, le rappellerait enfin.
Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne
proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même
jeter un coup d’oeil de son côté.
Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder
autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour
qu’on lui ouvrît : ainsi agissait-il après les chasses et les
promenades lorsqu’il trouvait portes closes.
– Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le
laisser coucher dehors.
– Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux
pas qu’il remette les pattes ici ; ce n’est plus ton chien,
tu n’as pas le droit de le recevoir ou bien tu n’es qu’un
voleur.
C’était pourtant exact que le véritable maître de
Miraut, celui qui l’avait payé de ses deniers ou plutôt de
ses billets bleus, lui avait interdit de l’accueillir
désormais et qu’il avait promis de le repousser : il
baissa la tête et s’alla coucher.
Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui
aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa
ses appels que pour faire un tour par le village et
chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin,
quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva couché
sur la levée de grange.
Elle se hâta de l’expulser en lui jetant des pierres, et
le chien, s’éloignant à regret, revint se poster au milieu
du coteau à la même place que la veille, attendant
Lisée, espérant toujours et quand même être recueilli.
Dès que le chasseur sortait, il se redressait,
tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le
cou tendu, attendant qu’il regardât de son côté pour
multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout
son coeur et toute son âme :
– Voyons, puis-je aller près de toi ?
Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait pas
mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à
la cuisine où l’accueillaient les sourires et les
haussements d’épaule méprisants de sa femme.
Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison,
aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant
la nuit par le village. Il s’acharnait, il espérait envers et
malgré tout espoir, et Lisée, lui aussi, vécut trois jours
d’angoisses et de souffrances atroces, répondant à peine
aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien,
louaient sa fidélité et s’extasiaient sur un attachement si
tenace et si singulier à leurs yeux.
M. Pitancet, absent du Val, n’était pas venu chercher
son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail,
eût écrit dès le second jour. Elle s’inquiéta un peu au
début de ne pas le voir accourir aussitôt, puis, sa nature
égoïste reprenant le dessus, elle se dit :
– Après tout, qu’il crève de faim ou qu’il lui arrive
malheur, je m’en moque, ce n’est plus le nôtre.
Cependant, Miraut ne mangeant guère que de
vagues rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à
grand’peine au hasard de ses recherches nocturnes par
les fumiers et les ordures, rongé par un souci tenace,
dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il
était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de
sphinx miteux, car tant que la maison n’était pas
fermée, que les lumières n’étaient pas éteintes, il
attendait, espérant encore que son maître l’appellerait et
le reprendrait. Son poil qu’il ne lustrait plus se hérissait,
se collait, devenait sale ; il était crotté, boueux,
minable, avait un air harassé, se levait à peine
craintivement lorsque quelqu’un passait à proximité,
fuyait les gosses qu’il connaissait, regardait tout le
monde avec méfiance et marchait comme rattroupé,
l’échine à demi cintrée, ainsi qu’un infirme ou un petit
vieux.
Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce
M. Pitancet n’était au fond qu’une brute et une salle
rosse puisqu’il avait le courage ou la lâcheté de laisser
ainsi une pauvre bête si longtemps à l’abandon.
– D’ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si
maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet.
Chez nous, c’était facile, mais au milieu du communal,
ce sera une autre paire de manches. Si, après cette
saleté-là, le monsieur compte sur moi pour la chose, il
peut se fouiller. Il s’arrangera avec la vieille puisqu’ils
ont voulu manigancer l’affaire ensemble et je n’ai pas
peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le
chien n’en reste pas moins un fameux trotteur.
– Pauvre bête ! si ce n’est pas malheureux ! Ah ! je
n’aurais jamais dû le vendre, ajoutait-il.
Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut,
efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et
s’approcha, résolu à faire une tentative encore et une
suprême démarche.
Un combat affreux se livra en l’homme. Que faire ?
Le nourrir, le laisser revenir ? Quelles scènes nouvelles
à la maison ! Ce serait intenable ! Et l’autre, la brute du
Val, pensait-il, avait sa promesse.
D’autre part, il sentit que si le chien venait jusqu’à
lui, le caressait seulement, il n’aurait plus le courage de
le renvoyer et, la mort dans l’âme, de loin, sans oser
regarder, il fit un geste qui lui interdisait d’approcher
davantage.
Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et
s’arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir
que les humains ne peuvent pas comprendre ni
concevoir parce qu’ils ont toujours, eux, pour atténuer
les leurs, des raisons que les chiens n’ont pas, le gonfla
comme une voile sous l’orage. Il s’assit sur son derrière
et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les
jambes flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin
de la rue, derrière les maisons.
Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir
comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à
mi-chemin. Et il vit Lisée revenir et il se redressa de
nouveau, secoué d’un frisson, ému d’une espérance.
Le chasseur se redemandait ce qu’il ferait. La lutte
en lui n’était pas finie. Peut-être allait-il céder à son
coeur, à son sentiment, à son désir ; mais la Guélotte
parut.
– Encore cette sale carne ! hurla-t-elle, en ramassant
des cailloux.
Et l’homme laissa faire.
Miraut comprit que tout était fini, qu’il n’avait plus
rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout
point retourner au Val où il retrouverait pourtant la
niche et la pâtée, ne voulant point déserter ce village
qu’il connaissait, ces forêts qu’il aimait, ne pouvant se
plier à d’autres habitudes, se faire à d’autres usages, il
s’en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et l’oeil
sanglant jusqu’à la corne du petit bois de la Côte où il
s’arrêta.
Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur
ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement,
à hurler au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort,
ainsi qu’il avait fait autrefois aux heures tragiques de sa
vie, comme jadis à Bémont lorsque l’avait recueilli
Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où
Clovis Baromé s’était tué.
Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres
chiens y répondirent, et tout le monde s’en émut, et
c’était vraiment lugubre et désespéré.
Chapitre IX
En entendant les cris et les lamentations de son
chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre
les dents, mâchonna un juron furieux ; toutefois, sous le
regard haineux, sombre et féroce de sa femme, il se
contint, plia quand même et se tut. Mais incapable
d’écouter ainsi les manifestations de cette immense
douleur dont il se sentait responsable, et navré à la
pensée qu’une bête qu’il aimait tant allait crever
misérablement de son attachement pour lui, lié par de
terribles promesses, lié par la pénurie d’écus, il ne put
tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à
l’auberge noyer son chagrin dans l’alcool et le vin.
– Apporte-moi une chopine ! commanda-t-il à
Fricot, en entrant dans la salle de débit.
– N’est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça ?
répliqua l’aubergiste. Vrai, son patron devrait bien
venir le rechercher. On n’a pas idée de laisser ainsi
souffrir des bêtes.
– Apporte-moi à boire ! réitéra Lisée qui ne voulait
pas alimenter une conversation au cours de laquelle
eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.
Lorsqu’un paysan tel que Lisée commence par
demander une simple chopine, on peut être certain qu’il
ne s’en tiendra pas là. Une chopine, c’est juste bon pour
se mettre en train ; un gosier de buveur réclame plus
que ça : les bistros campagnards ne l’ignorent point.
Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux
ou trois litres, c’est qu’ils n’ont pas l’intention d’aller
plus loin, qu’ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce
qu’il faut pour l’apaiser.
Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et
plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines ;
au bout d’une heure, il en avait avalé six, et pourtant le
chagrin dominait tout, l’ivresse consolatrice ne voulait
pas venir et il souffrait comme un damné.
Tout à coup, la porte s’ouvrit et deux hommes
entrèrent. Il ne s’en émut pas, ne bougea pas, ne tourna
même pas la tête, absorbé qu’il était par ses pensées.
– Eh bien ! interpella l’un des arrivants, on ne dit
même plus bonjour aux amis ?
Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le
gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et
son coeur, il ne sut pourquoi, s’emplit d’un espoir
immense, tel le naufragé perdu en mer, qui aperçoit de
son radeau les feux du bâtiment sauveteur.
– Mes pauvres vieux, c’est vous ? s’exclama-t-il.
– Oui, c’est nous, c’est moi, je fais ma première
grande sortie aujourd’hui, déclara Pépé. Ah ! il y a
pourtant longtemps, plus d’un mois que je désirais venir
et que j’aurais voulu tout apprendre de ta bouche, mais
cette sacrée guibolle m’immobilisait là-bas.
Aujourd’hui le gros est venu me voir et je me suis dit
qu’avec lui j’arriverais sûrement jusqu’ici et que si je
me sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me
reconduirait avec sa voiture. Nous venons de passer
chez lui : c’est lui qui nous a dit que tu ne devais pas
être à la maison, mais ici, et nous sommes venus
directement te retrouver.
– Mes pauvres vieux ! mes pauvres vieux !
balbutiait Lisée : vous l’avez entendu ?
– Oui, et il continue. Mais pourquoi l’as-tu vendu
aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?
– Il n’y avait plus le sou à la maison ; la vieille a
tant gueulé qu’on allait être obligé de vendre une vache,
que ce serait la misère, que ça continuerait, que ceci,
que cela, et j’ai cédé ; mais, mes vieux, si c’était à
refaire...
– Si tu m’avais seulement envoyé un mot !
Pourquoi, bon Dieu ! n’être pas venu me voir ?
– J’ai été pris à l’improviste. Je ne me doutais pas
que cet imbécile du Val monterait comme ça sans
prévenir. Mais il nous est tombé dessus, a offert trois
cents francs ; la femme m’a dit que j’étais un idiot, elle
a entamé les lamentations et j’ai laissé faire. Je suis un
lâche ! Écoutez cette bête et dites-moi si elle ne vaut
pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.
– L’autre ne vient pas la rechercher ?
– Non. Ah ! c’est fini. Il va crever, mon Miraut, mon
pauvre vieux Miraut !
– Si tu nous avais dit que ce n’était qu’une question
d’écus, j’en ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu !
si tu en as besoin aujourd’hui, je ne me suis pas amené
sans ça !
– C’est trop tard, j’ai promis de ne pas le ramasser.
– Tu n’as pas juré de le laisser crever. Rembourse-
lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu
n’en as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n’as
qu’à dire, nous ne sommes pas des loups, cré nom de
nom ! et pour le remboursement, ne t’inquiète pas : je
ne te demande pas de billet ; tu me les rendras quand tu
pourras.
– C’est plus qu’il ne m’en faut avec ce qui reste,
affirma Lisée. Ah ! tu as raison ! C’est ça ! Merci, mon
vieux. Merci !
– Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.
– Ma femme, nom de Dieu ! tu vas voir.
– En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard
à ton particulier du Val qui n’est qu’un salaud, soit dit
entre nous.
Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois
amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui
n’était pas dans un sac.
Là-dessus, les traits durcis, le front barré d’un pli
têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant :
– Vous allez aller prendre Philomen et venir me
retrouver à la maison ; je vais pendant ce temps
arranger moi-même mes affaires.
– Bon ! Entendu ! acquiescèrent les deux autres.
Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui,
ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant
au mur où était appendue sa corne de chasse qu’il
décrocha vivement de son clou.
– Où vas-tu ? interpella sa femme, soupçonneuse, en
le voyant repasser, l’instrument d’appel à la main.
– Ça ne te regarde pas !
– Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand
soulaud ! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas
voir ! Ce n’est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu
es payé et je te défends bien...
– Si je suis payé, tu ne l’es pas encore, tu vas fermer
ton bec et vivement ! continua Lisée.
– Je ne veux pas que tu passes, s’époumona-t-elle,
rouge de colère, se campant devant son mari et lui
barrant le passage.
– Ah ! tu ne veux pas ! ah, tu ne veux pas ! sacré
chameau ! Eh bien ! je vais te faire un peu voir et
comprendre qui est-ce qui est le maître ici.
Et d’un violent coup de poing, appuyé d’une
bourrade puissante, il l’écarta.
– Grande brute, assassin, voleur de chien ! râla-t-elle
en se précipitant, griffes dardées sur lui.
– Ah ! tu n’as pas compris encore et tu ne veux pas
te taire, non ! Ce n’est pas assez de nous avoir fait
souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de
le faire crever, lui, et de me faire blanchir en trente
jours plus que je ne l’avais fait en dix ans ; ce n’est pas
assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que je plie
comme un gosse et que j’obéisse comme un roquet ! Eh
bien ! nous allons voir.
Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute
volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-
même et lui démolit le chignon. Elle voulut riposter,
furieuse, mais lui, monté autant que le jour où il châtia
l’empoisonneur de Finaud, saturé de vieilles rancoeurs,
farci de vieilles haines, redoubla de gifles et de coups
de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,
abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes
comme des bielles, criant, s’excitant, hurlant, tonnant,
prouvant enfin qu’il était le maître et que ce qu’il
voulait, nom de Dieu ! il le voulait.
– Dis voir encore un mot ! menaça-t-il après cinq
minutes d’une telle danse.
– Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche !
continua-t-elle ; mais ce disant, elle se sauvait au poêle,
montait à la chambre haute, se barricadant en jurant que
cette fois c’était bien fini et qu’elle s’en irait, oui, elle
s’en irait...
– Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je
vais te faire ton paquet !
Et il sortit, la corne à la main.
À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l’instrument
et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son
familier, s’arrêta net dans son hurlement.
Un nouvel appel pressant succéda au premier en
même temps que la voix de Lisée criait presque
aussitôt :
– Viens, Miraut ! viens, mon petit ! viens vite !
Ahuri, mais plein de joie et d’espoir, Miraut sortit
du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là,
hésitant encore après tant d’événements
incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,
demandant si c’était bien vrai, et si cela ne cachait point
encore une embûche.
– Viens, Miraut ! répéta Lisée en frappant son genou
de la main, geste qui lui était familier pour appeler son
compagnon de chasse.
Miraut ne pouvait plus douter.
Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et
jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de
Lisée et s’y roula, lui lécha les souliers, les genoux, les
mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui
parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et
battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout
son bonheur.
Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette
reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que
Philomen et Pépé et le gros apparurent encore, devisant
joyeusement dans le sentier du clos.
Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait
annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d’en
rembourser le prix au richard du Val qui ne reparaissait
pas. Tout à l’heure, ils lui avaient écrit une lettre tapée
où, entre autres choses plus ou moins dures, Lisée disait
que Miraut était à bout, prêt à crever, qu’il serait lâche
et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le
chien et lui ne pouvaient se passer l’un de l’autre, que
c’était folie de croire que Miraut pourrait s’habituer à
un autre maître, que l’expérience des derniers jours le
prouvait mieux que n’importe quoi et que, dans le
courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à
M. Pitancet les trois cents francs que ce dernier lui avait
remis comme prix de Miraut.
Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit
fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.
– Pauvre vieux ! il crève de faim ! Dire que j’ai pu
le laisser jeûner si longtemps : viens manger, mon petit.
Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à
ses amis.
Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait
comme son ombre, ne le quittait pas d’une semelle, ne
cessait de lui japper, de lui miauler des mots d’amitié,
une bonne, plantureuse et réconfortante gamelle de
soupe.
Miraut était tellement content que, malgré sa misère,
il y toucha à peine d’abord, trempant le nez, avalant une
goulée, puis regardant de nouveau son maître comme
s’il eût craint encore qu’il ne l’abandonnât.
– N’aie pas peur, mon beau, n’aie pas peur !
rassurait Lisée. C’est fini maintenant, nous ne nous
quitterons plus.
Et pour qu’il arrivât à manger sa pâtée, il dut
délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de
lui à lui parler et à le caresser, à lui faire des discours et
des protestations, jusqu’à ce qu’il eût fini.
Les trois témoins étaient très émus.
– Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous
allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un
jour comme aujourd’hui on ne buvait pas au moins un
bon coup.
– Ce n’est pas de sitôt qu’il repartira maintenant
chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut.
Cette aventure-là, mon ami, aura eu du moins
l’avantage de l’assagir et de le corriger de ce défaut qui
n’en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu
verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus :
après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui
n’importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de
se perdre.
On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis
de s’asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux,
des verres et une assiette de gruyère ; ensuite il
descendit à la cave, toujours suivi du chien, et en
remonta d’abord deux bouteilles poussiéreuses.
– Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.
Ils ne se firent point prier, et l’on causa de tout ce
qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur
la cuisse de Lisée, le mufle humide, les yeux
langoureux, écoutait gravement ses amis deviser et
mangeait de temps à autre des bouts de pain et des
couennes de fromage.
On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui
nouaient bien, de la moisson qui s’annonçait belle ; on
parla du gibier qui pullulait dans le pays, des
compagnies de perdreaux qu’on connaissait, des nids de
gelinottes qu’on savait et des lièvres surtout, des lièvres
que tout le monde voyait.
– C’en est tout « roussot », affirmait Philomen, et ce
n’est pas malin à comprendre : on en a tué si peu
l’année dernière. Il n’y a guère que Lisée qui ait fait à
peu près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta
quille en morceaux, tu n’as rien pu faire et le gros non
plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur d’aller à la
chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait penser à
ma pauvre Bellone.
– Cet automne nous ferons tous ensemble
l’ouverture, proposa Pépé ; le gros viendra coucher la
veille et on la fera sur Velrans. C’est moi qui ai amodié
la chasse communale, et comme je suis le seul fusil, il y
a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et sur
Rocfontaine.
– Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment
a-t-elle pris la chose ?
– Comment elle l’a prise ? Eh bien, mon vieux, elle
a pris tout simplement quelque chose pour son grade !
Ne voulait-elle pas m’empêcher encore de rappeler
Miraut ? Une sacrée grande charogne qui a toujours
voulu me mener par le bout du nez, dont je n’ai jamais
pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté ; non,
je n’ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose
sans recevoir des observations ou subir des reproches.
C’en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se
rappellera, je l’espère, et tu sais, je suis prêt à
recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne
pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui,
la première fois qu’elle nous embêtera, moi ou Miraut,
gare la trique et les coups de chaussons !
– Où est-elle ? s’inquiétèrent les amis.
– Que sais-je ? à la chambre haute, probablement, en
train de ruminer je ne sais quoi. Elle m’a menacé de
foutre le camp ! Qu’elle s’en aille bien au diable, si elle
veut ! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n’y a
pas de danger qu’elle me débarrasse de sa sale gueule.
– Il vaut mieux tâcher de s’arranger, émit Philomen.
Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la
raisonner, de lui faire comprendre...
– Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si
elle peut lui faire admettre ce qu’elle ne veut pas saisir,
cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu’on me
coupe... tout ce qu’on voudra et te payer les prunes à
Noël.
– Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par
s’arranger, philosopha Pépé.
Le garde, les gendarmes, le père Martet qui est un
brave homme finiront par oublier, s’ils ne l’ont pas déjà
fait ; une préoccupation chasse l’autre, d’autant que, je
te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se
faire dresser contravention pour courir les lièvres sans
toi.
– Il suffit qu’il marche toujours bien quand nous
serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque
chose lui aussi.
– En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de
façon que sa femme elle-même pût entendre ; en tout
cas, reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et
compaing de chasse retrouvé, comme que je sois
pauvre, n’aurais-je plus qu’une croûte à partager avec
lui, advienne ce qu’il voudra, tant que je serai ici et
vivant, mon chien y restera avec moi, et merde pour
ceux qui ne seront pas contents !
Cet ouvrage est le 317ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.