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Louis Pergaud[990]

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Louis Pergaud[990]
Louis Pergaud



Le roman de Miraut

chien de chasse









BeQ

Louis Pergaud



Le roman de Miraut

chien de chasse

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 317 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :





La guerre des boutons

Le roman de Miraut

Je dédie ce livre

à tous ceux qui aiment les chiens

et particulièrement

à mon excellent ami

Paul Léautaud

romancier rarissime

chroniqueur savoureux

providence des chats perdus

des chiens errants

et des geais borgnes

bien cordialement

L.P.

Première partie

Chapitre premier



C’était à la Côte de Longeverne, chez Lisée le

braconnier. Dans la chambre du poêle donnant sur le

revers du coteau dominant le village que la route neuve

de Rocfontaine enlace de ses contours, la Guélotte, la

ménagère, venait d’allumer sa vieille lampe. La nuit

était déjà tombée, mais, afin de ménager un peu sa

provision d’huile, elle avait attendu la pleine obscurité,

se contentant, pour vaquer aux menus soins du ménage,

de la clarté brasillante qui sortait par les soupiraux du

poêle et laissait flotter par toute la pièce un grand

mystère paisible et calme où les choses semblaient

sommeiller.

Dans le brûleur de cuivre, se balançant sur ses

charnières, la mèche de coton rougeoya, s’enflamma

doucement ; une lumière jaune, faible, comme

hésitante, imprécisa les arêtes des meubles, et la

femme, brandissant son flambeau devant la caisse

historiée de la grande horloge comtoise, qui battait dans

un coin son tic-tac régulier, ne put s’empêcher de dire

tout haut, bien qu’elle fût seule :

– Huit heures ! grand Dieu ! et il n’est pas là ! Le

« goûilland »1 !... Je gagerais qu’il s’est saoulé ! Pourvu

qu’il ne soit pas arrivé malheur au petit cochon !

Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les

causes de ce retard, s’arrêtant aux suspicions

fâcheuses :

– S’il s’est mis à boire en arrivant là-bas, avant

d’avoir fait le marché, je le connais, il est bien capable

de laper complètement les sous et de ne rien acheter du

tout.

Ah ! j’aurais bien dû aller avec lui !

Pourvu qu’il ne fasse pas d’autres bêtises ! Un

homme plein, ça fait n’importe quoi ! S’il était battu,

des fois, et que les gendarmes l’aient ramassé ! Qu’est-

ce que deviendrait le petit cochon ?

Avec ça qu’il est déjà si bien vu depuis son dernier

procès-verbal !

Je lui ai toujours dit aussi qu’avec sa sacrée sale

chasse, il arriverait bien un jour ou l’autre à se faire

foutre en prison et à nous mettre sur la paille.

Pourtant, depuis que ces canailles de cognes l’ont

pincé à l’affût, il avait bien juré que c’était fini et qu’il

ne recommencerait jamais plus !



1

Goûilland, débauché et ivrogne.

Oh ! oui, sûrement que de ça il doit être guéri, sans

quoi il n’aurait pas vendu le fusil, le chien, les

munitions et tout le saint-frusquin. Au moins

maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat

sur braise quand on lui aura « enseigné un lièvre ».

Dire que nous en avons été pour plus de cinquante

francs avec les frais ! Dix beaux écus de cinq livres

qu’il a fallu donner à ce bouffe-tout de percepteur et

qu’on a dû manger du pain sec et des pommes de terre

pendant deux mois.

Mon Dieu ! pourvu qu’il n’ait pas bu les sous du

cochon ! Si j’allais voir chez Philomen ? Lui, était à la

foire avec sa femme, ils sont sûrement rentrés ; peut-

être pourraient-ils me dire quelque chose.

Mais la Guélotte, prête à sortir, ayant réfléchi que si,

d’aventure, Lisée rentrait durant son absence, il

trouverait fort mauvaise cette démarche, mènerait le

« raffut », jurerait les milliards de dieux et peut-être

ferait de la casse, elle jugea plus prudent d’attendre son

retour qui ne saurait tarder, pensait-elle.

Les soupiraux du poêle de fonte rougeoyaient

comme des yeux malades, lançant leurs rayons sur les

ventres des buffets et jouant avec les moulures des

pieds du lit. Le couvercle d’une marmite où cuisait le

lécher des vaches, soulevé par la vapeur, se mit à battre

un roulement semi-métallique, comme un appel

infernal. La chatte, Mique, s’étira sur son coussin au

bout du canapé, fit un énorme dos bossu, bâilla en

ouvrant une gueule immense qui projeta ses moustaches

en devant, s’étira du devant, puis du derrière, et s’assit

enfin, les yeux mi-clos, la queue soigneusement

ramenée devant ses pattes.

La Guélotte retira la soupière placée sur l’avance du

fourneau et dont le ventre, chaud et poli, luisait comme

une joue d’enfant. La colère grandissait et s’enflait en

elle avec l’appréhension et le doute.

– Grand goûilland ! grand soulaud ! grand cochon !

monologuait-elle à mi-voix.

L’attente vaine l’énervait de plus en plus, lui faisait

oublier toute prudence, et, quitte à écoper d’une ou

deux paires de gifles, elle se préparait à accueillir le

retour de son mari par une bonne scène dans laquelle

elle ne lui mâcherait pas ce qu’elle avait à lui dire. Neuf

heures sonnèrent à la vieille horloge. La large lentille de

cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait jouer à

cache-cache avec l’insaisissable présent, tandis qu’au-

dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil

impassible de Gambetta se découpait dans une

couronne de larges lettres : « Le cléricalisme, voilà

l’ennemi ! » Ainsi en avait voulu Lisée qui, bon

républicain, avait mis ce portrait là, bien en évidence,

pour faire enrager le curé lorsque d’aventure ce vieux

brave homme, avec qui il était d’ailleurs au mieux,

venait l’engager à ne pas négliger son salut, à accomplir

ses devoirs de chrétien et à faire ses pâques comme tout

le monde.

Les aiguilles tournaient ! Neuf heures et demie !

Tous les foiriers étaient rentrés !

Pas de Lisée !

La Guélotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en

cornet derrière son oreille, écouta et regarda. Mais, dans

la nuit calme, aucun pas ne s’entendait et le blanc lacet

de la route se déroulait désert entre les grands jalons des

peupliers bruissants.

Elle rentra, referma l’huis avec violence et, de

colère, poussa même, dans l’évidement de mur qui

servait de gâche, le lourd verrou d’acier.

– Si tu t’amènes maintenant, tu poseras un peu,

grande charogne ! ragea-t-elle. Ça t’apprendra à arriver

à l’heure !

Le couvercle de la marmite grondait plus

violemment, comme énervé lui aussi. Des souris, avec

un bruit de charge, galopant entre le plafond et le

plancher de la chambre haute, détournèrent la Mique de

sa rêverie et l’immobilisèrent un instant, les yeux ronds

et flamboyants, dans une attitude d’affût. Mais,

reconnaissant ce bruit familier et sachant par expérience

que celles-là étaient, pour l’heure du moins, hors de

portée de sa griffe, elle reprit sa pose nonchalante et son

air de sphinx.

Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient

derrière le poêle.

– Il va faire du temps demain, pour sûr, prophétisa

la Guélotte, un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou

de la bise ; chaque fois que nos « rattes » bougent, ça ne

manque jamais.

Et ce grand goûilland qui ne revient toujours pas.

Jésus ! Qu’il y a pitié aux pauvres femmes qui ont des

maris ivrognes. Pourvu tout de même qu’il ne lui soit

pas arrivé malheur ! S’il fallait encore le soigner !...

aller au médecin, au pharmacien, dépenser des sous !...

Et s’il s’est laissé enfiler un mauvais cochon, une

« murie » qui ait mauvaise bouche. C’est qu’on tombe

quelquefois sur des sales bêtes qui ne savent sur quoi

mordre et qui ne profitent pas.

Un coup de poing dans la porte interrompit son

soliloque et la fit tressauter.

– Mon Dieu ! et moi qui ai mis le verrou ! S’il

entend quand je le retirerai, qu’est-ce qu’il va dire,

surtout s’il est saoul ? Je vais gueuler avant lui.

Elle ne fit qu’un saut jusqu’à l’entrée, tira

silencieusement la targette et ouvrit vivement la porte.

Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils

apportaient un sac de sel que Lisée, au moment du

départ, avait fait charger sur leur voiture et, par la

même occasion, venaient voir le petit cochon que le

patron devait ramener.

– Comment, Lisée n’est pas rentré ! s’exclama

l’homme.

– Non, répondit la Guélotte, très inquiète ; mais où

l’as-tu laissé là-bas à Rocfontaine ? Quand l’avez-vous

quitté ?

– Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je

crois bien que c’était au café Terminus, oui, sûrement,

nous avons bu un litre ou deux avec Pépé de Velrans et

on a un peu parlé de la chasse, naturellement. Il a tué

dix-neuf lièvres dans sa saison, ce sacré Pépé, et il

compte bien aller jusqu’aux deux douzaines. Ah ! on a

beau dire, c’est lui le doyen. Avec Lisée et moi, sans

nous vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du

canton. Il ne voulait pas croire que Lisée ne chassait

plus.

« – Si c’était pas toi qui me le dises, là, en chair et

en os, que t’as vendu ton flingot et ton vieux Taïaut, je

pourrais pas me le figurer.

« – Qu’est-ce que tu veux ! s’excusait Lisée. J’étais

pris ; les gendarmes et le brigadier forestier Marlet

m’avaient à l’oeil ; je me connais, j’aurais pas pu me

tenir et ils m’auraient sûrement repincé. Alors, tu vois

le tableau, nouveau procès-verbal, plus trente francs à

verser pour conserver la « kisse » et la vieille à la

maison qui râle que je nous ficherais sur la paille. J’ai

tout bazardé.

« – Sacré nom de Dieu ! reprenait Pépé, j’aurais

jamais eu ce courage-là, moi ! C’est les lièvres de

Longeverne qui doivent rien rigoler !

« – Ah ! mon vieux, m’en reparle pas, ça me fait

trop mal au coeur. »

Là-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je

les ai quittés et nous sommes partis sur le champ de

foire acheter une mère brebis avec ses deux moutons

pour les hiverner.

Vers deux heures je suis repassé à l’auberge pour

charger le sac de sel que ton homme y avait entreposé,

mais on m’a dit que Lisée n’était plus là et qu’il était

allé chez quelqu’un avec Pépé. J’ai pensé que c’était

pour le cochon ; mais j’avais plus le temps d’attendre et

on s’en est revenu à Longeverne les deux, la vieille.

– Il n’était pas saoul, Lisée, quand tu l’as quitté ?

s’inquiéta la Guélotte.

– Oh ! ça non ! j’en suis sûr. Il n’était pas à jeun,

bien entendu, on avait bu un litre ou deux, mais, pour

dire qu’il était saoul, non, on ne peut pas dire qu’il était

saoul !

– C’est que j’ai rien que peur qu’il n’ait encore fait

des bêtises.

– Quoi ! Quelles bêtises veux-tu qu’il fasse ?

– Sait-on ? Les hommes saouls !...

Asseyez-vous toujours un moment. Il ne va sans

doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une

tasse de café ou une goutte ?

– On prendra une petite larme, histoire de trinquer.

La femme de Philomen s’assit sur le canapé, près de

la Mique qu’elle caressa, tandis que son mari se mettait

à califourchon sur une chaise.

Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le

fourneau contre le dossier du siège, puis extirpant de sa

poche de pantalon une vessie de cochon séchée et

bordée de tresse noire contenant son tabac, il bourra

méthodiquement et avec le plus grand soin son brûle-

gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux

allumettes de contrebande, collées l’une à l’autre, les

sépara, en frotta une contre sa cuisse, et alluma,

affirmant son profond mépris du fisc :

– Vive la régie de Vercel ! Si on n’avait pas celles-là

pour enflammer celles du Gouvernement, on pourrait

bien se brosser pour avoir du feu.

Sa femme, durant ce temps, s’inquiétait de la façon

dont pondaient les poussines de la Guélotte et du

nombre de petits qu’avait fait sa grosse mère lapine.

Philomen tirait des bouffées régulières de sa pipe.

Le poêle ronflait doucement, les minutes coulaient

comme une onde monotone, rien ne bougeait au dehors.

Dans son papotage avec la voisine, la Guélotte,

excitée, oubliait un peu que les aiguilles de l’horloge

tournaient.

Quand son culot, trois fois rallumé, s’éteignit

définitivement, que son verre fut vide, les dix coups de

dix heures sonnèrent, et Philomen, frappant deux

claques sur ses cuisses, se leva.

– Dix heures ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ce sacré

Lisée peut bien foutre ? Allons, il est temps d’aller au

lit. Demain, la charrue nous attend : nous avons une

« planche » à lever et le travail ne se fait pas tout seul ;

mais on reviendra sur le coup de midi pour voir ton

petit cochon.

– Vous en verrez deux, répondit la Guélotte en qui

remontait la colère, le petit et le gros qui doit ramener

l’autre. En vérité, je ne saurais dire quel est le plus

cochon des deux.

Ah ! le goûilland, le salaud, la sale bête !

Et sur le pas de la porte, en éclairant les voisins, elle

entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs

d’invectives violentes contre son ivrogne de mari qui ne

pouvait jamais rentrer de jour...

Une heure se traîna encore, puis une demie.

La Guélotte s’était couchée sur le canapé et avait

essayé de dormir, mais c’était bien impossible ; alors

elle s’était relevée, puis, de cinq minutes en cinq

minutes, était allée écouter à la porte si elle entendait

marcher sur la route, et, en fin de compte, résignée et

ronchonnante, elle tricotait sa chaussette tout en

poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la

façon dont elle se préparait à accueillir le retour de son

homme.

Le crissement des gros clous de souliers sur le pavé

du seuil la fit bondir à la cuisine, la lampe à la main,

pour éclairer l’entrée du maître.

Alors la porte s’ouvrit, et Lisée, magnifiquement

saoul, s’encadra dans le chambranle.

Il ne ramenait point de petit cochon, mais une

bretelle de cuir fauve suspendait à son épaule gauche un

fusil Lefaucheux à deux coups, tandis que, de la main

droite, il tenait une cordelette au bout de laquelle un

petit chien de trois à quatre mois tirait de toutes ses

forces vers les marmites.

– Ici, Miraut ! nom de Dieu ! ici, sacrée petite

rosse ! T’es pas pus pressé que moi, bégayait Lisée, la

langue pâteuse.

– Et le petit cochon ?

– J’ai pas dégoté ce qui me fallait, mais tu vois, j’ai

retrouvé un fusil et un chien. Ça pouvait pas durer plus

longtemps, cette comédie ! Lisée qui ne chasse plus !

allons donc !

La Guélotte, blanche comme un linge, figée comme

une statue, fixait tour à tour son homme et le chien.

– Fais à manger à cette bête, commanda Lisée : tu

vois bien qu’elle a faim !

– Et les sous ? décrocha enfin la Guélotte.

– Pisque j’te dis que j’ai racheté un fusil et un

chien !

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Doux Jésus, ayez

pitié de nous ! râla la femme en se tordant les bras.

Misère de moi d’avoir un pareil ivrogne ! Nous serons

un jour à la mendicité, oui, nous crèverons de faim, sur

la paille !

– Assez ! assez ! nom de Dieu ! ou je refous le

camp ! menaça Lisée.

– Mais, soulaud, qu’est-ce que tu boiras cet hiver,

puisque tu as déjà tout bu aujourd’hui les sous du

ménage ; qu’est-ce que je boirai, moi ?

– Tu te téteras, répliqua Lisée, philosophe.

– Ah oui ! tu peux bien plaisanter, grand voyou,

grande gouape, grand saligaud ! Point de cochon, point

de lard ; point de jambon, point de saucisses. Tu

mangeras ton pain sec, grand mandrin !

Cette réception n’était pas tout à fait du goût de

Lisée qui commençait à en avoir assez de ces injures et

de ces prophéties.

L’alcool, non cuvé encore, rallumait en lui ses vieux

sentiments batailleurs. Il était temps que sa femme

cessât, et il le lui fit bien comprendre dans une réplique

acerbe et virulente dont le ton ne laissait aucun doute

sur la qualité des actes qui allaient suivre.

– Et moi, qu’est-ce que je mangerai avec mon pain ?

continua-t-elle, gourmande.

– Tu mangeras de la m... nom de Dieu !... tonna-t-il.

La Guélotte se tut.

– Fais à manger à cette bête et vivement !

– Sale « viôce »1, ragea la femme, en bousculant le

chien.





1

Viôce, chien répugnant, rouleur et crotté.

Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de

Lisée.

Chapitre II



La Mique, qui avait été élevée jadis en même temps

que le vieux Taïaut, fit bon accueil au petit chien.

Affamé et las, le jeune Miraut, dès qu’il eut mangé

une petite terrine de soupe trempée avec de l’eau de

vaisselle, de la relavure, comme disait la Guélotte, vint

flairer de son mufle encore épais les petits chats

endormis. Sensible à la douce chaleur du poêle et de ces

deux êtres aux corps vigoureux et sains, dont il n’avait

aucune raison de se méfier, il se coucha sans hésiter à

côté d’eux et s’endormit.

La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant

qu’elle ne connaissait point encore, s’était levée sur ses

quatre pattes, et, le cou tendu, les yeux ronds, avait

suivi avec un immense intérêt ses évolutions par la

pièce. Le geste de confiance qu’il eut en s’étendant

auprès des chatons lui fut sans doute sensible : elle

augura bien de sa jeunesse ; sa maternité généreuse

pouvait s’étendre à celui-là qui, robuste et plus gros que

les jeunes minets, ne leur voulait cependant pas de mal.

Elle savait ce qu’il était, elle connaissait sa race, elle

l’adopta.

Légère, elle sauta de son canapé et s’approcha du

trio de bêtes dormant en tas. La langue râpeuse lécha

tour à tour Mitis et Moute, ses enfants, puis à deux ou

trois reprises, après l’avoir bien flairé, elle lécha de

même les poils du crâne du jeune toutou qui ne se

réveilla point pour autant et continua de reposer en paix

entre ses deux frères adoptifs.

Là-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son

pelage velouté, puis tranquille, calme et rassurée sur sa

géniture, elle fila par les chatières pour sa chasse

nocturne à l’écurie, à la grange et dans les hangars de la

maison.

Lisée mangea à même dans la soupière la potée de

soupe aux choux que sa femme avait tenue au chaud,

s’octroya sur un chanteau de pain d’une livre un

respectable bout de lard, ingurgita un demi-pot de

piquette et, l’estomac satisfait et la tête lourde, se

déshabilla puis se jeta sur le lit où, l’instant d’après,

ronflant comme un soufflet crevé, inaccessible au

remords, il reposait du sommeil des justes.

Cependant, furieuse, la Guélotte était montée se

coucher seule dans le lit de la chambre haute.

Au réveil, la situation restait, naturellement, fort

tendue. Lisée, décuité, éprouvait bien une certaine gêne

d’avoir agi sans consulter sa femme ; sacrifier ainsi

l’argent d’un cochon, c’était évidemment osé, enfin !...

d’autant plus que rien ne le pressait de se reprocurer un

fusil et un chien ! oh ! quoique !... Et puis, zut ! il fallait

tout de même, un jour ou l’autre, qu’il retrouvât

l’argent nécessaire à ce rachat indispensable. Donc, un

peu plus tôt ou un peu plus tard !...

Tout de même, il avait bu pas mal la veille et il se

sentait fautif.

La Guélotte se chargea de dissiper ses remords.

Dès le premier coup de l’angélus, debout en même

temps que ses poules, elle descendit et entra dans la

chambre du poêle où Lisée, pour temporiser, fit

semblant de dormir encore.

Mais la façon dont elle ferma la porte et fit claquer

ses sabots sur le plancher aurait réveillé un sourd. Lisée

fut bien forcé d’ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea

bon de prendre un air digne et sévère pour en imposer à

sa vieille.

L’autre s’aperçut de sa mine renfrognée.

Recommencer la scène de la veille, traiter son mari de

cochon et de soulaud, elle y pensait bien, certes, mais

elle savait que le chasseur avait la main leste ; elle

n’ignorait pas que, les lendemains de bombe, il avait

l’humeur peu accommodante et qu’elle risquait gros, si

elle dépassait certaines limites qui n’avaient, hélas !

rien de fixe, de recevoir une ou deux bonnes paires de

gifles, voire quelques coups de pied au derrière qui lui

rappelleraient une fois de plus que braconnier comme

charbonnier est maître en sa baraque, que c’est le mari

qui est fait pour porter la culotte, et que l’homme, nom

de Dieu ! c’est l’homme ! Elle se tourna donc contre

Miraut, lequel, à vrai dire, prêtait quelque peu le flanc

ou mieux le derrière à la critique, car, durant la nuit,

pris de besoins pressants, il s’était soulagé

abondamment et de toutes façons. Une borne odorante,

et d’une taille magnifique pour un tel animal, se dressait

devant le pied du buffet et une superbe rigole, avec lacs,

îlots et presqu’îles, s’allongeait du même buffet jusqu’à

la porte de la cuisine.

En contemplant ce désastre, toute la colère de la

Guélotte lui remonta au cerveau et, au lieu de garder le

calme boudeur et rancunier qui séait en l’occurrence,

elle s’en prit violemment au chien qui avait fauté et à

l’homme qui était le premier responsable dans cette sale

affaire.

– Tiens, regarde donc ce qu’elle a fait, ta rosse, et

comment elle a arrangé mon ménage, ce sera bientôt

une écurie ici !

Ce n’était pas assez de nous ôter le pain de la

bouche pour l’acheter, il faut que tu le laisses encore

tirer tout en bas par la maison.

– Hein ! quoi ? fit Lisée, comme arraché à de graves

réflexions.

– C’est de ta viôce que je parle, ta sale charogne de

chien ; ah ! je m’en vas te le balayer, moi, tu vas voir !

Et, s’élançant sur le coupable encore endormi, la

matrone lui lança, à toute volée, son pied dans les côtes.

– Boui ! boui ! vouaou ! s’exclama plaintivement et

en sautant de côté le petit chien, tandis que ses deux

camarades chats, subitement réveillés eux aussi,

faisaient leurs dos bossus, brandissaient leurs jeunes

moustaches et juraient en montrant les dents, croyant

que la patronne en voulait à toutes les bêtes de la

chambrée.

– Tu vois, renchérit la Guélotte, avec une mauvaise

foi évidente, il épouvante encore mes petits chats. Pour

sûr qu’ils vont quitter la maison et nous serons dévorés

par les souris !

– Fous-moi la paix, nom de Dieu ! répliqua Lisée,

révolté d’une telle injustice et de tant de lâcheté, et ne te

venge pas sur une bête sans défense.

S’il a pissé ici, c’est pas de sa faute, c’est de la

tienne. Tu aurais dû laisser la porte de la cuisine

entr’ouverte, il serait allé à l’écurie ou à la remise ; il ne

peut pas passer par les chatières, lui. D’ailleurs, c’est

une bête propre, on me l’a dit, et cette nuit je l’ai

entendu pleurer : c’était sûrement pour qu’on lui

ouvre...

– Alors pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

– Pourquoi ? pourquoi ? est-ce que je me

souvenais ? Et puis, si on te le demande, tu diras que tu

n’en sais rien.

Maintenant, continua-t-il en sautant du lit, rêche et

menaçant, si tu as quelque chose à dire, sors-le, mais

tâche que je t’y reprenne à toucher à mon chien quand il

n’aura pas fait de mal.

Une bête gentille et douce qui a dormi toute la nuit à

côté des chats sans qu’il y ait eu entre eux la moindre

histoire ! Et tu viens me dire que c’est lui qui les a

épouvantés, comme si ce n’était pas toi, espèce de

rosse, avec tes grognements de truie qu’on saigne.

Recommence que je te dis ! recommence si tu as envie

que je te « bredouche ».

– Doux Jésus ! attesta la Guélotte : être fichue à la

porte de chez soi par un chien ! Cochon ! marmonna-t-

elle entre ses dents, va, tu me le paieras, et plus d’une

fois !

Vers midi, comme Lisée et sa femme achevaient,

sans dire mot, de manger leurs pommes de terre, un

bruit de souliers ferrés cria sur le seuil et la porte de la

cuisine s’ouvrit bruyamment. Les jeunes chats qui

jouaient à coups de patte, couchés sur le canapé,

s’arrêtèrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui

mangeait des épluchures derrière la chaise de son

maître, dressa subitement son petit mufle.

– Wrraou ! bou ! bou ! s’exclama-t-il d’un ton

cependant encore timide et incertain.

– Qu’est-ce que j’entends ? interrogea Philomen,

petit homme nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il

l’avait promis, venait voir le cochon annoncé.

– Tiens, le voilà, le cochon, ragea la Guélotte en

désignant de l’oeil son mari.

– T’as donc ramené un chien ? questionna le

chasseur, en tordant du pouce et de l’index sa forte

moustache blonde. Ben ! elle est bonne, celle-là. Il ne

se gêne pas, le gaillard, il fait déjà le malin, on voit bien

qu’il se sent chez lui.

– Parbleu, elle est la maîtresse ici, cette viôce-là,

reprit la femme.

– On ne te demande pas la messe, à toi, coupa Lisée.

Viens ici, viens, mon petit Miraut !

– Sacrédié, mais c’est un tout beau ! continua

Philomen.

– Et intelligent, renchérit Lisée. Je crois que ça fera

un crâne chien ! C’est Pépé qui me l’a fait avoir. Il

vient de la chienne du gros de Rocfontaine, une pure

porcelaine qui a été couverte par un corniau, mais, tu

sais, un bon corniau, un premier chien, un lanceur

épatant.

– Quand les corniaux se mêlent d’être bons, il n’y en

a pas pour leur damer le pion.

– Viens faire voir ta gueugueule, mon petit !

– Oui, oui, une gueule noire, il est robuste ; les dents

sont bien plantées, l’oreille est double, l’attache est

nerveuse et il a l’os du crâne pointu, signe de race.

– Et regarde-moi ce fouet ! ajouta Lisée ; hein, est-

ce fin ! Ah ! oui, une belle bête.

– Une belle robe aussi, ma foi ! blanc et feu avec les

taches brunes sur les flancs, c’est rare !

– Et puis, il sera bon, tu sais, sûrement ; ce sera le

meilleur de la portée ! C’est la mère elle-même qui l’a

choisi !

Oui, quand la chienne a eu fait ses petits, le gros, qui

connaît tout ce qui a rapport à ça et qui ne voulait lui

laisser que les bons, a attiré un instant la mère à la

cuisine pendant qu’il faisait transbahuter toute la petite

famille sur un sac dans la pièce voisine.

Tu sais alors ce que font les mères ?

– Je l’ai entendu dire.

– Quand elles retournent à leur niche et qu’elles ne

trouvent plus leur marmaille, elles se mettent à la

chercher, naturellement, et elles ont vite fait de la

retrouver.

– Si elles ont vite fait, à qui le contes-tu ? Quand la

Cybèle que j’avais avant ma Bellone avait déballé et

que je lui tuais tous ses petits, si je n’avais pas bien soin

de les enfouir à trois pieds dans la terre, elle allait les

décrotter et me les ramenait un à un à la niche, tous

claqués comme de juste. Bien mieux, ma vieille

branche, un jour, à la chasse, toute prête à mettre bas,

elle nous avait suivis quand même. La marche, la

course, l’ont avancée tant et tellement qu’en plein

lancer elle a été prise des douleurs. Cette crâne bête a

fait deux petits, les a cachés, a repris la chasse derrière

les autres chiens et, quand nous sommes revenus à la

maison, elle est allée chercher ses deux chiots à

l’endroit où elle les avait déposés trois heures

auparavant. Elle a dû faire deux voyages, car elle n’en

pouvait ramener qu’un à la fois entre ses dents, pendu

par la peau du cou.

L’un d’eux a péri, mais l’autre, faut croire qu’il était

costaud, a vécu et je l’ai élevé. C’est çui que j’ai donné

au médecin de Sancey, un bon suiveur.

– Oui, reprit Lisée, mais tu sais comment on

reconnaît ceux qui seront les meilleurs nez et qu’il faut

garder de préférence ?

– Oui, je me rappelle, attends voir !

– Mon vieux, on s’arrange comme je t’ai dit

qu’avait fait le gros et les chiennes viennent les

reprendre pour les reporter à leur couche. C’est là,

alors, qu’il faut se fier au flair de ces braves bêtes. Elles

voudraient bien emmener tous à la fois leurs

nourrissons, mais bernique ; là, c’est comme au trou

pour passer : chacun son tour. Alors, elles les sentent,

les lèchent, les relèchent, les bousculent, les flairent, les

reniflent bien l’un après l’autre, et puis elles se

décident, et alors, mon ami, le premier qu’elles

empoignent entre leurs dents, tu peux être sûr que ça

sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez

excellent, au corps râblé et fin, à la patte solide, un

maître chien, quoi.

– C’est Miraut que la chienne a repris le premier

dans le tas. Voilà ce qui m’a décidé définitivement.

Je savais bien, au fond que j’avais toujours le temps

de retrouver un chien, mais en dégoter un comme çui-là

ça n’arrive pas tous les jours ; d’autant que le gros qui

est un bon type et un vieux copain à Pépé, un homme

qui sait ce que c’est que d’aimer la chasse, m’a dit

comme ça, quand je lui demandais combien qu’il en

voulait :

– Allons, Lisée, tu veux rigoler, j’suis pas marchand

de chiens, moi ! Tu vendrais un chien, un jeune chien à

un chasseur qui en aurait « de besoin », toi ?

– Jamais ! que j’ai répondu, mais, la civilité...

– Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le

premier lièvre qu’il te fera tuer, nous le boulotterons

ensemble, toi, Pépé et moi.

C’est-y entendu ?

– Vas-y ! que j’ai répliqué, et on s’a serré la louche.

Maintenant, que j’ai ajouté, voici cent sous pour ta

gosse, pour s’acheter ce qu’elle voudra, « pas que » je

vois bien que ça lui fera mal au coeur de quitter son

petit toutou. Mais, elle peut être tranquille, il ne sera

pas malheureux chez nous, et bien soigné ; mes chiens à

moi, c’est des amis et je verrais un cochon qui touche à

un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire

souffrir les bêtes, j’y casserais la gueule.

– Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si

j’avais connu le salaud qui, l’année passée, a fichu un

coup de trident à ma Bellone, je voulais lui repayer son

coup de fourche, moi, et avec usure.

– Éreinter une bête sans raisons, ou parce qu’elle a

lapé l’assiette d’un chat, ou gobé un oeuf dans un nid,

c’est être trop brute ou trop lâche ! Si mon chien fait

des sottises, je suis solide pour les payer, j’ai jamais

refusé de rembourser les dégâts quand c’était prouvé,

comme de juste.

Mais, mes bêtes, c’est la même chose que mes

gosses, je ne veux pas que quelqu’un d’autre que moi y

touche. C’est moi qui juge quand ils ont besoin d’une

taloche ou d’une correction, et on sait que je ne la leur

ménage pas, s’ils la méritent ; seulement nous autres,

on sait ce qu’on fait quand on tape et on ne risque pas

d’estropier ni de donner un mauvais coup.

– Voilà ! Si on buvait une goutte, proposa Lisée.

J’t’ai pas seulement remercié de m’avoir ramené mon

sac de sel. Et ta mère brebis, en es-tu content ?

– Oui, bien content, et tu sais que je ne l’ai pas

payée trop cher. J’ai de quoi les hiverner comme il faut,

elle et ses agneaux ; au printemps les moutons seront

bons à vendre, ils me repaieront plus que je n’ai donné

pour les trois et j’aurai la mère de bénéfice. Mais tu as

racheté un fusil aussi, que je vois.

– J’ai racheté le « Faucheux1 » du père Denis, il ne

peut plus chasser, lui ; c’est la vue qui baisse et les

jambes qui ne vont pas ; mais son flingot est presque

neuf : les canons sont solides, les batteries (écoute)

sonnent comme des clochettes d’argent et il est choqué

du coup gauche, ça fait qu’on peut tirer de loin.

– Tu l’as payé cher ?





1

Lefaucheux.

– Trente francs ! c’est pour rien. Quand je songe que

j’ai vendu le mien trente-cinq, plus une tournée à

Jacquot de sur la Côte qui braconne de temps en temps

autour de sa ferme... sûrement il ne valait pas çui-là.

Tu vois bien que ma femme n’avait pas de raisons

pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de

l’eau chaude.

– Ah ! les femmes !

– À la tienne ! mon vieux.

– À la tienne !

– Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller

mes savates !

– Ah ! il n’a pas fini de t’en bouffer des chaussettes

et des croquenots et des tire-jus, tu veux encore

entendre plus d’une chanson de ce côté-là.

– Je suis là pour répondre un peu, et puis ça lui

apprendra, à la bourgeoise, à laisser tout traîner et sens

dessus dessous.

Quand il aura bouffé la moitié de son trousseau,

peut-être qu’elle rangera le reste !

– Qu’il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer

son nez dans mon linge ! menaça la Guélotte.

Philomen sourit et Lisée ne répondit pas, mais il

siffla un coup et le chien, les voyant se lever, vint tout

joyeux gambader sur leurs pas.

– Allons, mon vieux Miraut, annonça Lisée, je vais

te montrer ton domaine maintenant ; nous allons partir

au bois faire quelques fagots. Rien de tel que l’air du

bois pour vous remettre d’aplomb quand on a la grosse

tête.

Chapitre III



– Crois-tu, confia la Guélotte à sa voisine, la grande

Phémie, dès que Lisée, Miraut et Philomen furent

partis, crois-tu que mon grand ivrogne m’a encore

ramené une « viôce » à la maison !

– Y a bien pitié à toi ! concéda l’autre qui n’aimait

guère que ses poules.

– Si encore on avait le moyen ! Mais nous avons

déjà tant de maux de nouer les deux bouts. Doux Jésus !

Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! et il va rechasser,

reprendre des permis, des actions ; dépenser des sous à

acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de

toutes sortes et se faire repincer quand la chasse sera

fermée, « pasque », j’le connais, ce grand mandrin-là, il

ne pourra pas se tenir de braconner.

La grande Phémie qui était vieille fille et, selon

toutes présomptions, vierge et martyre, comme disait

Philomen, balança son goitre, tel un canard son jabot

gonflé de pâtée, puis secouant sa petite tête d’oiseau,

émit cet aphorisme de laide que les événements ne lui

avaient sans nul doute jamais permis de vérifier

expérimentalement :

– Les hommes, c’est tous des cochons !

Ensuite de quoi elle songea à ses chères gélines et

émit au sujet de leur sécurité future quelques craintes

inspirées par l’annonce du voisinage de ce jeune et

dangereux carnassier.

– Les petits chiens, ça mord tout, ça bouffe tout !

J’ai bien peur que ta sale murie ne s’en vienne rôder

autour de ma porte, épouvanter mes poules, les

empêcher d’ouver1, les faire se sauver ailleurs et me les

saigner.

Tu sais bien, le Turc du Vernois, chaque fois qu’il

passe au pays, il fait le tour des écuries et il nettoie tous

les nids : il s’en paye des omelettes !

– Pourvu que le sien ne s’y mette pas, espéra la

Guélotte qui voyait les nuages noirs s’accumuler sur sa

maison.

– Ah ! les jeunes chiens, tu sais, renchérit la vieille,

il faut faire bien attention à eux et ne pas les manquer.

Si tu vois le tien fouiner vers tes nids, fous-lui des

coups de trique, autrement c’est fichu ! Ah ! ton homme

aurait bien mieux fait de ne pas se saouler hier et de te

ramener un petit cochon.



1

Ouver, pondre, faire son oeuf.

– Las moi ! se lamenta la Guélotte, accablée.

– Et s’il se met à les manger, les poules, ou à saigner

les lapins, ou à courser les moutons ? Le Cibeau du

maître d’école, celui qu’il a vendu à des messieurs de

Besançon, lui en a fait payer pour plus de cent francs

dans une année. On a beau avoir des sous, toucher des

mandats du gouvernement, et faire les écritures de la

« mairerie », gn’a ben fallu qu’il s’en débarrasse de sa

sale rosse sans quoi les gens allaient faire des pétitions

et le dénoncer tous les quinze jours jusqu’à ce qu’on lui

foute son changement.

La Guélotte blêmissait. La perspective de toutes ces

histoires, cette évocation des malheurs futurs poussée

au noir encore par la méchanceté de la Phémie la

révoltaient contre ce qu’elle appelait la bêtise et

l’égoïsme de son homme.

– Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir,

dans quelle position va-t-il nous mettre ? Et dire qu’il

ne m’a même pas demandé avis ! J’suis donc la

dernière des dernières : ah ! la grande vache ! la grande

fripouille ! Mais ils n’ont pas fini, son sale Azor et lui,

j’te leur en foutrai des soupes claires et des pommes de

terre cuites à l’eau, et s’ils deviennent gras, ça ne sera

pas de ma faute !

– Tu devrais tâcher de lui faire crever sa rosse,

insista la vieille teigne, c’est bien facile ! J’vais te dire

comment on s’y prend : tu n’auras qu’à lui donner une

éponge grillée dans du beurre ou dans du saindoux ; une

fois frit, cela se réduit à presque rien ; comme cela sent

bon la graisse, ces voraces-là te bouffent ça d’une seule

goulée sans se douter de rien ; mais l’eau de leur

estomac fait regonfler la machine ; au bout de quelque

temps ça tient toute la place, ça ne peut plus passer ni

d’un côté ni de l’autre et ils crèvent étouffés, les sales

goulus !

Et va-t’en chercher de quoi le Médor est claqué et

courir après celui qui a fait le coup !

La Guélotte réfléchissait.

– Oui, évidemment, le moyen proposé était excellent

pour se débarrasser de cet hôte encombrant, mais il

n’était pas sans danger, quoi qu’en dît la Phémie.

Lisée aimait ses chiens.

Dans sa longue carrière de chasseur il en avait vu de

toutes sortes et de toutes couleurs : il en avait eu un – il

y a bien longtemps de ça – mangé du loup ; un autre

décousu par un sanglier, un troisième qui s’était tué en

poursuivant un lièvre qu’il serrait de trop près : tous

deux, le capucin le premier et le chien immédiatement

derrière, avaient sauté dans une sorte de précipice et le

chasseur avait dû descendre au moyen de cordes pour

remonter les deux cadavres ; il en avait eu un qui avait

suivi une chasse au tonnerre de Dieu et qu’on n’avait

jamais revu : perdu, tué, volé ? Nul ne savait ! Lisée

avait eu bien du chagrin chaque fois qu’un tel malheur

lui était advenu, il avait même pleuré sur quelques-uns

de ces braves toutous qui étaient de francs et joyeux

compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours,

avec une sorte de piété amicale, enterrés dans un petit

coin de son verger où l’herbe poussait à chaque

printemps plus verte et plus drue.

Mais, jamais, non jamais il n’avait été aussi furieux

que le jour où son vieux Finaud s’en vint râler à ses

pieds, empoisonné.

Ah ! oui ! ce n’était pas oublié ! Maintenant encore,

quand on évoquait la chose, ses veines du front se

tendaient ainsi que des câbles et ses poings serrés

s’arrondissaient comme des maillets, prêts à cogner.

Quant à la canaille qui lui avait lâchement assassiné

son chien, il avait bien fallu qu’il la découvrît. Après

une enquête aussi minutieuse que lente et discrète,

d’insidieuses questions au pharmacien et au boucher,

des observations sans nombre, il avait réuni un

irréfutable faisceau de preuves contre le bandit, la

crapule qui tuait les bêtes en leur donnant à manger, le

lâche hypocrite qui n’osait pas l’attaquer en face. Il

avait longtemps attendu son heure, différant la

vengeance jusqu’au moment où l’affaire serait presque

oubliée et où l’autre n’y penserait plus.

Et puis, un beau soir que son empoisonneur était

parti en course au village voisin, Lisée, sans être vu,

était venu s’aposter pour l’attendre au coin du bois du

Teuré. Quand il arriva, le chasseur l’aborda carrément

sur la route, se nomma : C’est moi Lisée ! puis lui

rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita

d’assassin et de lâche, et, après l’avoir largement

souffleté, le colleta.

Et alors, la colère, comme un torrent trop longtemps

endigué, remontant du plus profond de son coeur, il

avait administré au chenapan une de ces tournées

fantastiques, une de ces volées de coups de pied et de

coups de trique si terrible, que l’autre, cabossé, meurtri,

tâlé, éborgné, en avait été plus de quinze jours avant

d’oser sortir et ne s’était jamais vanté de la chose.

Mais pas un chien n’avait péri depuis au village : la

leçon avait profité.

– Empoisonner Miraut ! Lisée n’aurait ni trêve, ni

repos avant d’avoir découvert l’assassin. C’était courir

un trop gros risque, se vouer à une existence plus

infernale encore, car alors, nulle journée ne se passerait

sans insultes, ni gifles, ni coups de pied quelque part.

Et puis, on a beau ne pas aimer les bêtes, ce n’est

pas drôle tout de même, pensait la Guélotte, de les voir

devant vous se tordre et se retordre, ne hurler que

lorsque la douleur leur tord les boyaux et vous bourrer

des yeux, des yeux à vous tourner les sangs et à vous

décrocher les foies.

Ah ! le vieux Finaud !

Il était rentré, plein comme un boudin, après une

tournée apparemment fructueuse dans le village. Même

que ça ne sentait pas la rose quand il se lâchait et on

l’avait fourré tout de suite à l’écurie où il passerait en

paix sa nuit de digestion.

– Il s’est nourri, disait en riant Lisée ; sûrement qu’il

aura dû bouffer quelque mondure de vache1 ou quelque

ventraille de mouton.

Mais le lendemain, quand le chasseur s’en était allé

à l’écurie pour délier les bêtes et les conduire à

l’abreuvoir, ç’avait été une autre histoire. Le chien qui

souffrait déjà, mais se taisait stoïquement, avait voulu

aller à lui et, comme d’habitude, lui dire bonjour en se

dressant contre ses genoux pour le lécher et jappoter. Il

avait à peine pu se lever sur ses pattes de devant, le

train de derrière paralysé refusait déjà tout service, les

jambes étaient raides.

Alors la bête étonnée, furieuse et désespérée, avait



1

Mondure, délivrance.

hurlé un long coup de souffrance et de rage.

Et Lisée, affolé, abandonnant les vaches, avait pris

son chien dans ses bras, l’avait transporté dans la

chambre du poêle et déposé sur un coussin, auprès du

feu. Là, il l’avait examiné, lui avait ouvert la gueule,

soulevé la paupière, regardé l’oeil qui était encore assez

clair. Il avait vu tout de suite.

– Cré nom de Dieu ! Mon chien est empoisonné !

Va vite traire les vaches que je lui fasse prendre du lait !

Finaud avait difficilement avalé le lait, contrepoison

trop peu énergique, puis il était retombé dans son

abattement douloureux ; son poil se hérissait, ses yeux

s’injectaient de sang, se troublaient, il haletait de fièvre

et tremblait de froid.

– Qu’est-ce qu’il a bien pu manger, bon Dieu de bon

Dieu ? rageait Lisée : si je le savais seulement !

Et Philomen était venu.

– Faut le faire dégueuler ! avait-il ordonné. Je vais

chercher de l’huile de ricin. On les sauve souvent avec

et j’en ai toujours à la maison.

Lisée avait desserré les mâchoires déjà raides de son

vieux chien pendant que son ami, avec des précautions

fraternelles, ingurgitait au patient un grand demi-verre

du visqueux breuvage.

Sans doute, il était trop tard. Le poison (de la

strychnine probablement), avalé dans un morceau de

viande, n’avait produit son effet que tard, lorsque la

digestion était déjà en train. Il aurait fallu être là alors,

se douter et s’y prendre immédiatement. Mais le

pouvait-on ? Il était probable que cela avait dû débuter

par de fortes coliques et un chien ne se plaint pas de

coliques. Toute souffrance qui n’a pas une cause directe

et visible le laisse étonné et muet. Il fallait vraiment que

les douleurs devinssent atroces pour que la bête hurlât

par intervalles. Car les crises, comme tétaniques, de

raidissement, étaient, après l’absorption de l’huile,

devenues plus rares et l’oeil semblait aussi s’être

éclairci. Finaud s’était même levé tout seul et il avait

tenté de remuer la queue en regardant son maître. Mais

il se recoucha aussitôt tandis que Philomen et Lisée et

les amis qui étaient venus faisaient gravement cercle

autour de lui. Il faut avoir vu ces fronts plissés, ces

yeux inquiets, ces grosses mains tremblantes pour

comprendre tout ce qui peut, malgré la rudesse

apparente ou réelle, fermenter de bon levain sous ces

écorces tannées et dans ces coeurs frustes de paysans.

Lorsque reparurent les crises et que le chien, en se

raidissant, se prit à hurler, leurs yeux devinrent

humides, brillants ; l’on sentait en eux de la douleur et

de la colère, et plus d’un qui n’osait se moucher, de

crainte de paraître bête, avala silencieusement une

larme en mordant sa moustache.

Quand, après douze heures atroces d’agonie, le

vieux Finaud, vers six heures du soir, trépassa dans une

crise terrible, ils partirent tous, l’un après l’autre, sans

rien dire, les épaules voûtées et le dos rond, tout bêtes

de cette douleur contre laquelle rien ne les avait

cuirassés, tandis que Lisée, sur son canapé1, la tête dans

les mains, pleurait silencieusement son chien.

– Ah ! que non ! La Guélotte ne voulait plus de ces

scènes-là chez elle, sans compter qu’un chien de chasse,

ça vaut des sous, surtout quand c’est dressé. Non, ce

qu’il fallait, c’était simplement harceler sans trêve les

deux êtres, les deux alliés, ses deux ennemis : son mari

et le chien ; les faire souffrir l’un par l’autre, chercher si

possible à les amener à se détester, mettre Lisée en

colère contre Miraut ou profiter d’une de ces rages que

provoquerait sûrement le dressage pour exaspérer son

homme, le dégoûter de sa rosse et la lui faire tuer, ou

donner, ou vendre encore, ce qui serait tout profit pour

le ménage.

Oh ! elle trouverait bien ! D’abord, elle allait

dorénavant laisser les ordures en place : le patron les



1

Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans la chambre

du poêle, prés du fourneau, un canapé plus on moins moelleux où l’on se

repose fréquemment après le dîner du soir.

enlèverait lui-même si ça lui disait ; quant à la soupe,

elle serait maigre et que ce sale cabot de malheur

s’avisât de toucher au linge, aux chaussures ou aux

vêtements ; qu’il s’avisât de courir après les poules et

de « coucouter » les oeufs ! Le manche à balai était là,

peut-être, et le fouet aussi, et son homme n’aurait rien à

dire là contre, c’était du dressage, quoi ! on ne peut pas

se laisser dévorer par une bête ! Et au besoin elle

jouerait au braconnier de bons tours dont elle accuserait

le chien. Lesquels ? elle ne savait pas encore, mais elle

trouverait certainement.

Ah ! il faudrait bien qu’elle obtînt l’avantage enfin

et qu’il disparût, l’intrus qui s’était introduit à la faveur

d’une saoulerie. Lisée n’aimait pas les scènes ; il en

entendrait des plaintes et elle te lui en servirait des

lamentations de Jérémie, comme il disait, et plus qu’à

son saoul, mon bonhomme, espère ! Il aimait à être

propre, il en aurait du poil de chien sur ses habits, et il

chercherait les brosses, et s’il y avait d’aventure du

linge de rongé à la maison, ce seraient ses mouchoirs à

lui, et ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire

raccommoder ça où il voudrait, chez le cher ami qui lui

avait déniché son animal. Ah ! on verrait bien qui est-ce

qui se fatiguerait le premier de la viôce et qui c’est qui

parlerait le plus tôt de la ramener à ce grand ivrogne de

Pépé ou à ce propre à rien de gros de Rocfontaine.

Chapitre IV



Lisée n’eut pas besoin de réitérer son invitation à la

promenade. Dès qu’il eut vu son maître se diriger vers

la porte, Miraut, avant lui, s’y précipita, et avec un tel

enthousiasme qu’il s’empâtura dans les jambes du

chasseur et manqua de le faire piquer une tête en avant,

à la grande joie de la Guélotte, qui ricana :

– S’il pouvait seulement lui faire ramasser une

bonne bûche et lui cabosser le nez comme je

voudrais !...

Mais Lisée, bonne pâte, ne fit pas semblant

d’entendre. Il sourit à son toutou et, penché sur lui,

peut-être simplement pour faire rager sa femme et lui

prouver que son affection n’était point amoindrie, se

mit à lui parler avec une sorte de zézaiement maternel :

– Que n’est-i content ce petit ciencien de sortir avec

son papa Lisée ?

– Rrr aou, répondait Miraut en lui léchant le nez.

– Qu’on va-t’i serser des yèvres ?

– Bou ! bou ! reprenait le petit chien.

– Grand idiot ! ricanait la femme tandis qu’ils

gagnaient la porte tous deux, l’un gambadant, la gorge

pleine d’abois joyeux, l’autre riant silencieusement

dans sa barbe de bouc.

Miraut avait compris le sens général des paroles de

Lisée. Il savait qu’on allait sortir et courir et jouer ; la

direction de la porte prise par son maître lui confirmait

d’ailleurs cette merveilleuse promesse. Il est deux séries

de mots que les jeunes chiens saisissent extrêmement

vite : ceux qui servent à les appeler à la pâtée, ceux qui

les invitent à prendre leurs ébats au dehors. Ces mots

correspondent à la satisfaction des deux grands besoins

primordiaux des jeunes bêtes domestiquées : la

nourriture et le mouvement. Tous leurs instincts sont

donc perpétuellement tendus vers l’accomplissement

des actes qui sont liés à ces deux fonctions. Plus tard,

avec d’autres besoins, naissent d’autres aptitudes, et

Miraut, en particulier, arriva à ouvrir toutes portes non

verrouillées, mais il se refusa obstinément à apprendre à

les fermer. D’ailleurs, dans la maison de sa mère, peut-

être grâce à ses leçons, avait-il déjà appris à

reconnaître, parmi le bafouillage humain, les syllabes

magiques qui présagent la venue de la gamelle de soupe

ou qui donnent la clef des champs.

Lisée n’en fut pas moins attendri de cette marque

d’intelligence qui lui permettait de fonder sur les

aptitudes de son chien les plus belles espérances.

Il décida qu’on prendrait la ruelle jusqu’au centre du

village et que, de là, on suivrait dans toute sa longueur

la voie principale, de façon que le chien pût avoir une

idée d’ensemble du pays qu’il allait habiter.

Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas

marcher tout seul.

Dès que Miraut, en coup de vent, se fut précipité

dans la cour, toutes les poules, effarées de cet être

qu’elles n’attendaient point, s’enfuirent et s’envolèrent

à grands cris et grands fracas, tandis que le coq, les

plumes hérissées, la crête au vent, piaillait des roc-cô-

dê ! menaçants et furieux, tout en se retirant, lui aussi,

avec prudence.

Miraut, un peu étonné de tout ce vacarme qui

l’enchantait et de ce mouvement de retraite qui

l’encourageait, allait peut-être transformer en offensive

vigoureuse son élan en avant, lorsqu’un mot du maître,

haussant le ton, le rappela à lui :

— Ici ! Veux-tu bien !... petit polisson ! Faut laisser

les poules tranquilles ! Allons, viens ici !

Comprenant qu’il avait peut-être fauté, Miraut,

quêtant un pardon et une caresse, vint se dresser contre

les genoux de Lisée, puis, absous d’une chiquenaude

amicale, repartit aussitôt.

Un petit bâton sollicita son attention : il s’en saisit

et, en travers de sa gueule, la tête haute, le porta

fièrement jusqu’à la première bouse de vache, pour

laquelle il l’abandonna sans hésiter.

— Sale ! petit sale ! veux-tu bien lâcher ça, gronda

Lisée.

Miraut, légèrement étonné du peu de goût de son

maître, laissa tomber cette galette de bouse qui sentait

pourtant si bon et allait chercher autre chose, quand il

tomba tout à coup en arrêt, roide, entièrement

immobile, figé sur ses quatre pattes.

– Allons, viens-tu ? reprit son maître.

Mais Miraut ne bougeait pas.

– Viendras-tu donc, traînard ! accentua Lisée.

Mais Miraut se fichait de la parole du maître et, sans

plus remuer qu’une souche, semblait médusé là, par

quelque effrayant spectacle.

– Quoi, qu’est-ce qu’il y a donc ? interrogea le

chasseur en jetant les yeux dans la direction vers

laquelle Miraut regardait toujours.

– Ah ! c’est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il.

Viens voir ici ma Bêbê ! Ah ! on ne le connaît pas

encore, çui-là ! Allons, viens voir, viens, j’vas te

présenter.

La chienne, en découvrant deux rangées superbes de

crocs et en plissant le nez, sourit au chasseur, puis

s’approcha de lui, frétillant du fouet et tortillant du

derrière.

C’était la chienne de l’ami Philomen : elle avait

souvent chassé de compagnie avec le vieux Taïaut ainsi

qu’avec son maître et s’étonnait à juste titre de ce

nouvel arrivant.

Lisée flatta la bête et appela Mimi.

En se tordant et se rasant, ce qui indiquait à la fois

du plaisir et de l’appréhension, il s’approcha du groupe.

Et la chienne, le poil du dos hérissé comme une

brosse de chiendent, hautaine, les crocs montrés, le

toisa de toute sa hauteur.

– Allons ! allons ! calma Lisée d’une voix

conciliante, allons ! tu vois bien que c’est un petit ; ne

lui fais pas de mal, voyons, puisque j’te dis que c’est un

gosse et que vous allez faire une paire d’amis.

Miraut, à la dérobée, reniflait la chienne, qui, elle,

toujours digne et grave et sévère, l’inspecta

minutieusement sur toutes les coutures et pertuis. Son

nez, en effet, plus ou moins plissé, ce qui témoignait du

mépris, de la surprise ou de la sympathie, se promena

de la gueule pour sentir ce qu’il avait mangé, au ventre

pour y reconnaître la litière ou les compagnons, et

ailleurs pour en discerner le sexe.

Quand elle fut bien convaincue par deux inspections

complémentaires que c’était un mâle, son poil

s’abaissa, ce qui indiquait que la colère, la méfiance et

la crainte étaient abolies. Et elle se laissa

complaisamment lécher la gueule par Miraut qui flattait

en elle une puissance redoutable.

– Allons, c’est très bien, conclut Lisée en lui

donnant une petite tape d’amitié sur la tête ; vous voilà

copains comme cochons, à présent.

Et il la laissa, la queue frétillante, reprendre sa

flânerie par les buissons et les haies, en quête d’os jetés

ou de toute autre pitance plus ou moins haute en odeur

et en goût.

On continua la traversée. Mais pas un azor du

village, du roquet de l’abbé Tatet au semi-terre-neuve

de l’épicière, n’omit de venir mettre son nez sous la

queue de Miraut pour faire connaissance.

On les voyait s’amener tous, un sentiment de

surprise dans l’oeil et dans le mufle, humbles et

hésitants ou raides et rapides selon leur taille et le sens

de leur force. Et ce furent des stations sans nombre dont

riait Lisée tout en blaguant avec les voisins et en

expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un

chien. Toutes ces rencontres furent favorables au

nouvel arrivant, sauf toutefois la dernière, qui se trouva

être un peu tendue.

Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille

hargneuse qui avait façonné son chien à son image,

accueillit le passage de Lisée et de son commensal par

sa bordée ordinaire et rageuse d’abois. Comme Miraut,

déjà rassuré par la bonne réception des autres

camarades du village, s’en allait vers lui, le poitrail

haut, l’oeil clair, la queue frétillante pour une salutation

cordiale, l’autre, plus furieux que jamais, les babines

méchamment troussées, se précipita pour le mordre,

certain qu’il croyait être de prendre sur celui-là, plus

faible, sa revanche des injures et des mépris dont

l’accablaient les autres toutous du pays. Car les

indigènes chiens de Longeverne, libres pour la plupart

et vivant au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier

puant le renfermé, le moisi et la vieille pisse.

Miraut, sans défiance et quasi désarmé, eût, sans nul

doute, écopé d’un coup de dent, d’autant que Lisée,

pour la centième fois de la journée, expliquait à son

ami, le cordonnier Julot, la généalogie de son chien et

ne prêtait guère attention à la querelle, quand la

Bellone, à laquelle on ne pensait point, et qui, ayant

terminé sa petite ronde, rejoignait Lisée, pressentant

qu’il allait au bois, se trouva là, juste à point pour

empêcher un abus de force aussi traître que peu

chevaleresque du roquet.

Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prêtes

à l’attaque, elle se jeta tout à coup devant Miraut,

coupant l’élan de Souris, le défiant de sa puissante

mâchoire, puis, prenant à son tour l’offensive, se

précipita sur l’insulteur et lui pinça vigoureusement le

derrière.

L’autre n’attendit point son reste et, hurlant,

décampa à toute allure, poursuivi par la chienne, qui lui

serrait toujours durement la peau, tandis que tous les

voisins se retournaient, surpris et interloqués de cette

intervention si spontanée et si inattendue.

Miraut, reconnaissant, vint lécher les babines de sa

protectrice qui, calme et digne, se laissa remercier,

assise sur son derrière, l’oeil encore tout plein d’éclairs

de colère et le fouet frémissant.

– Hein ! tu vois, constata Lisée ; elle sent déjà que

ce sera un crâne chien, un bon camarade, et qu’ils

feront plus d’une partie ensemble. Elle le défend

comme si elle était sa mère.

– Si ton chien était aussi bien une chienne, remarqua

son interlocuteur, elle ne l’aurait pas protégé. Entre

elles, ces charognes-là ne peuvent pas se sentir, tandis

que des mâles s’accordent parfaitement.

– Sauf quand il y a une chienne en folie dans le

pays.

– Oh ! dans ce cas-là, reprit le cordonnier, il n’y a

pas que les chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux,

sur les hommes, l’avantage de tout oublier quand c’est

passé, tandis que j’en connais, et toi aussi, qui, pour des

sacrées morues de rien du tout, plus décaties maintenant

qu’un tronc vermoulu, et pas même bonnes à laver la

buée, se saigneraient encore en souvenir de ce qui s’est

passé il y a peut-être plus de trente ans.

– Pourtant, insista Lisée, il y a des chiens chez qui

ça dure : ainsi le Turc du Vernois et le Samson de

Salans n’ont jamais pu se sentir ni se rencontrer sans se

foutre la pile.

– Ça ne m’étonne pas : ce sont les plus forts du

pays. Dès qu’une femelle s’échauffe, ils sont là et,

comme les autres filent doux devant leurs crocs, c’est

toujours entre eux deux que ça se passe. Alors, tu

comprends, une rancune n’est pas encore oubliée

qu’une nouvelle histoire recommence, et c’est comme

dans la chanson du rouge poulet, ça ne finit jamais.

– La chiennerie, quand ça veut, c’est presque aussi

cochon que l’humanité, affirma Lisée en manière de

conclusion.

Et il sortit du village et prit à travers champs le

sentier de la forêt, devancé par Miraut qui écartait

toutes les mottes, s’arrêtait à tous les bouts de bois et

suivi de Bellone, qui, elle, le regardait un peu

craintivement, à la dérobée, craignant qu’il ne la

renvoyât à la maison.

Comme on était encore dans le temps de la chasse et

que les travaux des semailles empêchaient Philomen de

profiter pour l’heure de son permis, il la laissa les

accompagner, se disant qu’après tout ça habituerait déjà

un peu son chien et que ça commencerait son dressage.

Cependant, Miraut continuait à trotter, flairant les

taupinières, puis revenait à toute allure se jeter dans les

jambes de son maître qu’il mordillait de ses jeunes

dents.

Ce fut ensuite à Bellone qu’il s’en prit, lui sautant à

la gorge, à la gueule, aux pattes, la faisant trébucher,

tandis que la bonne bête, un peu agacée, mais

comprenant bien qu’il faut que jeunesse se passe, le

laissait faire quand même tout en grognant de temps à

autre.

Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne

voulait point le mordre, pour le faire cesser elle prit

carrément le galop. Le jeune toutou voulut la suivre et

prit son élan derrière elle, mais il n’était pas encore de

taille à affronter à la course une bête aussi rapide et

aussi bien découplée. Au bout d’un instant, il se

retourna pour voir si Lisée, lui aussi, n’avait point pris

le pas de charge ; mais, placide et la pipe aux dents, le

braconnier, les yeux rêveurs, s’en venait de son égale et

tranquille allure.

Alors, Miraut, éloigné de tous deux et ne sachant

plus auquel aller, se mit à aboyer plaintivement puis

avec fureur des deux côtés, tandis que son maître, riant

de son indécision et de sa colère, le rappelait à lui d’un

geste et d’un mot amicaux.

– Viens ici, viens ! petit imbécile !

Un dernier coup d’oeil à la chienne qui gagnait la

lisière du bois, quêtant déjà, le nez à terre, un dernier

aboi rageur à l’adresse de cette lâcheuse, et oublieux et

déjà ragaillardi, Miraut revint lécher la main pendante

du patron.

On arriva à la coupe.

Le petit chien, marchant dans les foulées de son

maître, s’empêtra si bien dans les branches et les

rameaux qu’il en hurla de colère et que Lisée dut le

prendre dans ses bras pour le transporter jusqu’à

l’endroit où il se proposait de fagoter, à quelque

douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol

et Miraut attendit, pensant qu’on allait jouer ; mais dès

qu’il vit que le maître ne s’occupait qu’à prendre, sans

même les lui donner à mordre, les rameaux demi-secs à

la longue file alignée par les bûcherons après l’abatage

du printemps, le jeune animal s’ennuya. À plusieurs

reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, mais

voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses

avances et qu’il n’arrivait à aucun résultat, il se résolut,

par ses propres moyens, à regagner les champs.

Au bout de quelques minutes, et après avoir

savamment louvoyé entre les brandes, il y parvint et

charma ses loisirs en attaquant les taupinières. Le fret

des taupes, facile à suivre, et l’odeur montant par les

couloirs souterrains l’induisaient à des explorations

hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa

juvénile ardeur.

De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et

mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d’un bon

demi-pied de profondeur. De temps en temps,

plongeant son nez dans le boyau ouvert, il reniflait plus

bruyamment et même aboyait, puis, la taupe

épouvantée fuyant, fret et odeur s’évanouissaient, et il

abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.

Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout

joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C’est ainsi

que commencent la plupart des jeunes toutous. Ils

courent d’abord après les oiseaux et veulent déterrer les

taupes ; plus tard, quand ils sont de bonne race, ils

abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et

le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son

compagnon :

– Allez ! attrape-le, le « boussot »1 !

– Comment, tu ne l’as pas encore ?

– Oh ! oh ! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon,

alors, y a du pied !

Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu’il eut la

truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il

s’ennuya de ces vaines poursuites et de ce travail inutile

et, fatigué, regagna le bois.

Derrière un fagot l’abritant du vent, il découvrit la

blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa

bonne petite jugeote de bête que, comme matelas, ça

valait sans doute mieux que la terre humide, sans

hésitation il se coucha en rond dessus et s’endormit du

sommeil de l’innocence.

– Sacré petit voyou, s’écria Lisée en venant, au

moment de partir, le retrouver dans cette position, il est

déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux,

la patronne, elle t’en bâillera des blouses et des tricots

pour te coucher dessus.





1

Boussot, corruption de pousseur, nom régional et patois de la taupe.

Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet

acte d’intelligence, il embrassa son brave chien sur le

crâne et l’emmena vers la maison.

Chapitre V



Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à

se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque

fois qu’il se trouvait devant elle, de marquer cette

rencontre, non point d’un caillou blanc comme pour les

jours heureux, mais bien d’un coup de sabot dans son

derrière de chien.

Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l’avait

jamais battu auparavant.

Il l’évitait le plus possible. Dès qu’il la voyait

apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de

guetter son regard et, s’il y reconnaissait le moindre

éclair maléfique, le plus infime reflet douteux, il faisait

de sages détours et se ménageait autant que possible des

chemins de retraite. L’autre s’aperçut bien vite du

manège dont il usait pour éviter toute rencontre et,

comme elle n’avait point désarmé, elle chercha par ruse

à tromper sa vigilance. Tout en n’ayant l’air de

s’occuper que de son ménage, elle s’arrangeait pour se

rapprocher de la bête, soit qu’elle jouât avec les chats,

soit qu’elle dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à

coup, lui labourait traîtreusement les côtes à coups de

sabots.

La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte

quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien

que lorsqu’elle avait trouvé un prétexte plausible de

correction dont le moindre était que ce sale chameau se

trouvait toujours dans ses jambes, ou qu’il emplissait de

poil le canapé, ou encore qu’il lapait continuellement

l’assiette des chats et leur prenait leur place sur le

coussin, sous le poêle.

Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de

faire mauvais ménage. Très souvent, après s’être

mordillés pour rire, poursuivis sous la table et sous le

buffet, avoir sauté sur les chaises et le canapé en

lançant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que

menaçants, après s’être griffé la peau et tiré la queue, ils

s’endormaient fraternellement côte à côte, les deux

minets sur le jeune chien, leurs petites têtes carrées sur

la poitrine de Miraut, en bons amis qu’ils étaient.

Mique aimait autant Miraut que ses petits ; peut-être

même l’aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci

des jeux qu’elle n’admettait pas chez ses enfants.

Le chien s’amusait quelquefois à lui prendre les

puces. C’était, jugeait-il, une grande faveur qu’il lui

accordait. Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui

labourait l’échine ou les flancs d’arrière en avant,

pinçant très souvent et assez fortement la peau avec les

poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,

l’avertissait en le priant de cesser.

D’autres fois il la tirait violemment par la queue, ou

bien encore, l’empoignant entre ses dents par la peau du

cou, il la secouait brutalement sans qu’elle songeât à se

défendre. Elle n’eût certes pas toléré de telles

familiarités d’un autre, et la dent pointue et la griffe

acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui

se serait permis à son égard de semblables fantaisies.

Elle avait pour Miraut l’indulgence grande de la

maman pour l’enfant terrible qui a bon coeur et qui sera

fort, et elle lui savait gré d’être gentil avec ses petits.

– Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la

Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son coeur la

bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de

fermer les yeux en tendant les pattes en avant.

Et, s’élançant sur le coupable, elle le châtia avec

vigueur, puis, s’adressant à l’homme qui protestait,

invoquant le laisser-faire de la chatte :

– Tu ne vas pas dire encore qu’il ne lui faisait rien !

S’il ne me la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si

bonne ratière ! Elle partira dans les champs, comme çui

de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle

mangera de la vermine dehors et en crèvera « pasqu’il »

y aura un salaud de chien à la maison. Ah ! mais non !

tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c’est bon ; il

est là, qu’il y reste, mais moi je veux garder ma chatte,

qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras

bien de l’enfermer. Il a le temps de courir quand il

pourra chasser, et je suis fatiguée de l’avoir par les

jambes. La remise est là, tu lui mettras de la paille, et il

aura assez de place pour se balader si ça lui chante.

Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand

il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l’enfermerait

dans la grande remise, près de l’écurie des vaches.

Le lendemain, comme il s’absentait pour aller

donner un coup de main à François, le fermier des

Planches, Miraut connut pour la première fois les

avantages de la claustration.

Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la

remise le petit chien ; la manière forte convenait à son

tempérament ; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses

souliers, elle interpella violemment Miraut :

– Allez, charogne ! à la paille. Vite !

Celui-ci, qui espérait accompagner le patron,

n’obtempéra point à cette injonction et alla se musser

sous le fourneau, auprès de ses amis les chats.

– Est-ce que tu vas obéir, sale bête ? continua-t-elle.

Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes

ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.

– Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse : pas

moyen de le faire obéir ! Ah ! tu as fait une belle

acquisition le jour où tu me l’as amené. Si tu crois qu’il

t’écoutera jamais à la chasse !

– Les bêtes, c’est comme les gens, riposta Lisée ; on

en fait ce qu’on veut quand on sait les prendre. Encore,

sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les

femmes, car de toi, comme que ce soit que je m’y sois

pris, je n’ai jamais rien pu tirer de bon. Toujours aussi

chameau !...

– C’est ça, recommence ! C’est moi maintenant qui

suis cause que ton chien n’écoute rien.

– Il n’écoute rien ? tu vas voir ! Viens, Miraut, viens

ici, mon petit, viens, appela doucement Lisée.

Lentement, ayant bien compris que le patron prenait

sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne,

Miraut, écrasé sur les pattes, le cou tendu, les yeux

inquiets, le fouet battant, s’approcha lentement de son

maître, dont il vint lécher les mains.

– Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua

Lisée ; tu sais bien que je ne veux pas te battre, moi ;

allons nous coucher.

Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous

deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant

de la queue comme s’il appréhendait la sale blague

qu’on allait lui faire.

Ils passèrent à la cuisine d’abord, puis traversèrent

une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la

remise, toujours suivis par les regards haineux et

narquois de la ménagère.

– La belle paire ricana-t-elle. Ah ! je suis bien

montée.

– Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le

chasseur.

Lisée conduisit Miraut jusqu’à la botte de paille

qu’il avait préparée et le contraignit doucement à s’y

coucher ; puis il le flatta de la main, l’engagea à dormir

et se leva pour le quitter.

Cela ne faisait guère l’affaire du chien, qui s’enfila

résolument dans ses jambes et le suivit jusqu’à la porte,

qu’il voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut

le reconduire une nouvelle fois à la paille et lui

enjoindre de rester tranquille.

Mais, tandis qu’il regagnait la sortie, tremblant de

tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le

regardant avec des yeux humides et brillants de crainte

et de désir, semblait le supplier de l’emmener.

– Reste ! commanda assez énergiquement Lisée.

Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait

de trop sec, il ajouta, persuasif :

– Couche-toi, mon petit, voyons !

Miraut, n’entendant que le ton amical de cette

suprême recommandation et croyant que le maître,

apitoyé, revenait sur sa décision, se précipita de

nouveau pour sortir ; mais Lisée se hâta, la porte claqua

sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande pièce,

se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler

en désespéré.

– Tu l’entends, reprit la femme, il fait un beau

raffut. Tout le village va croire qu’on s’égorge ici.

– Je te défends d’aller le toucher, ordonna Lisée. Tu

n’as qu’à le laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce

n’est d’ailleurs pas inutile qu’il apprenne que l’on ne

fait pas toujours tout ce qu’on veut dans la vie, et puis,

de gueuler un peu, ça lui fera la voix.

Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte

close, il continua à brailler et hurla jusqu’à la grande

fatigue. De temps à autre il s’arrêtait et écoutait,

pensant que ce n’était peut-être qu’une farce qu’on lui

jouait, et qu’on allait revenir le délivrer.

Mais quand il entendit le martèlement des souliers

de Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit

que c’était pour tout de bon qu’on l’emprisonnait. Une

rage folle s’empara de lui, il sauta contre la porte qu’il

mordit de tout son coeur et essaya même d’atteindre la

fenêtre afin de s’évader coûte que coûte.

Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent

évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa

voix avait des inflexions tantôt de douleur puérile,

tantôt de colère furibonde, tantôt de rancune farouche ;

puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de paille,

l’écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux,

tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva,

retourna en sens inverse et finalement se coucha en

rond et s’endormit.

Quand il se réveilla, au bout d’une heure environ,

seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de

ce qui s’était passé avant son sommeil il eut un aboi

d’appel, pensant que peut-être Lisée, revenu de sa

promenade, viendrait le délivrer.

Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la

maison que le bruit des sabots de la patronne.

Il pensa qu’il était préférable de ne pas insister, qu’il

valait mieux se faire oublier d’une puissance aussi

dangereuse et se tut, puis chercha par ses seuls moyens

à sortir de sa prison.

Il ne s’amusa point à regarder les murs : bien que

personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu’il n’y a

rien à faire de ce côté ; mais, pour avoir mordu dans le

bois et porté à la gueule des bâtons de tailles diverses, il

n’ignorait plus que cette matière est attaquable, et

qu’avec de bonnes dents on en peut venir à bout.

Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas

les portes chaque fois qu’il avait à sortir, et que, même

pour les bêtes qui semblent le moins les observer, tout

exemple est un enseignement, à l’instar de son maître, il

se dressa devant la porte et appuya contre de toutes ses

pattes pour la faire ouvrir.

Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne

bougea ; il gratta alors, rien ne changea ; il mordit

ensuite et ses dents s’enfoncèrent ; lorsqu’il les retira, la

porte resta close.

Et n’entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui

menaçait :

– Ah ! sale charogne, tu ne veux pas te coucher,

attends un peu !

Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande

s’ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le

fouet à la main.

Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et

s’était caché sous une vieille crèche, parmi des

instruments hors d’usage, tandis que l’autre, satisfaite,

rebarricadait violemment l’ouverture après avoir fait

claquer son fouet.

Il était imprudent de s’aventurer dans cette

direction : Miraut se tourna du côté de la rue. Là

encore, mêmes efforts, mais rien ne fit céder les lourds

battants de chêne, armés de clous.

Et pourtant, peu de chose séparait le chien de

dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de

son reniflement, s’approchaient avec prudence de l’huis

en faisant cococo !... cocodê ! et le coq qui battait des

ailes, faraud.

Être si près du but et ne rien pouvoir ! Un jappement

de rage lui échappa.

Il appuya l’avant-train contre le mur pour atteindre

de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut,

ne réussit qu’à se meurtrir les pattes et le nez, et, en

désespoir de cause, vint se rasseoir sur sa paille.

Une soif de mouvement, un besoin de se démener,

de se dépenser, de se répandre, le tenaillaient ; il était

nécessaire qu’il courût, qu’il portât quelque chose à sa

gueule.

Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se

promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la

pièce.

Un morceau de bois le sollicita : il le mordit, le

rongea, puis il l’abandonna dans sa paille ; il trouva

ensuite un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu’il nettoya

avec soin et croqua avec frénésie ; puis il renversa

divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, la fièvre

de la recherche et de la découverte l’emballant de plus

en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds

de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula

d’autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne

s’arrêta enfin que las, éreinté, fourbu, pour s’endormir

cette fois, sans soucis ni remords, du sommeil du juste,

parmi sa paille... fraîche au milieu d’un admirable et

fantastique désordre qu’il avait créé pour sa joie.

Chapitre VI



– Faut aller chercher le chien pour lui faire manger

sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.

– Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse !

répliqua la femme.

– Toujours aussi fainéante ! riposta de nouveau

Lisée pour la piquer au vif.

Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde :

– Fainéante, moi ! tu devrais bien avoir honte, grand

vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme

ça ! mais tout ce matin je n’ai pas arrêté une minute de

travailler.

– De la langue, compléta le chasseur.

– Eh bien ! j’y vais, lui ouvrir à ta charogne, puisque

aussi bien il n’y a plus qu’elle qui compte ici, et que

moi je ne suis plus rien que vot’ domestique à tous les

deux.

Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant

avec la remise.

Miraut, par son bruit réveillé, l’oreille aux écoutes,

reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.

Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les

bras au ciel, prenant, bien qu’elle fût seule, tout

l’univers à témoin :

– Jésus ! Marie ! Joseph ! Si c’est permis ! Mais

venez voir ce cochon-là, quel ménage il m’a fait ! s’il

est possible d’imaginer ! Oh ! mon Dieu, doux Jésus !

qu’est-ce qu’on veut devenir ?

Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que

Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en

chaussettes, se demandant avec anxiété de quel

abominable crime domestique son chien avait bien pu

se rendre encore coupable.

Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les

yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du

côté de la porte, craignant fort la raclée.

Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt

éclata de rire, d’un bon gros rire joyeux qui lui secouait

le ventre et lui découvrait les chicots.

– Ah ben ! bon Dieu ! celle-là, elle est bonne ! Quel

sacré commerce a-t-il fait ? Comment diable a-t-il bien

pu s’y prendre ?

La couche de Miraut était un capharnaüm

magnifique. Parmi les brins de paille, outre les os et les

bouts de bois qu’il avait rassemblés, se trouvaient

encore une queue de râteau, un vieux fond de culotte,

un demi-double de poires, trois ou quatre débris de

peaux de lapins, un sabot, une pomme d’arrosoir, trois

vieilles pantoufles, deux antiques balais, des paniers

percés, un sac qui ne l’était pas moins, une paire de

chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille,

très vieille puisque c’était celle dont Lisée se servait

quand il faisait son service militaire.

– Ben ! m’est avis qu’il n’a pas perdu son temps, lui

non plus.

– Murie ! charogne, canaille ! chameau ! rageait la

Guélotte. Oh ! mes peaux de lapins ! mes trois peaux de

lapins ! Il les a déchirées et bouffées, le cochon ! trois

peaux de lapins qui valaient bien six sous !

– Où étaient-elles ? questionna Lisée.

– Elles étaient pendues à une solive du plafond.

– Faut pas essayer de me monter le coup !

– Je te dis que si ! Je te jure que si ! Tiens, regarde à

ces clous, il en reste encore des morceaux, la déchirure

est toute fraîche.

Lisée dut bien se rendre à l’évidence. Miraut avait

décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c’était un

peu fort. Comment avait-il bien pu s’y prendre ? Il est

vrai qu’elles pendaient un peu. Mais, tout de même...

Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa

queue.

À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il

avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là,

prenant son élan, il s’était précipité à l’assaut des peaux

de lapins qu’il avait au passage accrochées avec sa

gueule et entraînées dans sa chute.

Combien de fois avait-il dû essayer avant de

réussir !

Mystère ! mais les peaux de lapins l’avaient, à coup

sûr, rudement tenté.

– Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux

lièvres ! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que

jeunesse se passe !

– Et mes peaux de lapins ? glapit la Guélotte.

– Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins !... Merde

pour tes peaux de lapins ! Une autre fois tu les iras

suspendre à la panne faîtière de la grange : il n’ira

probablement pas les y décrocher.

La femme se tut ; toutefois, lorsque Miraut passa

devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux

de lapins un solide coup de sabot dans les côtes.

Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment

vengée, elle ajouta :

– Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de

tonneaux et ses vieux balais, il y couchera : ce n’est pas

moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.

– C’est bon, c’est bon, calma Lisée d’un ton

conciliant.

Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à

qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous

son gros mufle, s’agitait des quatre pattes pour le

repousser sans lui faire de mal et se mettre enfin

debout.

Le maître les sépara en montrant au chien sa

gamelle fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une

soupe claire dont l’eau chaude était l’unique bouillon,

puis, non rassasié, vint tourner autour de la table,

guettant les morceaux de pain, les débris de légumes,

les couennes de lard ou les os que le maître voudrait

bien jeter.

– Qu’est-ce qu’il « allure », ce goinfre-là ?

ronchonna la Guélotte, il n’est donc jamais content ?

Le chien l’évitait, mais par contre, enhardi par les

petits mots d’amitié et les caresses du patron, il s’en

venait doucement poser son museau sur la cuisse de

Lisée, puis de la patte lui grattait le genou en ayant l’air

de dire : Hé ! ne m’oublie pas !

Tant qu’on lui donna, il resta ainsi, mais quand le

braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut

signifié, en se frottant les mains devant son nez, qu’il

n’avait plus rien à attendre, il se remit à fureter par tous

les coins de la pièce, puis, finalement, s’affaissa sur le

ventre et resta tranquille.

On n’y prit garde, mais quand, à la fin du repas,

étonné qu’il eût été si calme, la Guélotte se leva pour

débarrasser la table, elle constata que le chien, bavant

de joie, la gueule tordue, les yeux mi-clos de volupté,

tenait entre ses pattes de devant un soulier qu’il

mastiquait consciencieusement.

Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui :

– Miséricorde ! Mes souliers du dimanche ! râla-t-

elle.

La moitié de l’empeigne était percée comme une

écumoire et de petits morceaux manquaient.

– C’est les dents qui le tracassent, essaya de dire

Lisée pour l’excuser.

Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la

femme s’était armée pour le rosser, tandis que son mari,

derrière qui il s’était réfugié, parant les coups comme il

pouvait, essayait de calmer sa conjointe, très ennuyé

pour excuser ce délit domestique qui se traduisait par

un débit chez le cordonnier.

À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre

les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la

Guélotte jura entre autres choses qu’elle s’en irait si ce

salaud-là n’était pas fichu à la porte séance tenante.

Devant l’attitude froide et le calme de Lisée qui lui

demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner

ses viandes, elle en rabattit un peu de ses prétentions et

exigea seulement, comme punition, que le chien fût

emprisonné tout l’après-midi à la remise.

Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui

se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en

vain flairé les portes.

De guerre lasse, il se coucha jusqu’à l’instant où, mû

par son farouche instinct de liberté, il entreprit une

nouvelle et minutieuse inspection des ouvertures de sa

prison.

La remise donnait en arrière sur l’écurie. Dans la

porte de communication, une chatière avec battant

refermant le trou avait été ouverte. Mique, la chatte,

pour qui elle avait été faite, selon qu’elle entrait ou

sortait, poussait le battant de la tête ou l’écartait de la

patte afin de dégager l’ouverture par laquelle elle se

glissait.

Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que

les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes,

que Miraut, explorant et reniflant, s’arrêta. Le battant,

poussé par son nez, remua. Le chien y mit la patte, il se

balança, s’écartant un peu, laissant entrevoir un coin de

l’écurie.

Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux,

partant plein d’attraits. Miraut écarta autant qu’il put la

planchette et engagea la tête dans le trou : son émotion

grandit, mais le battant qui tendait toujours à se rabattre

lui pesait sur le cou et le gênait. Immédiatement, il le

mordit à belles dents et tira de toutes ses forces.

Comme il n’était suspendu à un clou rouillé que par une

méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris,

alla tout d’un coup rouler sur son derrière. Il en fut

légèrement estomaqué, mais ne s’arrêta pas longtemps à

chercher les causes de cette catastrophe, l’ouverture

libre le sollicitant trop vivement.

Miraut put voir l’écurie avec les vaches alignées le

long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches

qui le regardaient de leurs grands yeux stupides, mais

ne meuglèrent point, et toutes sortes d’autres choses

plus ou moins inconnues dont les émanations puissantes

l’intriguèrent extrêmement.

Ah ! passer par ce trou !

Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du

poitrail, mais il ne put aller plus loin.

Cependant, la tentation était trop forte ; il passerait.

Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger,

à briser afin d’élargir l’ouverture. Il rongea, rongea et

rongea tant que, s’allongeant comme une couleuvre, il

put enfin passer. Ah ! quelles odeurs ! et comme il

reniflait à narines dilatées ces parfums composites :

fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de volailles,

et qu’est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au

fond, dans cette prison à claire-voie ?

Oh ! oh ! Ceci sentait meilleur encore que tout le

reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient

fixement de leurs yeux ronds à reflets rouges.

Prudemment, il avança le nez contre le treillis,

étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure

de ces êtres bizarres qu’il ne connaissait point.

Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen

prolongé, frappa violemment d’une patte de derrière sur

le sol. Cela claqua un coup sec et Miraut qui eut peur,

faisant un bond prodigieux en arrière, alla étourdiment

buter contre les jambes d’une vache. Celle-ci, surprise

et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un

coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au

chien un aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés

également, se mirent tous en choeur et, comme s’ils

eussent été pris d’une subite folie, à sauter dans la cage,

et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer

et se mordre en poussant des piaillements suraigus.

Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance,

Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par

tout ce tintouin dont il cherchait les causes, sautant d’un

côté, sautant d’un autre, selon le mouvement de ces

bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à peu, donnant

de la voix timidement d’abord, puis à pleine gorge,

royalement heureux, l’oeil brillant, arrondi, salivant de

joie, prêt à sauter sur le premier qui sortirait,

approchant de la cage, se reculant, faisant au gré de son

caprice sauter, tourner et volter les lapins comme une

bande de fous, tandis que les boeufs regardaient tout

cela en meuglant.

Les poules, qui étaient déjà rentrées, s’envolèrent du

perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne

sachant où se fourrer ; le coq, enflant les ailes, se mit à

pousser des roc-co-co, co-co-dê ! furibards, et Miraut,

qui ne savait plus auquel entendre ni courir, s’imaginant

que tous ces êtres, en bons camarades, voulaient bien

jouer avec lui, était heureux, et sautait et ressautait, et

jappait, jappait comme s’il eût eu véritablement trois

lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le

derrière dans l’affolement de la fuite, reçut un instinctif

et prompt coup de mâchoire qui l’allongea net sur le

carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir se relever,

tandis que toutes les autres bêtes de l’écurie, chacune en

son langage, criaient à qui mieux mieux.

Tant de vacarme attira l’attention de la Phémie qui

se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues

en passant par la remise, purent voir la porte rongée

d’abord, puis, dans l’étable, Miraut, l’oeil en feu, les

oreilles jointes, le fouet raide, frémissant de joie devant

une cage où des lapins affolés tournaient et

retournaient, tandis que les poules regardaient

stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou,

poussait d’intermittents et rauques gloussements

d’agonie.

Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes,

qu’il avait mal agi ? Nul ne sait ; en tout cas, il saisit

certainement qu’il allait recevoir une danse, aussi

chercha-t-il à se faufiler entre les commères pour

gagner la sortie, mais ce fut en vain.

La Phémie, de ses grands bras, l’attrapa par le

collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le

poing fermé, tapait sur la bête à tour de bras d’abord,

puis, se faisant mal aux mains, à grands coups de pied

ensuite.

Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable

à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre

compte des dégâts.

Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges,

ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui

avait fini de glousser et de piauler, gisait raide sur les

pavés.

– T’auras bien de la chance si tes petits lapins ne

crèvent pas, conclut la Phémie ; pour quant aux poules,

c’est la première, mais ce n’est pas la dernière, une fois

qu’ils y ont goûté...

– Mon Dieu, mon Dieu ! se lamentait la Guélotte,

ma meilleure « ouveuse »1 !

– Écoute, conseillait l’autre, puisque ton soulaud de

mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais

comme je t’ai dit : donne-lui à manger l’éponge. Tu en

seras vite délivrée et personne ne saura rien.

– C’est ce qu’il y a de mieux à faire, convint la

paysanne ; je vais lui en griller une tout de suite.

Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par

les pattes.

La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon

sur le feu ; mais au moment où elle jetait le beurre

dedans pour le faire chauffer, Lisée rentra inopinément.

– Tiens, tiens, tiens ! s’exclama-t-il. Il paraît qu’on

fait des frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne.

Ça ne m’étonne plus que tu te portes bien ! Qu’est-ce

que vous êtes encore en train de fricoter vous deux ?





1

Ouveuse : pondeuse.

– Regarde donc ce que ta rosse m’a fait, répliqua sa

femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de

mes lapins.

– Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire !

Il me semble que ça ne t’empêche pas de te soigner,

sacrée gourmande, le mal que peut te faire mon chien.

Ah ! fichtre non ! tout pour la gueule !

Eh bien, répondras-tu ? Tu dois être contente, tu en

auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu voulais

manger avec ton pain. En voilà de la pitance !

– Et toi, continua-t-il, s’adressant à la grande

Phémie, tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp ; je

commence à en avoir assez de tes histoires de brigand

et de tes cancans de vieille bique.

Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut,

marmonnant en lui-même :

– Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne

ferait pas de sottises !

La Guélotte qui, pour un empire, n’aurait voulu

avouer ce qu’elle allait faire cuire, ravala sa rage en

silence ; puis, craignant que son homme ne se doutât de

quelque chose, elle cacha l’éponge avec soin et,

toujours sans mot dire, vaqua jusqu’au soir aux travaux

du ménage.

Elle n’exigea point que Miraut fût conduit à la

remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la

chambre du poêle. Pour elle, triste et sombre et comme

résignée à son malheur, elle tricota des bas au coin du

feu et ne monta se reposer à la chambre haute que bien

après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se

fut assurée qu’il dormait profondément.

Chapitre VII



Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit,

le lendemain matin.

Il s’habilla sommairement de son pantalon et d’un

tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l’intention de sortir

pour aller faire un tour au verger ramasser les fruits et

voir le temps, tira ses sabots qui dépassaient un peu de

dessous le lit.

Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le

pied droit sous la bride de cuir quand, d’un mouvement

instinctif, il le retira vivement, sentant le mouillé et le

froid.

Il se pencha : un liquide jaunâtre, verdâtre,

emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de

plus près, flaira...

Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce,

l’interpella :

– Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as au moins cassé

ton sabot ?

– Non, répondit Lisée, mais il y a de l’eau dedans.

Comment que ça se fait ?

– De l’eau dedans ! Qu’est-ce que tu chantes ?

Comment veux-tu qu’il y ait de l’eau dans tes sabots ?

Il ne pleut pas ici ; tu es encore saoul !

Elle s’approcha, puis s’exclama :

– Ah grand serin ! ah ! c’est au moins bien fait, mais

ce n’est pas de l’eau, imbécile, c’est de la pisse ! C’est

sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura

arrosés, tes sabots. C’est au moins une pièce bien mise

et voilà la première fois qu’il me fait plaisir, l’animal.

S’il pouvait seulement recommencer tous les jours !

Lisée, un peu penaud, son sabot à la main,

continuait à examiner le liquide.

– Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la

Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus,

après.

– Savoir, reprit Lisée jouant l’incrédulité, si c’est le

chien ou les chats ; un chien, ça pisse davantage.

– Si tu trouves qu’il ne t’en a pas mis assez, dis-lui

de repiquer un coup.

Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de

raconter l’histoire à tout le village.

– Miraut ! appela Lisée, presque convaincu, viens

ici !

Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.

Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le

saisissant par le collier, le contraignit, bien qu’il résistât

et renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et

gronda, enflant la voix d’un air courroucé :

– Cochon, petit salaud, qu’est-ce que tu as fait là !

hein ? Que je t’y reprenne ! acheva-t-il en levant la

main et en le menaçant.

Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de

menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait,

craintif, se demandant pourquoi son maître,

habituellement d’humeur si égale, le traitait comme la

patronne.

Lisée ne frappa point, les grandes corrections

n’étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte

où l’ignorance avait certainement plus de part que la

mauvaise volonté.

Libéré, le chien n’en marcha pas moins sur ses

talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient,

voulant à tout prix reconquérir une affection et une

estime dont il avait besoin bien qu’il n’eût, à son idée,

rien fait pour les perdre.

– Faudra pas recommencer, hein ? demanda le

maître, conciliant.

Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du

derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment

essuyés aux pieds, il se rendait, une vannette à la main.

– À ce prix-là, compte-z-y qu’il ne recommencera

pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse

au fond de les voir si vite réconciliés.

Miraut suivit docilement Lisée, observant

soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée

des pommiers et des poiriers, ramassant sous les arbres

les fruits tombés pendant la nuit pour les verser dans un

tonneau où il les laisserait fermenter en attendant le

moment de les distiller et d’en faire de la goutte.

L’ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes,

les mordant et les faisant rouler, pour s’amuser, croyait-

il, au même jeu que Lisée.

L’après-midi, il le suivit aux champs.

Il longea quelques murs aux pierres odorantes

compissées par des confrères, quêta le long des sillons,

mangea avec un plaisir évident une taupe crevée, se

roula sur divers étrons plus ou moins secs qu’il

découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur

des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et

poursuivit jusqu’à la grande fatigue, et au grand

amusement de son maître, une demi-douzaine de

corbeaux qui pâturaient aux alentours.

C’étaient de vieux roublards qui ne le craignaient

guère. Ils mettaient une pointe de malice et de

coquetterie à le laisser venir à quatre pas à peine pour

s’enlever légèrement à sa barbe en lui croassant de

grasses injures auxquelles il répondait par des

jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour

qu’il ne pût les atteindre en sautant en l’air, ils faisaient

un détour et s’en allaient passer près d’un camarade au

repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui

recommençait le même manège.

Tout de même, lorsqu’ils furent las de cette tactique

qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des

graines ou gratter des vermisseaux, ils partirent tous au

signal de l’un d’entre eux et, s’élevant très haut, filèrent

au loin vers les pâtures de la ferme des Planches où ils

s’abattirent après de sages et prudents circuits

investigateurs.

Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l’air, les

perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une

langue d’un demi-pied et soufflant comme un phoque.

– Tu es mieux, maintenant ! ricana le braconnier. Ça

t’apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n’est pas

pour les chiens de chasse.

Comme on revenait à la maison, le soir, en

traversant le village, Miraut rencontra Bellone qu’il

salua en lui mordillant les pattes et les oreilles, et plus

loin, Turc, du Vernois, qui suivait la voiture du meunier

aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance en se

sentant au bon endroit, l’un raide et menaçant, l’autre

modeste et conciliant, mais digne tout de même parce

que Lisée était là.

Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s’arrêta

qu’une demi-minute, car il repartait à sa pâture ; Tom

fut plus prolixe de démonstrations amicales et de jeux

particuliers qui indiquaient soit une extrême perversité

de civilité, soit une très grande innocence et qui

amenèrent auprès d’eux Barbet, ainsi nommé à cause de

son poil long et malpropre assez souvent ; du seuil de sa

porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur

passage. Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits

faits, mais pour Miraut cela comptait autant que la

soupe et les raclées de la Guélotte.

Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par

les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne

voyait pas une porte ouverte sans jeter à l’intérieur des

cuisines un coup d’oeil d’inspection alimentaire : les

assiettes des chats qu’on laisse d’ordinaire dans un coin

étaient vigoureusement essuyées par ses soins, il buvait

un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un

bout de pain qu’on lui jetait, léchait la main d’un

moutard qui l’appelait et le caressait, puis repartait

rapide au coup de sifflet de son maître.

L’ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se

retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui

dire : « Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t’inquiète

pas », puis repartait pour de nouvelles et fructueuses

explorations.

Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée

l’attendit.

– Eh bien ! petit rouleur, tu ne peux donc pas me

suivre ? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou l’autre,

par te faire flanquer quelques coups de balai dans les

côtes si tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce

qui n’est pas pour toi.

Ce discours ne convainquit point Miraut et ils

rentrèrent.

Une bonne odeur de poule fricassée s’exhalait d’une

casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se

félicita intérieurement de ce que son petit camarade eût

le bon esprit, pour faire l’affaire à une des

pensionnaires emplumées de la basse-cour, de ne point

prendre au préalable conseil de la patronne.

– On n’y goûterait jamais, sans des malheurs ( ?)

comme ça, pensa-t-il. Et il s’enquit, par reconnaissance

autant que par devoir, de la soupe de son chien, s’assura

qu’elle n’était point trop chaude, recommandant en

outre à sa femme de ne saler que très peu ou même pas

du tout, parce que, disait-il, tous les piments,

condiments et assaisonnements dont les hommes sont

friands gâtent le nez des chiens de chasse.

Là-dessus, il s’attabla. Mis en gaieté, il hasarda

après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et

les poules, ce qui excita la colère et lui attira de vertes

répliques de sa conjointe.

– À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne

humeur, je n’en mangerais pas, je la pleurerais et je

réciterais quelques De Profundis et deux ou trois

chapelets pour le repos de son âme.

– Oui, moque-toi encore de la religion, vieux

damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.

– Pourvu que tu n’y sois pas avec moi, c’est tout ce

que je demande !

La conversation dévia parce que la Guélotte venait

de jeter sur le plancher une poignée d’os de volaille

qu’elle venait de dépiauter.

– Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée ; ils

ne sont pas bons pour lui ; d’abord, il ne les mangera

pas.

– Ce n’est pas pour lui, c’est pour les chats, mais il

ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât

pas y toucher.

– Non, expliqua Lisée, parce qu’ils ne contiennent

pas de moelle.

– Alors, c’est la viande qui est autour qu’il faudra

servir à ce milord, et c’est moi qui les mangerai les os,

pour lui faire plaisir et à toi aussi.

– On ne t’en demande pas tant, je te dis de ne pas les

lui donner.

– Je voudrais bien voir ça, qu’il ne les mangeât pas,

reprit la femme qui s’excitait ; eh bien ! s’il les laisse, il

pourra se brosser pour avoir de la soupe demain matin.

Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était

accouru immédiatement et, ayant saisi un os

voracement, s’apprêtait à le croquer, mais, comme

dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.

– L’avais-je pas prédit ? cria Lisée triomphant.

– Je lui achèterai des gigots, à ta charogne !

Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était

revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait,

puis se décidait à les ronger et à les avaler.

– Ah ah ! ricana la femme à son tour, il ne voulait

pas y toucher, qu’est-ce qu’il fait donc maintenant ?

– C’est drôle, s’étonna Lisée ; c’est bien la première

fois que je vois un chien de chasse manger des os de

volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque

chose de plus.

Ah ! s’exclama-t-il au bout d’un instant, j’y suis.

Mais oui, c’est parce qu’il reste de la sauce blanche

autour des os qu’il se décide à les lécher et à y mordre.

C’est égal, j’aurais préféré qu’il n’y touchât pas.

– Ton chien de race ! pure porcelaine ; donné de

confiance. Belle race, ma foi ! Ça fera une jolie cagne :

un sale bâtard de chien que tu t’es laissé enfiler par tes

ivrognes d’amis. De propres amis que tu as !

– Assez ! coupa Lisée, n’autorisant pas les

calomnies. Tu gueules parce que ce chien t’a, par

malheur, tué une poule et tu l’habitues à en manger.

C’est à moi que tu viendras te plaindre si jamais il tord

le cou à une deuxième.

– Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte,

je te jure bien que je l’assommerai à coups de trique.

– Et moi je te promets que si la trique est encore là

quand j’arriverai, je te la casserai sur l’échine.

– Grande brute, assassin ! hurla-t-elle, en se levant

de table.

– Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton, a

dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien,

sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la

cause les paroles du Sauveur.

– Il n’y a pas de danger qu’il avale une boulette ou

qu’une voiture l’écrase, comme c’est arrivé à celui des

Martin. Ah ! non, je n’aurai pas cette veine : ce qui ne

vaut rien ne risque rien !

– Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes

habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir

pour Baume de bonne heure. La voiture de bois est

chargée et j’ai le cheval de Philomen. Tu mettras de

l’avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine de livres

de foin : ce sera autant que je n’aurai pas à débourser à

l’auberge.

– Tu te saouleras avec l’argent et tu tâcheras de

ramener encore un chien au lieu d’un cochon.

– En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai

sûrement pas une autre femme, j’ai bien assez d’un

chameau comme toi dans la canfouine.

Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu’on enferme

le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens pas à

ce qu’il passe sa journée à gueuler jusqu’à ce qu’il en

devienne enragé. Un jeune chien, ça a besoin d’air et de

liberté ; il faut qu’il puisse courir à son aise : il y a de la

place devant la maison et dans le verger.

– Il ira bien où il voudra. Je m’en moque pas mal !

S’il pouvait seulement se faire assommer, je serais

assez heureuse !

Chapitre VIII



Lisée, qui s’était levé avant le jour, fut prêt de très

bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en

même temps que le maître, l’avait accompagné partout :

à l’écurie, à la grange, chez Philomen avec un vif

intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron allait

en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la partie ;

aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu’il s’aperçut,

enfermé comme par inadvertance dans la chambre du

poêle avec Mitis et Moute, que Lisée attelait et partait

sans lui.

Il aboya, croyant à un oubli ; mais le roulement de la

voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha

d’entendre ses appels.

Du moins il put le croire ; cependant ce n’était point

par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la

chambre avec les chats.

Il est toujours imprudent, quand on est en voiture,

d’emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout

maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes,

motocyclettes, automobiles et autres saloperies qui

infestent les routes, vous tombent dessus sans crier

gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du

vent que c’est bernique pour les reconnaître et revoir

jamais les salauds qui ont fait le coup.

Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu

un jour un chien, lequel, en voulant se garer d’une

calèche arrivant par derrière, s’était fait écraser la patte

par sa propre roue de voiture, et on ne parlait pas

d’autos dans ce temps-là.

D’autre part, un jeune chien curieux, flaireur,

facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile

à perdre, surtout quand il est beau. Car il se trouve

toujours des amateurs, plutôt sans gêne ni scrupules, qui

savent habilement profiter d’un instant d’inattention

pour attirer la bête à l’écart, lui passer une laisse au cou

et, ni vu, ni connu, vous l’emmener bel et bien on ne

sait jamais où.

Ces observations et réflexions que Lisée avait

formulées chez lui maintes fois n’étaient point sorties

tout à fait de l’esprit de la Guélotte ; c’est pourquoi,

flattée d’un vague espoir, dès qu’elle jugea que Lisée

pouvait être à un bon kilomètre du village, elle ouvrit

au chien, qui la demandait instamment, la porte de la

rue et le lança dehors avec un coup de savate, en

disant :

– Va-t’en le retrouver tant que tu voudras et reste en

route si tu peux.

Miraut ne perdit pas une minute ; il flaira par toute

la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une

flèche.

Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à

côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du

moulin de Velrans, rêvassant vaguement au

tintinnabulement des grelots de Cadi qui secouait la tête

avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes s’appuyer

sur ses jarrets.

Violemment surpris, il se retourna plus prompt que

l’éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête,

causant en son langage, jappant à mi-voix, la gorge

pleine d’inflexions tendres, frétillant de la queue,

s’écrasant, l’oeil plein de joie de l’avoir si vite retrouvé.

– Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! jura Lisée en

se grattant la tête ; sacré petit salaud ! Qu’est-ce que je

vais faire de toi ?

C’est au moins ma rosse de femme qui t’a lâché trop

tôt. Elle l’aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que

tu viendrais ; ah ! « la chameau ! » C’était pour se

débarrasser, et elle ne serait pas fâchée qu’il t’arrive1



1

J’en demande bien pardon à l’Académie, mais Lisée, ignorant les

régies de concordance des temps, avait un profond et naturel mépris pour

l’imparfait du subjonctif; que ce soit dit une fois pour toutes.

malheur.

Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout

content au fond de cet attachement et de cette fidélité,

le chasseur se demandait s’il ne conduirait pas Miraut

jusqu’à Velrans qui était sur sa route. En donnant le

bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la journée

son petit chien et il n’aurait qu’à le reprendre au retour.

Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être

absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu,

chercherait sans doute à s’échapper encore, il ne

s’arrêta point à cette solution.

– C’est bien embêtant, ça ! ronchonna-t-il. Je peux

pourtant pas retourner à Longeverne pour te ramener et

laisser en panne ici au milieu la voiture et le

« calandau ». Si je rencontrais au moins quelqu’un qui

aille au pays !

Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la

direction du moulin de Velrans.

– Ah ! s’exclama-t-il au bout d’un instant : j’ai

trouvé, je ne pensais pas que c’est aujourd’hui jeudi, je

donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont

pas en classe et qui seront tout contents de remmener

Miraut chez nous.

Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-

chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son

cheval, ouvrit la porte sans frapper, salua la compagnie

et, pendant qu’on lui apportait un verre pour trinquer,

exposa le cas et conclut l’affaire d’emblée. Miraut,

solidement attaché, resta là tandis que son maître

s’éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la

corde. Ce ne fut qu’au bout d’une bonne heure que les

gosses, leurs poches lestées de provisions, le

reconduisirent à son logis.

De fait, comme elle partageait en pâtons pour la

mettre en vannettes la pâte emplissant sa « maie », la

Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là,

vit la porte s’ouvrir et deux gamins entrer

précipitamment, entraînés par l’élan du jeune chien

qu’ils tenaient en laisse.

– Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C’est

Lisée qu’a passé au moulin et qui nous a dit de vous le

reconduire.

– Fermez donc la porte ! cria la Guélotte ; ma pâte

va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale

charogne qui en sera cause. Ah ! s’il avait au moins pu

le suivre et qu’un brave imbécile de voleur l’ait

ramassé !

Cependant, les deux enfants, qui s’attendaient à une

autre réception et pensaient que la patronne leur

offrirait au moins un pain d’épice ou une pomme,

dénouaient avec soin leur ficelle et, après avoir caressé

le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle

aussi rapiate, en faisant claquer la porte.

Miraut, que l’air vif et la course matinale avaient

mis en appétit, après s’être assuré que sa gamelle à

soupe était bien vide et léchée et reléchée, s’en vint

rôder autour des vannettes pleines et tâcher d’insinuer

son nez entre l’osier et le grand linceux qui recouvrait

la pâte.

– Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur ! s’écria

la Guélotte, et, saisissant un raim de coudre, elle en

cingla le chien, qui poussa un cri aigu et s’en vint

gratter à la porte. La femme aussitôt vint la lui ouvrir

tandis que, garé de côté, les jarrets courbés, il ramassait

les fesses dans l’espoir d’amortir le coup de pied

réglementaire, droit de péage qu’il payait

invariablement chaque fois que la patronne était mise

dans l’obligation de se déranger pour son service.

Esseulé, il erra autour de la maison.

Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur

où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il

rongea consciencieusement. Il fut tiré de son occupation

par le retour de Mique qui rentrait fière dans ses foyers,

une souris en travers de la gueule. Il voulut lui prendre

son gibier, mais ce n’était pas pour la chatte l’heure de

plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d’un

coup de griffe sec et qui n’admettait ni discussion ni

réplique. La chasse, c’est la chasse : il n’y a plus, quand

une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui

tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard ; pour

l’heure, désappointé, il s’assit sur son derrière et

regarda la rue.

Par peur, par désoeuvrement, par besoin de crier, par

rancune aussi peut-être d’avoir été séparé de son maître,

rancune qui s’étendait à tous et à toutes, il se mit à

aboyer ceux qui passaient : hommes, femmes et même

les enfants. Les premiers n’y prenaient point garde,

mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient en se

retournant pour bien voir qu’ils n’étaient pas suivis. La

patronne, s’étant aperçue de ce jeu, sortit en

l’invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu’elle le

rerosserait s’il osait s’aviser encore de japper aux

trousses des voisins et de faire peur aux gosses.

Il s’éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne

trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la

Phémie qui brandit son balai en s’élançant de son côté ;

ensuite de quoi, comme la patronne n’avait pas l’air de

se soucier beaucoup de son estomac, il résolut de

chercher sa subsistance de côté et d’autres et de faire

d’abord, par le village, une petite tournée alimentaire.

Mais c’était pour lui jour de déveine. Beaucoup de

portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches

étaient bourrées de gros chanteaux de pain dont ils

arrachaient de temps à autre une bouchée, se refusèrent,

malgré ses caresses et ses amabilités, à lui donner sa

petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu’il

leur avait jappé aux chausses, l’heure d’avant.

Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa

quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but

un peu d’eau de son, se fit violemment expulser d’une

écurie où il quêtait un peu trop près du nid des poules ;

puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint au logis

dans le vague espoir que la femme du braconnier lui

aurait peut-être trempé sa soupe.

Las ! Il était bien question de pâtée à cette heure.

Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite,

ses cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte,

une pelle ronde à très long manche aux deux mains,

retirait successivement de l’ouverture béante du four les

grosses miches de pain qu’elle déposait

précautionneusement dans le pétrin vidé,

soigneusement raclé et nettoyé pour cet usage.

Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce,

excitant plus fortement encore l’appétit du toutou ; mais

la grande queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en

imposait à Miraut qui, pour des raisons bien connues,

évoluait à assez longue distance de sa maîtresse.

Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la

perche en place, brossé les miches et empli le four

d’une grosse brassée « d’échines »1 à faire sécher pour

la fournée prochaine, n’y tenant plus, il s’en vint devant

sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c’est-à-dire

en modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.

– Ah ! tu as faim, charogne ! c’est bien fait : crève si

tu veux. Va demander à ton maître qu’il te donne, fallait

aller avec lui.

Comme Miraut ne comprenait que fort

imparfaitement ce langage et qu’il continuait

dolemment à réclamer, elle se fâcha et le réexpulsa

violemment de la pièce et de la maison :

– Allez, du vent, et vivement : nourris-toi toi-même,

puisque tu es si intelligent et si malin ; va chasser,

puisque tu es fait pour ça !

De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que

l’invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la

saisit parfaitement et, comme l’autre illustrait son

langage en empoignant le balai, il n’attendit point que

le manche de celui-ci prît contact avec ses reins ou son

cul pour obtempérer rapidement.

Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir.

Tout de suite il se mit en quête d’un coin abrité, monta



1

Échines, morceaux de rondins refendus de un mètre ou quatre pieds

de long.

au haut de la levée de grange que chauffait le soleil et,

sur quelques brins de paille et de foin échappés à la

bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur les

pattes de derrière.

Il ne s’émut pas le moins du monde des roulements

de voiture, des meuglements de vaches rentrant du

pâturage, ni de bien d’autres bruits encore qui

n’intéressaient point ses besoins immédiats ; mais le

reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si

léger qu’il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le

nez.

La Bellone était une amie et une puissance. Elle

pourrait sans doute lui être utile. Ne l’avait-elle déjà

point défendu contre ce méchant roquet de Souris, lors

de sa première sortie ?

Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des

courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes

et le cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez.

L’autre, qui avait sans doute découvert quelque part une

vieille ventraille de lapin ou quelque autre charogne

plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait des

émanations qui chatouillaient fort agréablement ses

narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais

la chienne n’était pas d’humeur à prolonger des jeux

qu’elle jugeait inutiles, et, comme Miraut n’avait pas

encore l’idée de la suivre en forêt, il ne put que la

regarder franchir la haie du grand enclos et filer vers la

corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle

connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les

buissons familiers.

Les heures se traînèrent longuement. L’estomac du

chien hurlait famine. Il se promenait, puis s’asseyait sur

son derrière, puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit

encore une fois.

Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué

à ses affaires et déjeuné frugalement à l’auberge,

revenait maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait

un petit cochon. Cadi, déchargé, sentant l’écurie,

marchait d’un bon pas.

Ainsi qu’il l’avait promis à Pépé qu’il avait

rencontré en allant, il s’arrêta une minute pour lui

donner le bonjour en repassant par Velrans.

– Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le

chasseur ; ce serait me faire affront.

On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans

une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée,

d’avance, s’excusait de la brièveté de sa visite :

– Tu sais, faut pas que je m’attarde ; c’est le cheval

de Philomen, et puis, je ramène un cochon. En cette

saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne faut

pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.

À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé,

comme tous les cultivateurs l’eussent fait, manifesta le

désir de le voir. Il était lié dans un sac et, de temps à

autre, témoignait, en poussant un grognement, de

l’ennui de n’être pas libre. On délia la ficelle et il mît sa

tête au trou.

– C’est un verrat, prévint Lisée.

– Te l’a-t-on garanti comme étant bien châtré ?

s’inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal

« affûtés », la viande n’est pas bonne et empoisonne le

pissat.

– La Fannie me l’a vendu de confiance, affirma

Lisée.

Pépé cependant l’examinait en connaisseur, le

tâtant, lui ouvrant la gueule. C’était une jolie petite

bête, toute grassouillette, qui avait un museau rose et le

poil blond et soyeux.

– Il n’a pas l’air mauvais, conclut-il, il a une bonne

bille ; mais tant qu’on les a pas vus bouffer, on ne peut

pas s’y fier.

– Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je

l’ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de plus ;

avec mon chien, ma femme, nos trois chats... comptons

voir, voyons : Miraut, un ; ma femme, deux ; la Mique,

trois ; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci,

comment que je vais l’appeler ?

– Puisqu’il a une si bonne cafetière, appelle-le

Caffot, conseilla Pépé ; c’est le nom qu’on donnait jadis

aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c’est

assez bon pour un cochon !

– Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter

les poules ; mais Miraut se charge de les éclaircir.

Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la

cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et

vider une bouteille de derrière les fagots.

Pépé en était à son vingtième capucin ; il annonça la

chose non sans une petite pointe d’orgueil à son

confrère en saint Hubert, puis il s’enquit de Miraut.

Lisée en était satisfait, très satisfait ; il narra même

avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit

qu’il serait bon chien de chasse et termina en regrettant

que sa rosse de femme ne professât point à son objet les

mêmes sentiments que lui, leur rendant à tous deux, au

chien comme au maître, la vie aussi dure que possible.

– Ah ! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et

ne voient que les sous. On serait trop heureux si on

pouvait se passer d’elles.

Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne,

absente pour l’instant, qui ne devenait vraiment

insupportable que les années où la chasse allait mal et

durant lesquelles il ne tuait pas de gibier pour doubler

au moins le prix du permis.

Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma

d’ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte,

provoquée peut-être par son absence prolongée le jour

de la foire, passerait certainement, qu’au demeurant, il

était assez grand pour y mettre bon ordre si ça devenait

nécessaire.

Ils se quittèrent après s’être souhaité le bonsoir, et

Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.

Sitôt qu’il fut arrivé, il commença par remiser chez

Philomen la voiture et le cheval ; puis, comme il est

coutume de le faire quand on vous a rendu gratuitement

un tel service, il invita son ami à manger la soupe avec

lui et pria sa femme, lorsqu’elle aurait terminé son

ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et

prendre le café par la même occasion.

Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et

grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.

– Qu’est-ce que cette grande bringue peut bien

foutre chez moi ? ronchonna-t-il, en apercevant, par la

fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa

femme. Je gagerais bien qu’il y a encore du Miraut là-

dessous.

De fait, le cochon n’était pas encore à terre et il

n’avait pas même eu le temps de placer un mot, que

l’autre, lui brandissant sous le nez une volaille à demi

déplumée dont une cuisse était, paraît-il, rongée, lui

beuglait au visage :

– Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta

sale « murie de viôce » m’a tuée ! Et il m’a

« effarfanté » toutes les autres ; il m’en manque encore

deux ou trois à l’heure actuelle, et tu me les paieras

aussi ! Ah ! tu veux des chiens, tu en veux ! eh bien,

paye !

– Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c’est mon

chien qui a tué celle-ci ?

– Si je suis sûre, tu en as du toupet ! Mais il y a la

femme du maire qui a vu quand il leur courait après, il

y a la servante du curé et les filles de chez Tintin qui

lavaient la buée et c’est les petits du Ronfou qui lui ont

repris à la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l’avait

déjà à moitié déplumée et il était en train de la manger :

la preuve, c’est qu’ils ont eu assez de mal de lui faire

lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras

peut-être encore que ce n’est pas vrai et que je suis une

menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue !

– Combien vaut-elle, ta poule ?

– C’était ma meilleure ouveuse : elle faisait un oeuf

tous les jours...

– Je ne te demande pas un Libera me ni un De

Profundis, je te demande combien tu veux de ta poule ?

– Et maintenant qu’ils valent vingt sous la

douzaine...

– ... Turellement, je vais te payer tous les oeufs

qu’elle t’aurait faits jusqu’à sa mort et les nitées de

petits poussins qu’elle aurait pu couver et les enfants de

ceux-là jusqu’à la douzième génération. Une poule,

nom de Dieu ! c’est une poule. Combien vaut-elle ?

– Quat’ francs ! rugit la vieille fille.

– Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux

livres ! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te

foutrais de moi, par hasard ? Elle vaut trente-cinq sous,

à peine. Je t’en donne trois francs ou rien.

– C’est malheureux, larmoya la Phémie en

empochant les trois pièces. Dire qu’une charogne de

chien... mais s’il revient, je lui casserai les reins !

– Avise-t’en, conseilla Lisée, et tu verras s’il se

trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues

de prunes.

Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s’en allait,

emportant sa volaille, mais je l’ai payée ta poule et

assez cher, je crois ; j’ai bien le droit de la garder, il me

semble. Fais-moi le plaisir de la laisser ici, hein !

– Oh ! comme tu voudras, je voulais l’encrotter.

– Je m’en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt

commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la

mettre à la casserole. Ça fera un plat de plus et

Philomen en profitera, ajouta-t-il.

La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait

de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours

dans son sac. Sans prendre garde à elle, Lisée le reprit

sous son bras pour le porter à sa hutte. Il lui versa

immédiatement dans l’auge son manger et, après s’être

assuré qu’il avait une litière abondante, il revint à la

cuisine.

Philomen entrait justement.

– Je pense bien, affirma la Guélotte, d’un ton

autoritaire et s’adressant à son mari, que tu ne vas pas

garder plus longtemps un vorace comme celui-là qui se

met aux poules. Nous n’en avons pas les moyens.

– Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d’abord le

corriger.

Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation,

ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.

Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé,

n’osa même point se lever à l’approche des deux

hommes. Craintif, le poil tout hérissé, il battait

lentement son fouet, la tête aplatie sur la paille, les

regardant d’un oeil rouge et chargé d’angoisse.

Philomen, qui l’examinait attentivement, coupa la

parole à Lisée qui allait gronder et tempêter :

– Mais il est vide comme un sifflet, ce chien !

constata-t-il. Il n’a sûrement pas bouffé depuis hier au

soir.

– Cré nom de Dieu ! c’est pourtant vrai, jura Lisée à

son tour. Ah ! la sacrée vache ! Laisser une bête avoir

faim ! Ça n’est pas étonnant qu’il coure les poules s’il

n’a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et

voilà, c’est la faute du chien ! Attends un peu !

Ils rentrèrent à la cuisine.

– Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a

mangée aujourd’hui ?

– De la soupe ; bien sûr que j’y en ai fait !

– Et avec quoi, s’il te plaît ?

– !...

– Je te demande avec quoi, sacrée garce !

– Ah ! et puis est-ce que j’ai eu le temps, moi, j’ai

fait au four, j’ai préparé la hutte du cochon, arrangé le

ménage, fait le souper...

– Ça va bien, donne-moi le pain ; c’est moi qui vais

lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au sujet

de la poule, c’est à celui-là que tu auras affaire.

Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son

solide brodequin ferré.

– Si le chien avait eu l’estomac plein, il n’aurait pas

eu l’idée de boulotter une poule et je veux t’apprendre,

moi, à laisser les bêtes crever de faim !

Chapitre IX



Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut

à enfermer Miraut chaque fois qu’il ne pourrait

surveiller efficacement ses faits et gestes, car chez les

animaux comme chez les humains, les premiers actes

déterminent toujours des habitudes et d’autant plus

tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de

part à leur création.

De même qu’une vache qui a découvert un passage

à travers une haie essaiera, chaque fois qu’elle en aura

l’occasion, d’y passer à nouveau, de même Miraut ne

reverrait pas de lapins sans éprouver le vif désir de les

faire encore tourner en rond comme au premier jour, et

les poules avec lui n’auraient, elles aussi, qu’à se bien

tenir. Les raclées et corrections qu’il avait reçues à ce

sujet ne seraient pas suffisantes pour l’empêcher de

recommencer, et cela se conçoit aisément, car, à l’idée

de lapin et de poule, s’associaient bien plus vivement en

lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte, de

capture et de repas que le souvenir de la rossée subie

pour ses méfaits. Le premier acte venait de lui, était

actif et quasi volontaire, le second n’était que passif et

ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très

ténus dont le plus fort était celui de consécutivité.

Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison,

l’avait gratifié précédemment ôtaient-ils toute valeur

éducatrice à ce châtiment. C’est pourquoi, dès qu’il

aperçut une poule, il ne songea plus qu’à lui donner la

chasse.

Pour l’instant, claquemuré dans sa remise, sur sa

botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son

activité avait rassemblés, il n’aspirait qu’à un but :

sortir.

Mais Lisée n’était point là. La porte de l’écurie,

solidement réparée par ses soins, ne semblait plus

permettre aucune incursion de ce côté. Restait la rue à

laquelle on ne pouvait accéder qu’en rongeant la porte

qui donnait sur la cour ou en escaladant la fenêtre, et

cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds au-

dessus du sol.

Miraut, prompt à l’action, n’hésita point et chercha

d’abord à atteindre la fenêtre ; il tenta plusieurs élans

inutiles, accrocha tout de même une fois le bout de ses

pattes au rebord intérieur de l’embrasure, mais, entraîné

par son poids, retomba lourdement à terre.

Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de

chêne et massive, mais peu importait à Miraut l’essence

de bois dans laquelle on l’avait taillée.

Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît

colossal, démesurément long, impossible, et le

découragerait devant l’à quoi bon, n’arrête pas un

chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un chien jeune

qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou

presque rien des contraintes domestiques.

Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte,

juste à l’endroit où il sentait quelques filets d’air glisser

entre le seuil et le cadre de bois.

Dure besogne, car c’est par côtés surtout qu’un

chien peut mordre et ronger efficacement. La petitesse

du point attaquable le gênait énormément. Il fallait qu’il

travaillât avec les dents de devant, les incisives, et, pour

ce, trousser les babines et garer son nez, cet organe

tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez

le chien qu’il n’y faut jamais toucher si l’on ne veut

point les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.

Miraut cependant commença et mordilla la coupante

arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents.

Au bout d’une heure il en avait à peine ébréché un

centimètre lorsqu’il entendit claquer la porte de la

cuisine.

Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il

savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu’il faisait était

opposé à la volonté des maîtres auxquels il devait

obéissance ; s’ils eussent été là, il se fût abstenu ; en

leur absence et loin du châtiment, il s’appliquait, tous

instincts débridés et tendus, à contre-carrer une décision

qu’il jugeait injuste. Le bruit entendu lui rappelant que

le manche à balai est un instrument redoutable, il s’était

arrêté, mais dès qu’il ne perçut plus rien, il retourna

vivement besogner.

Accroupi, il travaillait avec tant d’ardeur, tout à son

idée, qu’il n’entendit pas la porte s’ouvrir une deuxième

fois. Il bondit en arrière en hurlant sous le coup de

baguette que la Guélotte furibonde venait de lui

flanquer, tandis qu’elle repartait, beuglant à pleine

gorge :

– Viens voir maintenant ce qu’il fait : il est en train

de ronger la porte de dehors.

Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du

dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la

querelle en déclarant qu’il allait recouvrir l’arête et le

coin attaqués d’une bande de fer-blanc, ainsi qu’il avait

déjà fait pour la porte de l’écurie.

Il s’y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se

promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le

braconnier avait l’oeil et, dès qu’il voyait le chien

écarter les narines en s’approchant d’une poule, il le

rappelait bien vite au sentiment du devoir, prononçant

son nom, Miraut, sur un ton tel que l’animal, obéissant

et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les

mains et la figure pour témoigner sa soumission ou

demander un pardon qui lui était accordé d’un

hochement de tête à la fois amical et grave.

Cela n’empêcha point que, le lendemain, un carreau

de la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le

jeune chien qui, ne pouvant plus s’attaquer à la porte,

avait réussi, Dieu sait comment ! à atteindre la fenêtre

et à prendre par cette voie la clef des champs.

Et deux heures après, tous les gamins du pays

cernaient Miraut, qui venait de jeter l’épouvante et la

terreur parmi le troupeau picorant des poules de la

Phémie, laquelle gueulait comme un putois qu’il lui en

manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en

avait sûrement mangé une, puisqu’il avait encore les

pattes rouges de sang.

Le fait en lui-même était exact : Miraut avait une

patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la

Guélotte et la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des

femmes voulant crier plus fort que l’autre.

Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui

opposait la plus énergique résistance, se faisant

littéralement traîner, et le chasseur alors s’aperçut que

son chien avait la patte coupée.

Furieux à son tour, croyant qu’on avait voulu lui

tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à

gifler la Phémie lorsque sa femme, s’interposant à

temps, lui apprit que c’était le chien lui-même qui

s’était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la

remise.

– Alors, riposta Lisée, qu’est-ce qu’elle chante, cette

vieille déplumée, ce n’est pas d’avoir mangé une poule,

qu’il s’est ensaigné. Va les compter d’abord, tes

gratteuses, et tu viendras grogner après.

Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie

se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s’il

n’y avait pas eu de morts, ce n’était point de la faute à

Miraut.

Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et

n’invectiva personne. Fine mouche, profitant de

l’expérience acquise, elle essaya de prendre son mari

par la douceur.

Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la

fois l’envie de corriger et de plaindre, lavait cependant

avec de l’eau salée et pansait minutieusement la plaie

du petit chien, qui se plaignait et aurait bien voulu

qu’on le laissât se lécher tout seul.

– Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que

nous ne pouvons pas garder cette bête : elle va nous

faire arriver toutes sortes d’histoires. Voilà déjà pour

plus de six francs de poules qu’il nous coûte, et

maintenant qu’il a commencé, quand veut-il s’arrêter ?

Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des

voisins : tu auras beau les payer plus cher qu’elles ne

valent, ils t’en voudront quand même et croiront t’avoir

fait un grand cadeau en acceptant ton argent.

Je t’en supplie, débarrasse-t’en ! c’est ce qu’il y a de

mieux à faire, crois-moi. Tue-le ! Fiche-lui dans les

côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que

tu ne peux pas le vendre et que ce serait faire injure à

Pépé et au gros.

– Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est

jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement

décidé au fond à ne pas s’en séparer. Attendons un

peu ! Je vais avoir l’oeil sur lui dorénavant et, dès que

je le verrai loucher du côté des gélines, je lui flanquerai

la correction pour bien lui faire comprendre qu’il n’y

doit pas toucher.

Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les

bruits contradictoires qui affirmaient d’une part que

Miraut avait étranglé toutes les poules de la Phémie, de

l’autre que quelqu’un (on ne disait pas qui) lui avait

tranché une patte d’un coup de serpe.

Lisée remit les choses au point, et Philomen

réfléchit.

– Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette

histoire-là est bien emm... bêtante. Dès qu’il manquera

une poule quelque part, tu peux être sûr qu’on accusera

ton chien, et il aura beau être innocent, tu pourras

prouver qu’il n’est pour rien là-dedans, que ce n’est pas

possible, on voudra absolument que ce soit lui qui ait

fait le coup. J’en connais même qui seraient assez

fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même

les leurs, les boulotter et venir ensuite accuser ton chien

du massacre.

– Tu vois bien que tout chacun va nous tomber

dessus, appuya la Guélotte.

– Oui, mon vieux, tâche d’avoir l’oeil. Mais, tu sais,

d’un autre côté, il est bien rare qu’un jeune chien, un

chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, si

l’on n’y prend garde, à courir après quelque bête : les

uns, c’est les chats, ça n’a pas grande importance parce

qu’ils savent se défendre et peuvent grimper aux

arbres ; d’autres préfèrent les lapins, et ils te nettoient

les clapiers rasibus ; d’autres se mettent aux moutons, et

ça c’est plus dangereux, car, quand ils sont bien

décidés, ils peuvent t’en ficher par terre pour plus de

cent francs d’un seul coup ; en somme, il vaut encore

mieux qu’il ne se tourne que sur les gélines.

Voici ce que je te conseille de faire : comme on ne

peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le

rendrait malade ; comme, d’un autre côté, quand on ne

le surveille pas, il « course » la volaille, tu n’as qu’à lui

mettre une muselière lorsque tu voudras le lâcher.

Léon ira demain à Vercel ; dis-lui qu’il t’en prenne

une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce de

quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras

tranquille.

– Las, moi ! quarante sous encore de jetés loin pour

cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait

une solution plus radicale et comptait sur l’appui de

Philomen.

Lisée se rendit au conseil de son ami, et le

surlendemain matin, après un jour de claustration

préparatoire, on mit la muselière à Miraut. Comme ce

fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans trop de

résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces

courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la

gueule.

Parce qu’elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya

immédiatement de les mordre et ne put naturellement

pas bouger les mâchoires.

Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu’il se

précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n’essaya point

de gagner le dehors : quelque chose le préoccupait et le

gênait.

Il porta la patte à son nez et tâcha d’accrocher une

courroie, mais la griffe ne fit qu’érafler légèrement le

cuir et retomba.

Bien qu’il louchât affreusement, il ne pouvait se

rendre compte de ce qu’il avait autour du museau et des

bajoues ; mais il sentait bien, au toucher, que c’était

quelque chose d’embarrassant, et, au nez, que c’était

une substance qu’il serait agréable de mastiquer avec

les dents ; toutefois, l’impression de gêne domina bien

vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu’à faire

sauter cette entrave agaçante.

Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui

demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant,

mais naturellement Lisée n’accéda point à son désir.

– Voilà ce que c’est, mon vieux, que de vouloir

bouffer les poules !

Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point

comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa

crier et pleurer et se plaindre.

C’est alors qu’il essaya, par ses seuls moyens à lui,

de faire sauter la muselière. D’abord il se gratta aux

angles des buffets, aux embrasures des portes, aux pieds

de la table, à toutes les arêtes vives ; il se cogna le nez,

essaya encore de mordre, puis se remit à travailler de la

patte, s’accroupissant à terre, le museau sur le sol pour

avoir un plus solide point d’appui, tirant, pleurant,

frottant, s’excitant, s’énervant, hurlant, devenant

comme fou de désespoir.

À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de

devant se mit à se piocher les bajoues à une allure

vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les

terribles bandes de cuir qui lui laçaient si

impitoyablement les mâchoires.

En moins d’une heure, il se pela entièrement les

deux côtés de la tête, si bien qu’en quelques endroits

même la peau était absolument à vif et ensanglantée ; il

gratta plus haut à une autre lanière ; il grattait avec

frénésie, il aurait gratté encore si Lisée, qui rentrait,

s’apercevant qu’il s’abîmait le « portrait », et craignant

qu’il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa muselière.

– C’est assez pour aujourd’hui, pensa-t-il. Demain je

la lui remettrai, et il s’habituera petit à petit.

Mais, le jour suivant, dès qu’on lui eut rebouclé les

courroies derrière la tête, il recommença de plus belle à

se griffer la gueule en hurlant.

On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il se

serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout

à fait en se disant :

– Bah ! je reste ici aujourd’hui ; je vais le surveiller.

Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis

que le chien rôdait autour de lui, heureux d’être enfin

débarrassé et libre.

Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les

tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de

perches de haricots, si bien que le braconnier,

tranquillisé, ne pensait plus à s’assurer de sa présence et

continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe,

lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le

sentier de l’enclos, une poule morte, tuée, d’une main,

de l’autre ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.

Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au

nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en

serrant les dents et assura, comme une massue dans sa

main, le chou qu’il venait d’arracher.

La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et

de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia

comme pour s’excuser :

– Je te le ramène. Ce n’en est pas une des miennes,

c’en est une de la cure. Nous l’avons vu quand il la

serrait, la servante et moi, mais nous sommes arrivées

trop tard. Elle m’a dit de te l’apporter pour que tu voies

et que tu le corriges : je ne sais pas si on te la fera

payer.

– Je te remercie, proféra sèchement Lisée et, sans

dire autre chose, attrapant le chien par le collier, lâchant

son chou pour saisir de l’autre main la poule morte,

avec cette cravache d’un nouveau genre, corps même

du délit, il administra à Miraut une volée fantastique et

terrible, frappant d’ailleurs et prudemment aux bons

endroits, de façon qu’il sentît bien, tout en ne courant

aucun danger, que les coups venaient de la poule et

qu’il serait dangereux pour sa peau, à l’avenir, de

s’attaquer encore à ces bestioles-là.

Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.

– Ah, cochon ! tu aimes les poules ; eh bien ! tu la

traîneras celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras,

et puisque tu en aimes l’odeur, tu la sentiras aussi plus

qu’à ton saoul ! Attends un peu.

Lors, au moyen d’une forte ficelle de chanvre, il

noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant

dans le collier, les pattes passant entre les jambes de

devant ; il attacha ses pattes à une autre ficelle qui se

nouait elle-même sur le dos et, dans cet appareil,

condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner

la poule devant tout le monde et les autres chiens y

compris, lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire

honte et lui rappeler en grondant qu’il n’était qu’un

méchant azor de rien du tout, un jeanfoutre de viôce qui

ne valait pas la corde pour le pendre, ou la cartouche

pour l’occire, un sale salaud de m... à qui il en ficherait

jusqu’à ce qu’il en crève s’il s’avisait de recommencer

jamais.

Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en

laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui

les gosses faisaient cortège et qui ricanaient en

interpellant le chien. Miraut était honteux, car les chiens

connaissent la honte s’ils ignorent la pudeur, et ils

sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez,

s’embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec

des yeux navrés et, quand il n’était pas observé,

cherchait à se débarrasser de son encombrant fardeau.

Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et,

s’enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il

éternuait et il pleurait.

Lisée fut inflexible.

– Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu’à ce

qu’elle pourrisse et qu’elle pue comme un vieux

Munster, ça t’apprendra. C’est moi qui jugerai quand tu

devras en avoir assez.

De dégoût pour la bestiole qu’il promenait toujours,

comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact,

écoeuré par l’odeur, Miraut, pour ne point la toucher,

marchait en écartant les pattes, et, pour ne pas la sentir,

levait le nez en l’air autant qu’il lui était possible de le

faire.

Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le

mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais

comment, à s’en dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre

à sa remise, trouva dans un coin la poule intacte, aussi

éloignée que possible du chien, qui jetait des regards

inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.

Après qu’il se fut bien rendu compte qu’il n’y avait

point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se

laissa enfin émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva

hésitant et, timidement, se hasarda à lécher les grosses

mains rudes pendant le long des cuisses sur le pantalon

de droguet.

– Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il

fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la

géline d’un index sévère.

Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et

Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la

sotte manie de courir la poule, gibier qui était en effet

bien indigne du nez fameux du célèbre chien de chasse

qu’il devait être un jour.

Chapitre X



C’était un soir calme de fin d’automne. La nuit, à

grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue

du ciel qui s’étoilait lentement. Pas un souffle de vent

ne troublait la tiédeur enveloppante ; les fumées

montaient calmes des cheminées, formant sur les

carapaces bigarrées des toitures un léger manteau

vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des

vaches qui rentraient des champs et marchaient d’une

vive allure vers l’abreuvoir ; le marteau du forgeron

Martin sonnait par intervalles sur l’enclume argentine,

et tous ces bruits formaient une rumeur paisible et

chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou

la saine émanation sonore du village.

Point trop las de sa journée, les deux jambes de part

et d’autre de l’enclume à « chapeler » les faux, fixée

dans le vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à

califourchon, Lisée le chasseur, Lisée le braco, rêvait en

fumant sa pipe. Plus fatigué, lui, d’une longue

randonnée en plein champ, Miraut s’était gravement

assis sur son derrière, et, impassible et clignant des

yeux par moments, regardait son maître, tirant

d’énormes bouffées de son éternel brûle-gueule.

Un pas sonna dans le sentier de l’enclos, et le chien,

le reconnaissant pour celui d’un familier, se leva

aussitôt, frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant

à la poitrine et en lui léchant les mains, l’ami Philomen,

maître de Bellone.

– Salut, ma vieille branche ! s’exclama Lisée.

– Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire

d’attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen

en choisissant pour siège le bout équarri d’une grosse

poutre noircie par les intempéries et qui servait de banc

rustique.

Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux

de la saison, du blé qu’on commençait à battre et qui

rendait pas mal, des labours et des semailles qui

s’achevaient dans de bonnes conditions, du bois qu’ils

couperaient aux premières heures de liberté et des

défrichements qu’ils entreprendraient au cours de

l’hiver prochain.

Miraut s’était rassis. Les rumeurs s’étaient tues. La

conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis

six heures sonnèrent à la tour du vieux clocher et

vinrent ensuite les trois tintements consécutifs et

alternés de trois coups chacun annonçant la volée de

l’angélus du soir.

Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d’airain

battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une

rafale de sons s’éparpillèrent en roulements pressés.

Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; ses

oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs

reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à

pleine gorge lui aussi, poussant jusqu’à épuisement sa

plainte désespérée.

– Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n’est rien, voulut

consoler Lisée ; mais, à chaque bordée de sons, il se

reprenait de plus belle, et le hurlement mourant se

regonflait en sanglots pour finir en petite plainte triste

et désolée comme un pleur d’enfant.

– C’est drôle, constata Lisée ; il n’avait pas encore

pleuré en entendant les cloches.

– Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme

ce soir.

Écoute comme l’air est calme, on n’entend que ça,

on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l’eau

qui entrerait dans une éponge ; c’est une douche sonore

qu’on prend, et nos oreilles en sont comme ravinées par

un torrent. Ça ne m’étonne pas que cela fasse mal à

Miraut.

Tous les chiens pleurent en entendant les cloches,

mais ce n’est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre

non ! ils s’en fichent pas mal, des religions, eux, et s’ils

pleurent, c’est parce qu’ils souffrent.

– Heureusement, continua Lisée, qu’ils ne les

entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre

odeur surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais

plus rarement (car chez eux l’oreille est meilleure que

l’oeil), arrivent à les en distraire.

Il a fallu que nous ne disions rien, que l’air fût

calme, qu’il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot,

que rien dans notre attitude ni dans nos gestes ne

l’intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté et

entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce

d’ailleurs, par surcroît, la pluie pour demain peut-être

ou pour après-demain au plus tard.

Tant qu’ils sont jeunes, une seule sensation les

accapare tout entiers : ce n’est que dans la suite,

lorsqu’ils sont plus âgés, qu’ils arrivent à partager leur

attention et, comme nous, à voir, entendre et renifler

tout ensemble.

– Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie,

parce qu’ils pensent aux morts qu’ils se lamentent au

son des cloches, puisqu’ils poussent les mêmes tristes

hurlements, ou à peu près, en apercevant la pleine lune

se lever derrière les arbres du mont de la Côte. Mais

peut-on savoir au juste la cause de ces cris !

– C’est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons

entrer dans leur peau et peut-être qu’ils ne le savent pas

eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n’est dans

aucun cas un cri de joie.

– Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches

doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c’est la

marche de la lune dans les rameaux et son ascension

dans les branches qui doit les épouvanter, car, dans le

premier cas, ils restent immobiles sur place, et dans le

second ils courent en hurlant, agités et inquiets.

D’ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu’ils

n’ont plus de point de repère pour contrôler sa marche,

ils n’y font plus attention.

– J’ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout

les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce

sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la

voix des cloches.

– Ça ne m’étonne pas non plus, expliqua Philomen.

Les chiens de garde qui ne bougent guère d’autour de

leur niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui

remue ; quant aux nôtres, ils ont le nez et l’oreille

extrêmement délicats ; d’ailleurs l’oreille et le nez, ça

doit communiquer par un canal. Quand le bruit des

cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de

Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les

membranes du nez et lui produire le même effet qu’une

odeur de bête féroce, d’un loup par exemple, ou même

aussi l’odeur d’un homme mort. Peut-être encore que ça

lui a fait comme un pincement douloureux ; nous

éternuons bien, nous autres, en regardant le soleil, et

nous ne le regardons pas pourtant avec notre nez.

– Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n’éternue

pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur

terre, a quelque chose de bien : les aigles, c’est leurs

yeux ; les chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et

les femmes leur..., pas leur intelligence, en tout cas.

Tout de même, ce serait un sacré type que l’homme qui

réunirait l’oeil de l’aigle, le nez du chien et l’oreille du

lièvre, à condition qu’il ait le cerveau en conséquence.

– Vingt dieux ! nous vois-tu reniflant le long des

tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour

trouver l’endroit où le lièvre a fait sa rentrée.

– J’ai pourtant connu un type de Velrans qui le

faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son

chien, et où l’autre trouvait du fret il se foutait à quatre

pattes lui aussi, fouinant, humant et reniflant, pour

apprendre, disait-il. Mais on ne lui en a pas laissé le

temps, car on a reconnu qu’il était louf et on a été

obligé de l’emmener à l’asile de Dôle, où il est

« clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce

serait un gardien de l’établissement qui lui aurait fait

son affaire un jour qu’il avait soif. Ce gardien-là était

alcoolique, il se saoulait, il buvait tout ce qu’il gagnait,

et comme il touchait trente sous par macchabée qu’il

enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir

de quoi licher.

En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au

moins : les bons docteurs disaient que c’était l’effet du

chaud. On ne s’est aperçu de ce petit manège qu’au

bout d’un assez long temps ; alors, pour étouffer

l’affaire, le bonhomme, de gardien est passé

pensionnaire, et voilà tout.

– Mais as-tu déjà purgé Miraut ? interrompit

Philomen.

– Non, avoua Lisée, il se purge tout seul ; il ne passe

pas un jour sans manger du chiendent.

– C’est très bon, en effet, mais ce n’est pas

suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et

il sera d’autant mieux tenu qu’il est plus âgé et de

bonne race.

– Je sais bien, mais qu’y faire ?

– Il n’y a, tu l’as dit, pas grand’chose à tenter, et

souvent les meilleures précautions ne servent de rien ;

tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en

temps, prendre un peu de fleur de soufre dans du lait ou

du café noir. Ils arrivent très bien à avaler le tout.

– Le meilleur remède est encore qu’ils soient forts et

robustes, mais cela non plus n’empêche rien bien

souvent.

– La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.

– La manges-tu avec nous ? invita Lisée.

– Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise

m’attend ; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à la

revoyure.

– « À revoir », mon vieux, répondit Lisée secouant

sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.

Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée

craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de

soufre, un beau matin, à l’appel de son maître, au lieu

de bondir en écartant sa paille des quatre pieds, Miraut

se leva lentement et avec hésitation. Ses bons yeux, si

clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez

suintait une vague mucosité incolore comme une salive

trop épaisse.

– Nom de Dieu de nom de Dieu ! mâchonna Lisée.

Voilà que ça y est ! Pourvu que ce ne soit pas trop

grave et qu’il n’en crève pas !

Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine

de soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la

rendre meilleure, un peu de lait ; ensuite il ne chercha

point, comme d’ordinaire, à gagner la rue, mais s’en

vint lentement, le poil légèrement hérissé et rêche, se

coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.

Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les

yeux devenaient chassieux et l’appétit disparaissait avec

la fièvre qui l’avait envahi : bien que la température fût

douce, Miraut grelottait.

Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de

soufre dans du lait : le chien, presque à contrecoeur, but

le lait, mais laissa au fond de l’assiette la poussière

jaune.

Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes

usités en pareille circonstance : il en connaissait

plusieurs et commença par se rendre chez le cordonnier

Julot, qui lui prépara un emplâtre de poix. Revenu au

logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous l’os

pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales

et appliqua l’emplâtre, qui adhéra aussitôt. On dit que

ça les guérit, avait reconnu Julot ; en tout cas, c’est bien

à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut

pas non plus lui faire grand mal.

Mais la poix n’opéra guère. Miraut maigrissait,

souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son

museau toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ;

il ventait, disait Lisée, c’est-à-dire respirait comme un

soufflet violemment pressé. Et il avait toujours froid.

De temps en temps, il se levait douloureusement de son

sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du

fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste comme un

petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête

dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et

perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les choses

sans les voir.

Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées

épuisantes, et passait presque toutes les heures

immobile, couché en rond, serré sur lui-même, les

muscles contractés par un perpétuel grelottement,

l’échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque qui

craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la

complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa

somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la

vieille Mique, le voyant affaissé et souffrant,

n’essayaient point de jouer, mais venaient de temps à

autre le flairer : toutefois, comme il n’avait pas

conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient

plus ; mais souvent ils se couchèrent tout contre son

poitrail pour le réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux

d’où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient

désespérés.

Il se taisait obstinément. C’est que son mal était en

lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas

la cause ou qui persiste, cette cause étant disparue, les

laisse muettes. Qu’un chien ou un chat ou une autre

bête domestique, car les sauvages, eux, savent presque

toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde

quand on le heurte, ou qu’on le frappe, ou qu’on le

brûle, ou qu’on le mouille, ou qu’on lui marche dessus,

cela s’entend : son cri est un appel, une plainte, un défi

ou une lutte ; si la source de douleur disparaît, si la

cause n’est plus apparente, il se tait.

Tout le monde n’a pu voir mourir un chien

empoisonné ; mais qui n’a vu de misérables animaux

écrasés par des automobiles, des tramways ou des

voitures ! Ils hurlent épouvantablement sous le choc,

mais cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis

sur la paille, ils se lèchent s’ils le peuvent encore et

souffrent et meurent sans se plaindre.

Ils n’ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour

leur enseigner le stoïcisme.

Si grand que fût le désarroi physique et moral de

Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la

Guélotte, qui n’avait point désarmé et souhaitait de tout

coeur sa crevaison prochaine, profita d’une absence de

Lisée pour le jeter brutalement dehors.

Violemment, à coups de savate, elle te le balaya,

comme elle disait, de son plancher, espérant qu’elle en

serait pour tout de bon débarrassée bientôt.

Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la

rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.

Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de

longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête

dans les mains, le caressant, le recouvrant d’un vieux

tricot, le bordant comme un gosse, lui desserrant les

mâchoires pour le contraindre à avaler quelques

gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la

pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.

Mais ni soins ni remèdes n’agissaient. Il n’y a rien à

faire contre la maladie ! La maladie, mot vague et

indéfini comme les troubles qu’elle provoque ! D’où

vient-elle ? on ne sait pas. Comment la guérit-on ? On

ne sait pas non plus. Les vétérinaires, médicastres ou

potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des pilules,

composé des poudres, mais tout ça, c’est de la foutaise

dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de

votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce

point les paysans et les bracos qui se sont livrés, au

sujet de ce mal mystérieux, aux suppositions les plus

baroques, aux conjectures les plus bizarres. D’après les

uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver

que nul n’a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises

non point dans l’estomac, mais au bout de la queue. Il

s’agit de l’extraire, de l’extraire sans danger pour la

bête, et là est le hic ! Pour d’autres, la maladie, c’est le

sang qui mue ( ?). Comment ? pourquoi ? Mystère.

Enfin, d’aucuns veulent encore que ce soit simplement

de la bronchite ; mais affection de la moelle épinière,

crise de croissance ou bronchite, nul n’a jamais été

capable d’indiquer une cause précise ni de fixer un

remède.

Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un

jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla

à Lisée de le conduire immédiatement à son

compatriote Kalaie, lequel était possesseur du « secret »

pour guérir les chiens de la maladie.

En ce moment, la peau de Miraut présentait par

endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait

pustuleuse et croutelevée, tellement, disait la Guélotte,

que c’était une dégoûtation de garder une pareille

charogne dans la chambre du poêle.

Le Velrans insista.

Kalaie ne demandait rien pour sa peine : il gardait le

chien une huitaine, le soignait dans le plus grand

mystère et, au bout de ce temps, vous le rendait

parfaitement guéri. C’était un secret, un secret qu’il

tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les

entorses et arrêtait les dartres et qui se perpétuait dans

la famille.

Pas plus que les autres paysans qui connaissent

d’autres secrets pour d’autres guérisons, pourvu qu’on

ait la foi, il ne consentait à le confier à personne et ne

demandait pas qu’on lui amenât des bêtes ; mais il

n’avait jamais refusé d’en soigner une et – ceci faisait

partie sans doute des règles à observer pour obtenir la

guérison – ne voulait jamais, jamais, en aucun cas,

accepter d’argent comme rétribution.

L’après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de

Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser

le cheval dans l’écurie de Pépé, qui lui confirma les

dires du voyageur, et tous deux menèrent Miraut chez le

miraculeux guérisseur.

Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien,

auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le

poêle de la cuisine ; ensuite il offrit la goutte aux deux

visiteurs et parla de la pluie et du beau temps et des

semailles et des engrais et de la politique. Étant bon

catholique et pratiquant, il n’était pas d’accord avec

Lisée, mais ce n’était point une raison pour mal soigner

Miraut qui, lui, n’était pas socialiste ni réactionnaire et

n’avait pas, heureusement, d’opinions touchant la

séparation des Églises et de l’État.

La discussion fut donc courtoise : on tomba

d’accord sur un point : que tous les députés et

sénateurs, radicaux comme cléricaux, n’étaient que des

menteurs et des fripouilles, et sur cette conclusion qui

marquait leur bon sens et leur rectitude d’esprit, on se

sépara en se serrant la main.

– Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa

Kalaie, et tu n’auras pas besoin de prendre une voiture

pour l’emmener : il pourra marcher tout seul, je te le

promets.

Lisée, plein de craintes et d’espérances, retourna à

Longeverne, où la semaine lui parut démesurément

longue.

Soit que l’éruption cutanée eût été un heureux

dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût

vraiment souverain, au bout de la huitaine Miraut était

guéri ; il se levait, marchait, mangeait ; l’oeil redevenait

limpide, vif et joyeux ; le poil se relustrait, l’appétit

reprenait.

– Tu n’as qu’à lui faire boulotter de bonnes soupes

et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon,

affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.

– À propos, comment va Caffot ? s’inquiéta ce

dernier. Tu ne m’as jamais reparlé de ton goret.

– Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu’il

est : pourvu qu’il bouffe, il est content. Cependant, je

ne crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.

– Ah !

– Oui, la première fois que le chien s’est approché

de l’auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a

« pouffé » et reniflé au nez comme un grossier qu’il est,

et Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas

de sitôt ; après tout, ça n’a pas d’importance, mais nous

allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu

n’accepterais pas de sous et je ne t’en offre pas, mais,

ma parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu

ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l’auberge ;

malgré que nous ne soyons pas, en politique, du même

bord, ça n’empêche que tu es un bon bougre et que je

serais vexé si tu n’entrais pas prendre un verre et revoir

ton malade quand tu passeras à Longeverne.

– C’est rien, c’est rien, affirmait Kalaie. C’est des

petits services qu’on se doit entre pays.

On s’en fut à l’auberge où, la politique aidant, d’un

litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut

qu’on allât chez lui goûter sa vendange et puis Kalaie

exigea qu’on fît une troisième pause dans sa maison

pour juger de la qualité de la sienne, si bien que ce ne

fut qu’assez tard que les trois compères, parfaitement

d’accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls

comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de

suite à sa décharge, pour une bonne part dans la cuite

magistrale de Lisée.

À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse,

énervée comme au premier soir, attendait le retour de

son homme, espérant bien que le chien, nonobstant

remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.

Elle pâlit de male rage en voyant, absolument

comme l’autre fois, son mari, plein comme un boudin,

ramener, plus gaillard que jamais, le petit chien qui,

affamé par la marche, vint sans tarder flairer toutes les

gamelles et toutes les marmites de la cuisine.

– Tas de cochons ! mâchonna-t-elle. Ah ! ce qui ne

vaut rien ne risque rien. Je n’ai jamais eu de chance

dans ma vie.

Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant

l’homme et le chien se débrouiller comme ils

l’entendraient, elle monta seule se coucher à la chambre

du dessus.

Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une

soupe plantureuse et magnifique dans la confection de

laquelle il ne ménagea ni la graisse ni le pain. Puis,

jugeant que, pour un convalescent, ce n’était peut-être

pas suffisant, il ouvrit le buffet où il découvrit un bout

de lard d’une bonne demi-livre mis en réserve par sa

femme pour le repas du lendemain.

– Tiens, s’exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-

le, mon petit : ça lui apprendra, à la vieille, à faire la

gueule ! C’est elle qui fera maigre demain.

Chapitre XI



Miraut reprit rapidement.

Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui

lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques

signes, de lui bien connus, des velléités d’en faire

autant, mais par d’autres moyens.

– La garce ! ajoutait-il. Ça ne manque jamais ! Si, au

printemps, elle ne fait pas sa portée, vers la fin de

l’automne elle en a au moins pour trois semaines à être

en folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre,

bien gardé.

Tous les cabots des environs montent la garde

autour de ma baraque, les grands comme les petits, les

jeunes comme les vieux ; ils me rongent toutes mes

portes, ces salauds-là. S’ils trouvaient le moindre

passage ! malheur ! ah ! nom de Dieu ! ça serait bientôt

fait.

Quand je suis là, ça va bien, j’ai l’oeil et je veille ;

mais si j’ai à m’absenter de la maison, j’ai toujours peur

qu’un sale bâtard de roquet ne parvienne à s’introduire

dans la canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne

peut pas se fier aux femmes ni aux gosses pour la

surveillance.

Je sais bien qu’on n’en est jamais que pour tuer la

portée quand la mère a déballé, mais c’est toujours bien

embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter

que des maternités comme ça te gâtent la race.

Mon vieux, je te le dis et tu me croiras : eh bien ! si

un bâtard quelconque couvre une chienne, non

seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais

cette saillie-là laisse des traces sur les portées

suivantes : oui, la race est souillée, elle n’est plus pure,

et les chiens sont moins beaux et moins bons. J’ai

toujours fait attention jusqu’à présent, je ne voudrais

pas voir arriver la chose maintenant.

– Tu n’auras qu’à m’amener Bellone quand tu auras

à sortir, s’offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien

d’aucune façon ; d’ailleurs, j’ai toujours, pour les

roquets et les bâtards, parce que je ne voudrais jamais

faire le coup à des chiens de chasse, une demi-douzaine

de vieilles casseroles de rebut et quelques arrosoirs de

réserve à leur attacher quelque part.

– Pour l’heure, expliqua Philomen, je ne crois pas

qu’elle coure de risques, le train de derrière grossit un

peu et le sexe se montre, mais tant qu’elles n’ont pas

fait sang, elles ne se laissent généralement pas grimper,

je dis habituellement, car dans ces sacrées affaires de...

chose, on ne peut jamais être sûr de rien.

– Oui, goguenarda Lisée, c’est la bouteille à

l’encre... rouge.

Miraut avait repris sa situation dans la maison de

son maître, c’est-à-dire que, si le patron le choyait avec

la tendresse d’un père ou même d’un grand-père, la

patronne, elle, le rossait avec l’énergie d’une marâtre et

qu’il se garait des coups du mieux qu’il pouvait.

Il acceptait d’ailleurs bénévolement cette position

sociale, n’imaginant pas qu’il en pût, pour lui, exister

d’autre, ses souvenirs d’enfance étant trop lointains et

depuis longtemps abolis. Très vite il en était arrivé à

généraliser que, sauf de très rares exceptions, tout ce

qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et tout ce

qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu’il faut en

tout et partout craindre, éviter et fuir.

Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et

venues aux champs et au bois et commençait, son nez

devenant subtil et puissant, à s’intéresser à autre chose

qu’aux évolutions des corbeaux et au déterrage des

taupes.

Lisée vivement l’encourageait à quêter, guidait ses

recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l’incitait

à longer les haies, à traverser les buissons, à fouiller les

murgers chevelus de ronces, à ne pas manquer les

brèches de mur, les ouvertures de tranchées, les

saignées de partage des coupes, tous endroits préférés

par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.

L’odeur de lièvre, souventes fois reniflée,

l’émouvait de plus en plus et le bouleversait

profondément : sa queue, quand il tombait sur un fret de

ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires

en claquaient l’une contre l’autre et une fois même, à la

grande joie de son maître, il avait laissé échapper un

jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir

de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec le

citoyen poilu qui émettait des émanations si

particulièrement excitantes.

Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu’il

poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu’au premier

arbre où il grimpa, puis qu’il regarda étonné, furieux et

narquois, ne fit que confirmer en lui l’opinion qu’il

avait que le gibier qui court et à poil est préférable,

quant à l’odeur et au goût probablement, à celui qui

vole, d’autant qu’on peut toujours, quelque temps tout

au moins, suivre le premier avec espoir de l’attraper.

Lisée, après chaque expérience, le félicitait,

l’encourageait, le caressait, le récompensait par un petit

bout de sucre ou une couenne de gruyère

soigneusement tenue en réserve pour l’occasion. De

fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que

le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen,

que ce serait un jour un maître lanceur.

Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n’avait

point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec

d’autres chiens pour qu’il apprît son métier. Seul, de

lui-même, par la simple vertu de son flair et la toute-

puissance de son instinct, il arrivait à distinguer ce qu’il

devait courir. Qu’il lui arrivât seulement un jour de

fourrer le nez au derrière d’un capucin et ça y serait

définitivement, il serait sacré chien et grand chien ; plus

tard, quand il aurait appris avec son maître et avec

Bellone toutes les ficelles du métier de chien courant,

on verrait s’il s’en trouverait un pour lui damer le pion

ou lui faire le poil dans le canton.

Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade

trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne,

flairant toutes les mottes et toutes les bornes, pour y

retrouver des odeurs particulières, des senteurs subtiles

lui rappelant sa race, et s’accroupissant de temps à autre

pour rafraîchir d’un jet minuscule et fraternel tel caillou

isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur

précédemment arrosés par des confrères inconnus.

– On en fera quelque chose, disait le chasseur à

Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus

tard, comment Miraut s’était comporté sur un fret

rencontré au bas des Cotards, non loin de la source de

Bêche.

– Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là,

approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu’il lui

confierait le lendemain sa Bellone, obligé qu’il était de

conduire du blé au moulin de la Grâce-Dieu afin de

ramener de la farine pour faire au four.

– C’est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous

les deux à la remise. J’ai fichu du fer-blanc aux coins de

la porte : pas de danger que les galants, si voraces qu’ils

soient, ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te

l’ai dit, il est encore trop gosse pour penser à ces

affaires-là.

De fait, le lendemain, en laisse, comme une

coupable, la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu’à

une distance plus que respectueuse les mâles la

suivaient de l’oeil, craignant la trique du chasseur.

On laissa seuls les deux camarades. Miraut,

enchanté d’avoir de la compagnie, vint lécher le nez de

Bellone et lui mordre les oreilles.

D’ordinaire, elle se laissait faire quelques instants,

ensuite elle signifiait par un grognement sec qu’elle en

avait assez et filait ; mais cette fois elle se prêta au jeu,

mordilla elle aussi, passant dessus, roulant dessous,

serrant entre ses mâchoires tantôt une patte, tantôt une

oreille, tantôt une autre mâchoire ; puis jugeant que les

préliminaires avaient été assez longs, elle se dressa sur

ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de

côté et attendit.

Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu’à

continuer un divertissement si intéressant, à remordre, à

se rouler de plus belle dans la paille, à jouer de la patte

et de la dent. Bellone se prêta encore et de bonne grâce

à ses fantaisies, jusqu’à l’instant où elle recommença

son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur

sous le nez.

L’odeur, évidemment, différait de ce qu’elle était

d’habitude, et Miraut, forcé de s’en rendre compte,

flaira avec assez d’intérêt, puis, pour compléter son

observation, hasarda même un discret coup de langue ;

mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les

batailles durent recommencer au moins deux ou trois

fois encore.

C’est alors que la chienne, puissamment énervée

sans doute, obéissant à l’on ne sait quel irrésistible

instinct qui lui commandait d’enseigner au novice ce

qu’il ignorait, lui sauta dessus, ainsi que l’aurait fait un

qui l’aurait voulu couvrir, et s’agita vivement du train

de derrière à la façon des mâles.

Ahuri, Miraut qui n’y comprenait rien ou pensait

peut-être que c’était un jeu nouveau, la laissa se livrer

durant quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi,

tout naturellement, il en voulut faire autant.

C’était ce que demandait la chienne.

Il commença ses premières tentatives sans autre

ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il ?

L’odeur de la bête en amour alluma-t-elle un feu

dormant en lui ? Le mouvement, tout mécanique et

machinal qu’il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et

profondes de son geste ? On ne sait ; mais bientôt il

tenta de faire réellement ce qu’il n’avait voulu

jusqu’alors que simuler.

Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se

prêtait avec une bonne grâce évidente à ses

manoeuvres.

Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu’il

essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il

se crispait, remuant furieusement, piétinait des pattes de

derrière, tordait le cou, hochait la tête, tandis que la

chienne prenait l’air stupide et béat de celle qui attend

quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient

jamais.

À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans

résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait

faire.

Il s’enfiévrait, s’excitait, se mettait en colère,

tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les

autres mâles qu’il devinait et sentait maintenant, tous

ses sens éveillés, rôder aux alentours et renifler aux

portes.

Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour

de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui

continuait fébrilement ses exercices.

– Ben, mon cochon ! monologua-t-il, tu ne te gênes

pas : il n’y a vraiment pus d’enfants au jour

d’aujourd’hui, t’en es-tu donné, salaud ! et pour rien,

naturellement ; sacrée petite rosse, va ! il s’en ferait

crever.

Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte,

ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois

fois encore ses tentatives amoureuses.

– Hou ! hou ! l’invectiva Lisée en branlant la tête.

Encore un salaud qui sera porté sur la chose ! Il n’y

aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu’il

ne soit de la noce.

Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce

jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre

de son poste avant d’avoir obtenu un résultat que ni son

âge, ni ses forces ne lui permettaient encore d’atteindre.

– Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui

Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la

remise. Gageons, maintenant qu’il a fait ça, qu’il se

prend pour un grand garçon de chien.

– Je te crois, approuva Lisée ; hier au soir, il a levé

la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé.

Mais, j’ai envie d’aller faire un tour ce soir du côté de

Bêche.

J’ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les

lièvres sortiront de bonne heure, car le soleil a tout l’air

de vouloir se remontrer et si on en trouvait un sur pied...

Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la

pattelette du pantalon, comme s’il allait élaguer sa haie

du Cerisier, Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il

l’avait dit, il s’arrêta à la source où son chien avait déjà,

les jours d’avant, trouvé du fret.

Ce n’était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur

d’enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de

la queue et à renifler bruyamment, signe que quelque

animal sauvage avait certainement passé par là.

– Doucement ! encourageait Lisée en sifflotant sur

un ton particulier, doucement ! au bois, mon petit ! c’est

au bois qu’il est, le capucin. Là ! là ! Miraut, s’exclama-

t-il en lui désignant du doigt une « rentrée », une brèche

de mur.

Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un

coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses

pas, reniflant très fort, puis sortit du bois, fit quelques

pointes en plaine, revint de lui-même à la lisière, la

suivit, trouva une autre brèche et s’y enfila tout seul.

– Très bien, mon beau ! approuvait Lisée à mi-voix,

tu sais déjà.

Mais cela devenait sérieux.

Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de

gueule, avança, écartant les branches du mufle, puis

soudain, sans plus rien dire, le fouet battant, s’engagea

dans un pâté de ronces.

Et immédiatement, une bordée d’abois frénétiques

suivait cette incursion, tandis qu’il bondissait derrière le

lièvre déboulé qui montait le coteau et qu’il venait de

dénicher au gîte.

Ah ! ce fut une belle galopade.

« Bouaoue ! bouaoue ! bouaoue ! »

– Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,

tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très

excité, Lisée le soir même en racontant l’exploit à

Philomen.

Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en

lancer un ! Ah ! mon ami, c’est qu’il fallait voir et

entendre comme il te le menait, çui-là : ni plus ni moins

qu’un vieux chien ; il lui a fait prendre le tour des

Maguets et puis du Geys et il me l’a ramené au lancer.

Hein ! Ah ! nom de Dieu ! la belle chasse ! et quelle

musique ! C’est qu’il a une voix, l’animal ! Nom de

nom, quelle gorge ! Je l’aurais laissé faire, ma parole, je

crois qu’il le mènerait encore !

Ah ! la bonne bête, et ce que je suis content ! Mon

vieux Philomen, qu’est-ce qu’ils vont prendre pour leur

rhume, les oreillards ! Cochon de cochon !

– M’est avis que là-dessus on peut bien boire une

bonne bouteille.

Et tout en se remémorant les premiers lancers de

tous leurs défunts chiens, tout en se racontant des

histoires de chasses plus merveilleuses les unes que les

autres, les deux compères, chez Fricot l’aubergiste, se

cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon

cette journée mémorable.

À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une

visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu’ils

se furent séparés, Lisée, tout enfiévré, plein

d’enthousiasme, monologuait encore en revenant vers

son logis :

— À six mois ! bon Dieu ! quelle bête ! quel nez !

Et quand je songe que ma charogne de femme aurait

voulu que je m’en débarrasse, que je le tue !...

Ayant coupé au court par le sentier du verger, il

passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle,

close de rideaux d’indienne et éclairée.

– Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler !

Qu’est-ce qu’elle peut bien foutre à cette heure pour

n’être pas encore couchée ?

Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir

par un entrebâillement de rideaux.

Le spectacle qu’il découvrit le cloua de stupeur un

instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien

vite, poussa intérieurement un formidable juron et

s’élança vers la porte.

– Ah ! je t’y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il ; je

t’y pince en flagrant délit, chameau ! Tiens, attrape ça

et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux

coups de souliers au derrière. Et je t’en vais foutre,

moi !

Mais la Guélotte, prise en faute effectivement,

n’essaya pas de discuter et n’attendit point son reste.

Elle se sauva à toutes jambes, montant les escaliers,

barricadant les portes, ce qu’entendant et peu

sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point

davantage et s’apprêta à se mettre au lit, soliloquant,

grognant et sacrant :

– Bougre de sale chameau ! Vider le pot de chambre

dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire

que c’était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de

même être vache et vicieuse ! Sacré nom de Dieu de

nom de Dieu ! Il n’y a qu’une femme qui peut trouver

ça !

Deuxième partie

Chapitre premier



Tant que ne fut point close la chasse, Lisée, chaque

fois qu’il eut à sortir du côté des champs ou des bois, ne

manqua jamais d’emmener son chien avec lui.

Successivement il lui apprit à bien faire les lisières

sans oublier une rentrée, à tenir un champ de betteraves

ou de pommes de terre, à vérifier les trèfles, à sonder

les luzernes, à longer une haie de telle façon que le

gibier partît du côté du chasseur, et Miraut ne laissa

plus un seul buisson d’inexploré du jour où son maître,

l’obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvième fois au

moins à en fouiller un, lui fit déloger de son gîte un

jeune levraut qu’il faillit pincer bel et bien et auquel il

donna la chasse durant plus de trois longues heures.

Quand la clôture fut prononcée, le chasseur devint

plus circonspect, et Philomen, lui aussi, pour éviter les

coups de langue, les histoires et les procès-verbaux,

garda sa chienne à la maison.

Toutefois, comme les bêtes supportent difficilement

la claustration, il la lâchait de temps à autre, le soir

venu. Mais Bellone, docile et bien dressée, ne

s’éloignait du pays qu’avec l’autorisation de son maître.

Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lassé

d’une longue tournée, le vieux chasseur, qui la

connaissait dans les coins comme doit la connaître un

vieux de la vieille de sa trempe, allait trouver sa

chienne à l’écurie et, branlant la tête d’un air entendu,

lui disait simplement : Va !

Bellone comprenait et, sans s’attarder à rôdailler aux

alentours, filait directement vers la forêt.

Un beau soir, elle se souvint qu’elle avait en Miraut

un jeune camarade et se dit sans doute qu’il serait plus

agréable et peut-être aussi plus fructueux de l’emmener

avec elle dans cette expédition nocturne et cette partie

de plaisir.

C’est pourquoi, traversant le village et l’enclos, elle

vint directement le trouver devant son seuil où il

s’amusait à s’aiguiser les crocs sur un vieil os de

jambon plus dur qu’un morceau de fer.

Lisée était là. Après lui avoir souri en troussant les

babines, s’être tortillée du cul comme il convenait pour

le saluer respectueusement et lui avoir léché les mains

de bonne amitié, elle répondit avec bienveillance aux

caresses et aux mordillements de Miraut.

À deux ou trois reprises, la chienne lui pinça les

oreilles ainsi qu’elle faisait autrefois pour prier le vieux

Taïaut de l’accompagner en guerre. En même temps

elle jappota, modulant de la gorge quelques sons qu’il

comprit parfaitement et que Lisée, depuis longtemps au

courant de ses habitudes et de ses manières, ne manqua

pas non plus de saisir.

Il en sourit dans sa barbe de bouc qu’il empoigna à

pleine main pour la peigner d’un geste familier. Sachant

bien que son ami ne lâchait sa chienne qu’à bon escient,

il accéda au désir de son chien qui, hésitant, tournait la

tête de son côté, tout en conservant le corps dans la

direction de Bellone qui l’attendait un peu plus loin.

– Vas-y ! va ! proféra-t-il simplement, et, d’un

hochement de tête, il lui désigna la forêt.

Tout heureux de cette permission, un peu ennuyé

tout de même de partir sans le maître, il revint en hâte

lui sauter sur les genoux et le lécher, puis, comme

l’autre lui confirmait son autorisation, il fila comme une

flèche rejoindre Bellone qui l’attendait au trou de la

haie du grand clos.

Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et

se grognant des gentillesses canines, les deux complices

partirent dans la direction de la coupe.

Lisée rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.

– Eh bien ? s’exclama-t-il simplement.

– Ça y est, répondit Lisée, ils y sont. Elle est venue

le prendre et il n’a pas été difficile à débaucher ; ah, ma

foi non ! je n’ai eu qu’à lui faire signe.

– La bonne paire ! conclut le chasseur. Avant une

heure, il y en aura un quelque part à Bêche ou aux

Maguets qui n’aura pas à mettre ses quatre pieds dans le

même sabot s’il tient à garer sa peau et ses viandes.

– L’ouverture aura lieu dans deux mois, exposa

Lisée : il n’est pas mauvais qu’auparavant ils se fassent

un peu le pied et la gueule, si nous ne voulons pas les

voir éreintés après la première semaine de chasse.

– As-tu déjà songé à tes munitions ? s’inquiéta

Philomen.

– Oui, répondit Lisée ; pour les cartouches de lièvre,

je commanderai mes étuis et mes bourres à Saint-

Étienne afin d’être sûr d’avoir du bon ; c’est un peu

cher, mais tant pis ! Pour la chasse aux oiseaux, je ferai

prendre au messager, quand il ira à Besançon, un cent

de douilles et de bourres ordinaires ; quant à la poudre,

de la superfine numéro deux pour les bonnes cartouches

et, pour les autres, Kinkin m’a promis une livre de

poudre suisse, de la meilleure, mais n’en parle pas

surtout, je ne voudrais pas lui faire arriver des histoires

à lui, ni à moi non plus.

– J’en prends aussi, rassura Philomen ; sa poudre, en

effet, n’est généralement pas mauvaise et, quand il

s’agît de merles, de grives ou de geais que l’on tire de

tout près, ça va toujours. C’est égal, j’aurais du remords

de viser un lièvre avec une mauvaise cartouche dans

mon flingot ; s’il échappait, je ne pourrais m’empêcher

de dire que c’est bien fait pour moi.

– Écoute, interrompit tout à coup Lisée, en portant

l’index à sa bouche.

Loin, loin, à peine distinct dans le bourdonnement

d’abeilles de la nuit silencieuse, un aboi s’élevait, suivi

bientôt d’un autre et d’un autre encore.

– Ils ont déjà lancé.

– Non, non ! pas encore, écoute bien !

Et, en effet, l’instant d’après, la rafale hurlante du

lancer retentissait, tandis que silencieux, la prunelle

vague, les paupières plissées, les deux amis, tirant de

leurs pipes d’énormes bouffées, écoutaient

voluptueusement cette musique sauvage qui les inondait

d’une joie pure.

– Eh bien ! je crois qu’ils le mènent, conclut

Philomen au bout d’un instant.

Le bruit de la chasse se perdit qu’ils écoutaient

encore. La conversation reprit, un peu décousue, car

tous deux, bien que parlant d’autre chose, prêtaient

quand même toujours l’oreille aux rumeurs de la nuit, et

ce fut simultanément qu’ils interrompirent leur causerie

en remarquant à voix haute :

– Ils le ramènent !

Et, en effet, on perçut distinctement le bruit de la

chasse se rapprochant assez vite. Puis ce bruit décrut de

nouveau et se perdit encore et Philomen affirma :

– Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s’en

donner tant qu’ils voudront : le brigadier n’aura pas

envie ce soir de leur courir après ; il est revenu vanné

de sa tournée d’aujourd’hui et à cette heure il doit être

sûrement en train de roupiller à côté de sa légitime.

Moi, mon vieux, j’en vais faire autant.

– Et moi itou, répondit Lisée.

Après avoir convenu, pour réduire les frais de port,

de faire ensemble leur commande de fournitures, ils se

séparèrent en se serrant la main et Lisée, rentrant dans

la cuisine obscure, poussa le verrou, gagna son lit et

s’endormit.

Cependant, sur le coup de minuit, pris d’un besoin

pressant et s’étant relevé en chemise pour aller pisser

un coup sur le pas de sa porte, il put entendre dans le

grand silence approfondi de cette belle nuit de juillet les

deux chiens qui, au milieu du bois du Fays, menaient

encore à une allure endiablée leur oreillard.

– Cré nom de nom ! quel jarret ! ne put-il

s’empêcher de s’exclamer avec admiration.

Et il revint se coucher, tout content.

Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couché sur

un petit tas de paille, sous l’auvent de la porte d’écurie.

Il était crotté comme une demi-douzaine de barbets,

n’ayant pas encore eu le loisir de vaquer aux soins de sa

toilette ; le bout de sa queue, sur une longueur de trois

bons pouces entièrement pelé et tout rouge, de même

que ses cuisses et ses côtes, disait assez avec quelle

ardeur il avait fouetté les buissons et s’était battu les

flancs.

Il se leva à l’approche du maître et le salua par des

aboiements très tendres en se dressant contre ses

genoux.

C’est alors que Lisée remarqua qu’il était rond

comme un boudin et jugea qu’il n’avait pas dû chasser,

ainsi qu’il disait, pour la peau, jugement que Philomen

confirma quelques instants plus tard en lui contant que

sa chienne se trouvait être précisément dans le même

état.

– Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler

sous la fenêtre de ma chambre afin que j’aille lui ouvrir

et qu’elle puisse manger ce qui reste dans les gamelles

de la cuisine, mais quand elle a fait chasse, je n’ai pas à

me biler ni me déranger, elle pionce dans un coin et ne

réclame rien.

– Lui aussi, affirma Lisée.

– C’en est tout de même un que nous ne reverrons

pas à l’ouverture, mais il n’est pas mauvais, pour nous

comme pour eux, qu’ils y goûtent de temps à autre : ça

les encourage et ça les dresse, les chiens, surtout quand

ils sont jeunes comme le tien.

Mis en goût, en effet, par cette première et

fructueuse randonnée, ce fut Miraut qui, quelques jours

plus tard, s’en fut faire visite à Bellone et la prier de

l’accompagner à la chasse.

Il faut croire qu’une telle expédition était inutile ou

dangereuse ce soir-là, car Philomen, de qui la chienne,

par de petites plaintes, alla solliciter l’autorisation

réglementaire, opposa un veto énergique et sec à sa

demande. Docile et plus obéissante que le chien, elle se

résigna et s’en fut se coucher sur son coussin à côté de

la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien décidé,

partait quand même seul à la chasse.

Il fut moins heureux cette fois que lors de sa

première sortie et s’il lança tout de même et suivit un

capucin, il n’eut pas la science ni le bonheur de le

pincer et rentra très fatigué à la maison.

Vers deux heures du matin, Lisée fut réveillé par un

long jappement un peu rageur sous sa fenêtre.

Il n’hésita pas à sauter du lit et s’en fut ouvrir à son

chien qui, efflanqué, affamé, se coucha après avoir fait

une revue de détail des marmites, plats, assiettes, bols,

seaux et chaudrons de la cuisine.

La Guélotte en grogna le lendemain matin, criant

que cette sale bête l’avait empêchée de fermer l’oeil de

la nuit, qu’elle l’avait réveillée juste au moment où elle

commençait à s’endormir, qu’elle lui avait fichu sa

cuisine sens dessus dessous et que bien sûr, ces sorties-

là, ça finirait par mal tourner un jour ou l’autre.

Cependant l’ouverture approchait. Les munitions

commandées étaient arrivées à bon port, comme on dit,

et les deux chasseurs en avaient fait le partage tout en

se communiquant, pour la cinquantième fois peut-être,

leur recette particulière concernant le chargement des

cartouches.

La demande de permis venait d’être envoyée à la

sous-préfecture par les soins de Jean, le secrétaire de

mairie. Lisée avait fait prendre auparavant chez le

percepteur le reçu de vingt-huit francs, ce qui provoqua

devant Blénoir, le facteur, une scène de ménage

terrible, d’ailleurs prévue depuis longtemps et à laquelle

les deux hommes ne prêtèrent que l’attention qu’elle

méritait. Et puis, la veille du grand jour, devant Miraut

bien en forme, le braconnier, très loquace et débordant

de joie, confectionna ses cartouches.

Le fusil du père Denis, dûment dégraissé et astiqué,

avait été décroché de la panoplie où il trônait parmi

trois vieux sabres de pompiers ou de gardes nationaux,

un couteau... arabe ou turc qui avait été sans doute

fabriqué au petit Battant ou à Rivotte, faubourgs de

Besançon, afin d’éviter d’inutiles frais de transport, un

chassepot (souvenir des désastres) et deux vieilles

carabines simples, l’une à pierre, l’autre à piston,

ornées des pontets en cuivre et munies de canons

immenses.

Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui

avait appuyé les pattes contre sa poitrine pour lui lécher

la barbe, Lisée, deux doigts sur les gâchettes, levant et

abaissant les chiens, fit sonner et résonner les batteries

du flingot en interpellant Miraut.

– Hein ! c’est-ti avec çui-là qu’on va les descendre,

demain ?

– Bouaoue ! applaudissait Miraut.

– Et celle-là, en va-t-elle occire un ? reprenait-il en

lui montrant une cartouche de quatre, soigneusement

sertie.

– Il n’aura pas peur du coup de fusil, ce petit, au

moins ! Non ! c’est un grand garçon !

Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens

particulier de chacune de ces confidences, en entendait

tout au moins la signification générale et manifestait,

par des abois continuels, des frôlements câlins de tête,

des grattements de pattes, d’incessants battements de

queue, des velléités d’embrasser et de lécher, son

approbation et sa joie.

Lisée, depuis longtemps, avait convenu avec

Philomen qu’ils partiraient le lendemain chacun de son

côté, afin de tenir à peu près tout le terrain de la

commune, et qu’ils se retrouveraient, vers les huit

heures et demie, un peu plus tôt ou un peu plus tard,

selon les hasards de la chasse, à la tranchée sommière

du Fays pour « faire » ensemble ce bois important et se

poster aux bons passages.

Le soir, il prépara à Miraut une bonne soupe épaisse

et substantielle, car le lendemain avant le départ, il ne

voulait lui donner que quelques croûtes insignifiantes,

un chien courant étant réputé, à juste raison d’ailleurs,

chasser avec plus d’entrain et d’intérêt quand il n’a pas

le ventre plein. Ce fait, il se coucha et s’endormit

paisiblement, certain comme un vieux soldat de se

réveiller à l’heure qu’il s’était fixée.

Et en effet, à trois heures et demie, le lendemain

matin, il était debout. Il s’habilla, chaussa ses

brodequins soigneusement graissés, mit ses houzeaux,

endossa sa vieille veste à grandes poches, boucla sa

cartouchière sur ses reins, mit tremper un bout de sucre

dans une goutte de marc pour avaler au moment du

départ et, tandis que chauffait son « jus » sur la lampe à

alcool, il alla ouvrir à Miraut.

Les deux amis se firent fête en se retrouvant : petits

mots d’amitié et abois tendres, caresses de la main et

coups de pattes cordiaux ; Miraut même essuya d’un

large revers de langue la joue droite et le nez de son

maître.

– Le coup de « patte à relaver1 », l’excusa celui-ci en

s’essuyant de la manche, un sourire d’indulgence aux

yeux.

Et tout en buvant et mangeant, il envoya à Miraut,

qui les attrapait au vol, quelques tranches de pain qu’il

avalait sans les mâcher. Là-dessus, heureux comme des

rois, ils sortirent et, bien avant que le soleil ne fût levé,

arrivèrent au haut des Cotards où ils voulaient

commencer.

C’était un bon matin. Un temps calme, une rosée

suffisante laissaient un fret abondant aux endroits où le

gibier avait passé.

Dès qu’on longea le mur de la coupe, Miraut,

renonçant à son jeu favori qui consistait à lever la

cuisse à toutes les mottes et à toutes les bornes, se mit à

quêter avec ardeur. Bientôt il rencontra un fret, trouva



1

Patte à relaver : chiffon pour laver la vaisselle.

une rentrée, s’engouffra dans le taillis, et le reste ne fut

pas long à venir.

Cinq minutes plus tard, le lièvre déboulé filait par

les sentiers et les tranchées du bois avec le chien à ses

trousses.

– Il va monter, songeait Lisée posté au haut du crêt à

cinquante mètres du mur d’enceinte, ils montent

toujours.

Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi

qu’un levraut, s’en alla faire au loin, toujours en restant

sous bois, un crochet assez grand.

Cependant, la chasse marchait à un train d’enfer. Le

chien, sans doute, serrait de près son gibier, et Lisée,

qui connaissait à peu près tous les trucs des oreillards,

jugea rapidement : Il va sortir au sentier de Bêche qu’il

remontera et Miraut va me le ramener par le chemin de

la pâture. En hâte, il se porta vivement à ce poste afin

d’arriver assez tôt, car dans ces cas-là il est préférable

d’arriver dix minutes d’avance que cinq secondes trop

tard.

Le braconnier avait eu bon nez de courir.

Il n’y avait pas une minute qu’il était là, au bord du

chemin de terre, devant un buisson avec lequel il se

confondait, lorsqu’il vit l’oreillard s’amener, bride

abattue, les oreilles basses, allongeant de toute sa taille,

ventre à terre littéralement.

– Un beau coup de fusil ! jugea-t-il. Rien de plus

simple qu’un tir en pointe, ni de plus sûr pour un

chasseur exercé. Lisée, en amateur, jouissait

intensément du court instant qui le séparait du

dénouement de cette chasse. Le lièvre arrivait à une

allure fantastique, et lui, immobile, la crosse à l’épaule,

la tête légèrement inclinée, attendait calmement qu’il

fût à portée.

Au point strictement repéré d’avance, à trente

mètres, pas un de plus, ce qui eût compromis

l’efficacité du tir, pas un de moins (c’eût été un

assassinat !), il pressa la détente de sa gâchette droite.

Le coup retentit puissamment dans le calme du

matin et l’oreillard, lancé comme un bolide, vint bouler

cul par-dessus tête à quinze ou vingt pas du chasseur.

Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du

sentier, fut étonné de ce coup de tonnerre formidable et

s’arrêta net une minute pour écouter, car ce bruit

terrible venait de la direction suivie par son lièvre. Il

sentit qu’il devait y avoir du Lisée dans cette aventure

et n’en douta plus l’instant d’après quand il distingua la

voix de son maître le hélant à pleins poumons :

– Tia, Miraut, tia, par ici ! tia, mon petit !

Sans lâcher la voie chaude du lièvre, il reprit sa

poursuite en donnant à pleine gueule lui aussi et arriva

bientôt sur le lieu du drame, devant Lisée dont le fusil

fumait encore, un Lisée riant d’un large rire et qui du

doigt lui désignait à terre un cadavre roux, allongé,

saignant par les narines, sur lequel le chien se rua sans

tarder et avec frénésie.

– Tout beau, tout beau ! mon petit, calma le

chasseur. Ne le déchire pas. Allons ! doucement,

doucement !

Alors, sans haine aucune, comme s’il eût caressé

Mitis ou Moute, Miraut lécha doucement et longuement

sa victime morte et la puça même d’avant en arrière et

d’arrière en avant. Puis, excité sans doute par l’odeur

du sang, il renifla le ventre et ouvrit la gueule pour y

aller de son franc coup de dent.

Lissée jugea que c’était suffisant et, lui reprenant

bien vite le capucin, il commença par le faire pisser en

lui pressant sur la vessie et puis le mit immédiatement

et sans façons dans la grande poche-carnier de sa veste

de chasse.

Toutefois, pour que Miraut n’eût pas couru pour rien

et pour l’encourager à continuer, il lui coupa

successivement, à la dernière jointure, les quatre pattes

du lièvre et les lui jeta une à une.

Elles disparurent comme une bouchée de pain, poil

et os, et griffes, et viande, et Miraut attendait encore

tandis que Lisée le félicitait, tout heureux.

– Hein, nous voilà dépucelé ! mon vieux Mimi.

Comme l’autre, insensible aux discours, attendait

toujours, il voulut lui jeter un bout de pain et un

morceau de sucre qui furent profondément dédaignés.

– Ah ! il faut de la viande à monsieur, maintenant !

T’es pas dégoûté, mon salaud, marmonna le chasseur en

ramassant les provisions auxquelles son chien n’avait

pas voulu mordre. Attends un petit peu, mon vieux, tu

les mangeras bien tout à l’heure.

Et la chasse continua.

Chapitre II



C’était, on l’a déjà vu, un bon matin.

De tous côtés, de loin, de très loin, on entendait des

lancers et des chasses ; des coups de fusil

retentissaient ; un oeil exercé pouvait voir dans les

finages voisins les perdreaux se lever en bandes devant

les chiens d’arrêt et s’éparpiller en gagnant les bois ;

des cailles aussi, de temps à autre, à très courts

intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.

Lisée, en vieux routier, écoutait les coups retentir et

jugeait en lui-même :

– Tiens, voilà Philomen qui en « sonne » un !

Il me semble que Pépé vient de redoubler : ce ne

peut être que sur les perdrix, car il a toujours arrêté un

lièvre du premier coup.

Ah ! Gustave est aux cailles dans les « sombres »

derrière le Teuré, il tire souvent.

Je jurerais que c’est le gros qui est dans la « fin » de

Rocfontaine : il me semble que j’entends la voix de

Fanfare, la mère de Miraut.

Pendant ce temps le jeune chien, après avoir sauté

longtemps contre la veste du maître afin de lécher

encore le lièvre dont on voyait sortir d’un côté la tête et

de l’autre les pattes ou plutôt les moignons, le jeune

Miraut, fatigué de sauter en vain, s’était remis à quêter

et avait repris la lisière du bois.

Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’il relançait

de nouveau, mais il fut, cette fois, moins heureux que le

premier coup.

Ce devait être un vieux lièvre, c’est-à-dire qu’il

avait déjà vu plus d’un automne. Aussi, ne perdit-il pas

son temps à des rebats plus ou moins compliqués dans

les tranchées ou les sentiers du bois pour arriver, en fin

de compte, à se faire « taquer » au lancer ; mais, sans

suivre voie ni chemin, par le plus épais des taillis, il fila

vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin de tout

village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna

la grande route caillouteuse et sèche de Sancey à

Rocfontaine où il espérait faire perdre sa trace à son

poursuivant.

Lisée, qui ne put le tirer, suivit la piste à la voix et,

pour mieux entendre et bien savoir de quel côté allait sa

chasse, longea l’arête du coteau.

Son chien, il en put juger à la régularité de ses abois

et coups de gueule, réussit à tenir parfaitement tant qu’il

fut sous bois ou dans les champs ; à peine hésita-t-il à

quelques contours brusques où il dut s’arrêter deux ou

trois secondes pour bien s’assurer de la direction à

prendre. Mais quand il arriva à la route et aux cailloux,

le fret diminua et s’évanouit et il se tut.

Il s’attarda néanmoins, s’acharnant à retrouver la

piste évanouie, ravauda à certains passages où des

fumets vagues persistaient, revint sur ses pas jusqu’à

l’endroit où le lièvre était entré dans la zone maudite et

donna encore de longs coups de gueule furibonds.

Lisée, qui du haut du crêt l’aperçut, jugea fort

justement qu’ils perdaient leur temps tous les deux et

qu’il n’y avait rien à faire avec ce capucin-là. C’est

pourquoi il rappela Miraut.

Celui-ci avait eu sans doute la même idée que son

maître ; il s’apprêtait à revenir et, méthodique et

prudent, pour ne point s’égarer et bien retrouver

l’endroit où il avait quitté Lisée, reprenait franchement

à rebours la piste qu’il venait de suivre.

Pour lui épargner des contours interminables et

l’habituer au rappel, Lisée emboucha sa corne de buffle

et se mit à sonner à petits coups secs et répétés,

s’interrompant à diverses reprises pour crier à pleine

gorge le nom du chien avec le mot coutumier de

rappel : Tia, Miraut ! Tia !, puis, cornant de nouveau,

afin de bien faire s’associer dans l’oreille et le cerveau

de son compagnon ces deux modes familiers de

ralliement.

Comme la foulée qu’il avait à suivre était très

fortement frayée et n’avait pas besoin de retenir

beaucoup son attention, Miraut entendit parfaitement

les sons et les cris poussés par Lisée et s’arrêta court

aussitôt, dressant l’oreille.

La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau

la voix de Lisée arriva jusqu’à lui : Tia, Miraut !

Il comprit, jugea de la direction, se traça dans

l’espace une ligne droite et fila comme un trait dans le

sens de l’appel. Toutefois, afin de ne point se tromper,

il s’arrêtait de temps à autre pour rectifier sa direction et

marcher droit à son maître qu’il ne voyait pas encore.

Celui-ci distingua bientôt le tintement de son grelot

et, cessant de souffler dans la corne, se contenta de

l’appeler sur un ton moins aigu.

L’instant d’après, ils se retrouvèrent et Miraut fit à

Lisée une fête extraordinaire, lui bredouillant toutes

sortes de choses plus gentilles les unes que les autres, se

frottant à ses jambes et voulant à tout prix lui peigner la

barbe avec ses pattes de devant. Le braconnier, tout en

le chinant un peu de n’avoir pu ramener l’oreillard, le

félicita tout de même d’être si bien et si vite revenu à la

corne, absolument comme un grand chien.

Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de

sucre et le morceau de pain qu’il avait dédaignés

l’heure d’avant.

Comme le soleil montait rapidement et commençait

à chauffer, on se rendit, sans perdre de temps, à la

tranchée sommière du Fays où Philomen, exact au

rendez-vous, les attendait déjà avec un lièvre lui aussi

dans sa carnassière.

Les deux amis se sourirent.

– Eh bien ! est-ce qu’on sait encore le coup ?

– Où l’as-tu rasé ?

Et les deux confrères en saint Hubert se narrèrent

avec force détails les péripéties de leur chasse du matin

tout en cassant la croûte et en buvant un verre.

Bellone et Miraut, très sérieux, s’étaient simplement

salués en se léchant réciproquement les babines qui

fleuraient bon le lièvre tué. Assis tous deux sur les

jarrets, devant les maîtres qui devisaient et contaient

leurs exploits récents, ils suivaient attentivement des

yeux tous les mouvements de leurs doigts et de leurs

mâchoires, attendant, pour les attraper au vol, les

morceaux de pain et de fromage qu’ils lançaient

d’instant en instant et fort équitablement tantôt à l’un,

tantôt à l’autre.

Ensuite de quoi, tous se levèrent et l’on partit faire

le grand bois.

Il y eut deux lancers et l’on fit deux chasses au Fays,

deux belles chasses menées tambour battant par ces

bonnes bêtes et au cours desquelles Lisée eut la chance

d’occuper un bon passage et d’en occire encore un vers

les dix heures.

Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et

que les chiens commençaient à donner des signes de

fatigue, on revint vers le pays en traversant les pommes

de terre du finage où l’on eut l’occasion de lâcher

quelques fructueux coups de fusil sur les perdreaux et

sur les cailles.

– Y vas-tu demain ? interrogea Lisée.

– J’te crois, répondit Philomen. La première

semaine, c’est mes vacances, il faut que je sois bien

pressé d’ouvrage pour que je ne la prenne pas tout

entière.

– Mon vieux, reprit Lisée, j’y songe : j’ai promis au

gros et à l’ami Pépé de leur faire manger le premier

lièvre que Miraut me ferait zigouiller. Dimanche, ce

sera l’instant ou jamais ; naturellement, tu en es. Si tu

es d’avis, je vais leur envoyer deux mots ; le matin,

nous ferons la partie tous en choeur et à midi nous

boirons un bon coup pour fêter le baptême du citoyen

Miraut. Pépé viendrait nous prendre ici, on donnerait

rendez-vous au gros à un endroit bien fixé et nous

tiendrions les prés-bois et les coupes d’Ormont ; avec

quatre chiens comme les nôtres, ça pourra faire une

belle musique.

– C’est entendu, approuva Philomen ; j’apporterai

quatre litres de ma vendange de l’an passé : elle est

fameuse.

De fait, le jour même, Lisée adressait au gros de

Rocfontaine une missive ainsi libellée :





Longeverne, le 1er septembre 18...

« Mon vieux,

« Miraut est un fameux chien ; ce matin il m’en a

fait tuer deux. Je compte que tu viendras dimanche,

comme ça a été entendu, goûter de mon civet et fêter

son dépucelage. Pépé en sera et aussi Philomen.

Rendez-vous à la croisée du Blue, à cinq heures du

matin au plus tard. On tiendra Ormont où c’est tout gris

de lièvres.

« Je te la serre de bien bon coeur,

« LISÉE. »





Si quelques paysans, lorsqu’ils ont à écrire,

s’embrouillent et se perdent dans de longues phrases :

Je vous écris pour vous dire que j’aurais voulu vous

dire..., Lisée n’était pas de ceux-là. N’ayant pas

d’instruction, il se vantait d’écrire comme il parlait.

Aussi, comme il n’était pas bavard, ses lettres étaient-

elles toujours d’une brièveté et d’une concision

admirables.

Pépé, lui, fut prévenu, par un voisin allant au chef-

lieu, qu’on l’attendait sans faute chez Lisée à quatre

heures du matin pour une partie soignée, et il n’eut

garde de manquer au rendez-vous.

Trois heures et demie venaient à peine de sonner

qu’il arrivait à Longeverne avec Ravageot, son chien,

un grand Saint-Hubert à la robe d’un beau brun aux

reflets d’or et de feu, à l’oeil calme, aux pattes

nerveuses, très fin animal et bon lanceur, mais qu’il ne

fallait point contrarier ni même gronder, car il était

extrêmement susceptible.

La connaissance avec Miraut fut bientôt faite. Entre

chiens, l’entente est toujours facile, surtout un matin de

chasse. Mais, du fait d’être réunis, la voracité naturelle

de chacun d’eux se trouva doublée au moins et il y eut

par toute la cuisine une bousculade de casseroles et un

désordre qu’augmenta encore l’arrivée de Bellone et de

son maître.

Pendant que les trois camarades se serraient la pince

et se congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient

leurs recherches alimentaires : pas une miette ne fut

dédaignée, pas une goutte d’eau de vaisselle ne fut

oubliée, et voilà-t-il pas que Ravageot, humant et

reniflant, avisa la peau du lièvre dépouillé la veille au

soir par Lisée et dont Miraut s’était adjugé la ventraille.

Elle pendait à un clou fiché dans une solive du

plafond. Ravageot, qui ne doutait de rien, sauta comme

un cabri, l’accrocha, la fit tomber et, pour que les autres

n’en profitassent point, se l’envoya séance tenante et

tout entière : oreilles, poil et tout. Cela ne dura pas

quinze secondes.

Philomen l’aperçut qui en achevait la pénible

déglutition, allongeant le cou et bourrant des yeux qui

louchaient férocement.

– Ben, bon Dieu ! Mais c’est la peau du lièvre qu’il

vient de s’enfiler comme ça et sans boire, encore ! Il en

a une sacrée veine de ne pas s’étouffer ni s’étrangler.

– Bah ! répondit Pépé, ils en bouffent bien de l’autre

quand nous ne les voyons pas. Aussi ça me fait rigoler

quand j’entends les médecins et le maître d’école parler

de microbes et d’autres bestioles qui foutent, à ce qu’il

paraît, des maladies aux gens. Qu’ils y viennent voir ce

que mange Ravageot derrière les fumiers et les

marnières où il boit quand il a soif ! Et il n’est jamais

malade, lui, il s’en bat l’oeil des microbes et moi aussi.

Avec du bon vin, du bon air comme on en a ici, et de

bonnes vadrouilles dans les bois comme nous en

faisons, on vient à quatre-vingts ou à cent ans.

– Tout de même, ton chien a un sacré estomac. C’est

pas moi qui voudrais faire ce qu’il vient de faire, même

avec dix litres à boire.

– Il va peut-être te ch... une casquette à poil !

plaisanta Lisée.

On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa

un bout de sucre, et puis l’on monta sans délai le

chemin de la Côte afin de gagner le lieu du rendez-

vous. Mais on eut grand soin de tenir en laisse les trois

chiens qui, si on les eût laissés faire, n’auraient pas mis

une demi-heure à flanquer un capucin sur pied.

Miraut revit sa mère, la vieille Fanfare, mais il ne la

reconnut guère, il ne la reconnut même point du tout ;

tant d’événements avaient coulé depuis l’heure de la

séparation, et elle non plus, tous ses petits étant depuis

longtemps dispersés, ne retrouva point dans ce grand

chien le petit toutou, si différent d’odeur et d’allures,

qu’on lui avait enlevé l’automne précédent.

Les présentations entre chiens se firent : Ravageot et

Miraut furent galants comme il convient et Fanfare

accepta leurs hommages qui ne furent point exagérés ;

mais il n’en alla pas de même pour Bellone, et toutes

deux, bien femelles, se mesurèrent haineusement, le

poil de l’échine hérissé, et se grognèrent des menaces et

des rosseries en se montrant les crocs.

Pourtant, dès qu’on fut en plaine et que la chasse

commença, les haines tombèrent et tout fut oublié.

Les chasseurs, de même que leurs bêtes,

connaissaient bien le pays. Une fois les chiens sur une

bonne piste, ils se déployèrent silencieusement, cernant

avec soin le canton où s’était gîté le capucin afin que ce

dernier, déboulé, passât pour en sortir sous le feu au

moins de l’un des quatre fusils. Deux lièvres, après de

courtes péripéties, trouvèrent la mort dans cette traque

terrible. Mais un troisième, plus roublard, se déroba

avant le lancer et Philomen, ahuri et furieux comme un

chasseur qu’un lièvre aurait roulé, vit les quatre chiens

lui passer devant le nez comme une trombe et

disparaître au loin.

Les chasseurs espérèrent un moment que le lièvre

reviendrait : mais c’était un maître oreillard sans doute

que celui-là et, mené comme il l’était par cette meute

endiablée, il fila tout droit, on ne sut jamais où, au

tonnerre de Dieu, disait Lisée, pendant que les quatre

compères se morfondaient à écouter.

Une heure après, comme on n’entendait encore rien,

ils se hélèrent : hop ! se réunirent au poste de Philomen

et confabulèrent en cassant la croûte ! Ils partagèrent

équitablement les provisions dont leurs poches étaient

bourrées, mettant en réserve la part des chiens,

liquidèrent bouteilles, gourdes et flacons, puis

bourrèrent leurs pipes en attendant.

Lisée, le premier, discerna parmi les rumeurs

sylvestres et les sonnailles des troupeaux de vaches, un

bruit très lointain de grelot.

Lors tous, embouchant leur corne d’appel,

soufflèrent à perdre haleine dans ces instruments

primitifs et sonores, en faisant un boucan infernal qui

les excitait et les réjouissait profondément.

– S’il y a un lièvre dans les alentours, qu’est-ce qu’il

peut bien se dire ?

– Il n’en doit pas mener large.

Enfin les chiens, galopant et tirant la langue,

reparurent au haut du crêt, et comme c’était bientôt

l’heure de l’apéritif, on revint au village après les avoir

un peu laissés reprendre haleine et manger leurs bouts

de pain.

Les deux lièvres occis furent naturellement offerts

aux deux invités qui, après s’être défendus et fait prier,

acceptèrent enfin, à charge de revanche, affirmèrent-ils.

– Penses-tu ! protesta Lisée. Et Miraut ?

– Peuh ! c’est rien, ça, mon vieux, répliqua le gros,

tout joyeux d’avoir un lièvre à rapporter à la maison.

Les quatre chasseurs, précédés de leurs chiens, firent

à Longeverne une entrée triomphale dont Miraut eut les

honneurs. On savait pourquoi ils étaient réunis ; chacun

d’ailleurs, au village, les connaissait et leur souhaitait le

bonjour au passage, tout en s’enquérant du jeune chien.

– Eh bien ! et Miraut ?

– Ah ! c’en sera un tout premier, affirmait Pépé, et

je m’y connais.

– J’en étais sûr, renchérissait le gros.

C’est qu’en effet un chien, un chien de chasse

surtout, a, dans un village, sa personnalité bien

marquée ; il fait partie intégrante du pays et toute gloire

qui lui échoit rejaillit un peu, non seulement sur son

maître, mais sur tous les compatriotes de la localité,

quadrupèdes ou bipèdes.

Miraut, sensible à la louange, marchait dignement

devant les chasseurs, et son maître, tout attendri, le

regardait avec amour. En arrivant à l’auberge, il préleva

même un demi-morceau du sucre de son absinthe pour

l’offrir à son chien, afin qu’il prît, lui aussi, à sa façon,

un apéritif.

Les lièvres avaient été étalés sur la grande table de

l’auberge où les clients, curieux, venaient les soupeser,

juger de leur taille, de leur embonpoint, de leur valeur,

du coup de feu qui les avait allongés.

Les chiens, eux, qui s’étaient couchés sous la table,

ne voyaient pas sans un certain dépit ces intrus

approcher de leur gibier et palper un butin qui

n’appartenait qu’à eux. Ils grognaient sourdement, mais

comme les maîtres n’avaient pas l’air inquiet et ne

faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun

de pousser plus avant leur manifestation en intervenant

de la griffe ou de la dent.

Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le

geste de cacher un lièvre sous sa blouse ne fut pas loin

pourtant d’écoper sérieusement. Ravageot, peu patient,

sauta sur ses quatre pattes, se campa ferme devant lui,

la tête haute et gueule ouverte, et les autres, prompts à

venir à la rescousse, se préparèrent non moins

énergiquement à lui prêter mâchoire forte.

– Si tu te fais pincer, tant pis pour toi ! prévint

Philomen, dégageant ainsi leur responsabilité.

– Bougre, c’est qu’ils n’ont pas l’air commode !

répliqua l’autre en remettant le lièvre ; ils ne sont pas

comme le vieux notaire d’Épenoy qui, lorsqu’on le

traitait de voleur, et ça arrivait souvent, répondait qu’il

entendait bien les « rises1 ».

– Si on allait à la soupe ? proposa Lisée.

On ramassa sans incidents les lièvres pendant que

Pépé payait les apéritifs et l’on se rendit à la maison de



1

Rises, plaisanteries.

la Côte où la Guélotte, pestant intérieurement, mais

faisant contre mauvaise fortune bon coeur, avait tout de

même préparé un repas substantiel et soigné.

Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un

jambon ouvrait le déjeuner, le dîner comme on dit à la

campagne, auquel on fit honneur avec le robuste appétit

que procure toujours une marche mouvementée de cinq

ou six heures en plaine et en forêt.

Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le

jambon, un ragoût de mouton aux carottes, puis le civet,

magistralement réussi et qui provoqua les félicitations

générales des convives. La Guélotte tout de même fut

flattée dans son amour-propre de cuisinière, elle rougit

de plaisir, et Lisée, diplomate, en profita pour lui

demander si les chiens avaient eu à manger, à quoi elle

répondit qu’elle allait sans tarder leur donner leur

soupe.

Cela se termina par un poulet et de la salade. Un

morceau de gruyère et quelques biscuits précédèrent le

café.

Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reçurent

quantité d’os, croûtons, couennes, peaux, reliefs, qu’ils

avalèrent consciencieusement, et on ne leur ménagea

point non plus les éloges dithyrambiques, la vendange

de Philomen ayant beaucoup échauffé l’enthousiasme

des quatre amis.

Tous racontèrent des histoires de chasse et de

chiens, plus merveilleuses et plus magnifiques les unes

que les autres ; ils s’en ébaudissaient franchement, mais

nul d’entre eux n’émit le moindre doute sur leur

authenticité ou leur vraisemblance : si, entre chasseurs,

on n’a pas la foi, qui est-ce qui l’aura ? Enfin, après le

café et le pousse-café, la rincette, la surrincette et le

gloria, on leva le siège pour permettre à la Guélotte de

débarrasser la table, et l’on s’en fut, d’un commun

accord, jouer la bière aux quilles.

On joua plusieurs bouteilles qu’on but et on en but

d’autres encore, on but beaucoup. Quand on fut las de

bière, on essaya des pousse-bière, et puis on reprit

l’apéritif. Nonobstant cette dernière absorption, on

n’avait pas extrêmement faim quand on revint manger

le bouillon chez Lisée. Mais on but tout de même, et

quand le gros et Pépé, leur lièvre dans la carnassière,

reprirent, vers la minuit, l’un la route de Rocfontaine,

l’autre le chemin de Velrans, les dites voies n’étaient

pas assez larges pour contenir leurs pas chancelants.

Malgré l’offre pressante qu’on leur fit de coucher à

Longeverne, ils refusèrent dignement et, guillerets,

partirent, leurs chiens reposés gambadant autour d’eux,

en beuglant à pleins poumons de vieilles chansons de

chasse aux airs bien connus :

N’entends-tu pas la biche dans les bois...





Ou encore, et c’était Pépé qui poussait ce refrain :





Et dans le lit de la marquise

Nous étions quatre-vingts chasseurs !

Chapitre III



Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs

furent mémorables, Miraut, aidé des conseils de son

maître, ou guidé par l’exemple de Bellone, ou inspiré

par son flair supérieur et sa presque infaillible initiative,

apprit bien des ruses et des ficelles de son métier de

courant.

Il sut ainsi qu’il ne faut jamais perdre son temps à

« ravauder » en plaine, sur un pâturage, qu’il faut

immédiatement chercher la rentrée ; ce fut Lisée qui le

lui enseigna et il se rendit très vite compte que son

maître avait raison, puisqu’il manquait rarement de

débusquer l’oreillard quand il suivait docilement ses

conseils ou ses ordres. Il apprit à aller doucement

derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais

zigzaguent, contournent, cabriolent, se font rebattre et

vous obligent, pour les suivre sans faute, à prendre cent

fois plus de précautions qu’avec les grands bouquins et

les vieilles hases. Il sut que tous les capucins, pour

quitter les chemins qu’ils suivent quand ils veulent se

faire perdre, font de grands sauts et retombent les quatre

pieds réunis et lorsqu’il lui arriva de se trouver perplexe

dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna à rebattre à

droite, puis à gauche de la route pour retrouver le

nouveau sillage. De même les doublés et les pointes ne

l’embarrassèrent qu’au début et ce fut encore la chienne

qui lui enseigna à décrire autour du point où les pistes

se mêlent un ou plusieurs cercles de rayons variables

afin de retrouver la nouvelle. Il n’ignora pas longtemps

que certains lièvres, audacieux et roublards, longent

quelquefois une haie d’un côté, puis reviennent de

l’autre, parallèlement au chien qui ne s’en doute guère

et repassent en le narguant à deux pas de lui ; aussi eut-

il, en même temps que le nez, l’oeil et l’oreille au guet

quand d’aventure il se trouva dans ce cas.

Il apprit qu’au coup de fusil un chien de chasse, un

vrai bon chien, doit tout lâcher pour filer à vertigineuse

allure auprès du maître qui a tiré, car un chasseur,

quand donnent les chiens, ne doit faire feu que sur un

gibier d’importance et il faut que son collaborateur à

poil soit là tout de suite pour l’aider, le cas échéant, à

poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce

tuée ou blessée par son plomb. Il sut distinguer, dans la

voix de la corne, le coup long, qui hèle le confrère

éloigné, du roulement qui le rappelait, lui ou Bellone ou

Ravageot ; il apprit et très vite, en chassant avec la

chienne sa compagne, à reconnaître les coups de gueule

qui indiquent que le fret est bon ou médiocre ou

mauvais. Il sut aller à la voix comme un vieux soldat

marche au canon, et cette habitude, avec les camarades,

devint bientôt réciproque.

Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les

matins fussent bien mauvais, que le fret fût insignifiant,

que le canton fût bien pauvre en gibier pour qu’il

n’arrivât pas à débrouiller coûte que coûte une piste et à

lancer un capucin.

Sa tactique varia selon que les maîtres étaient avec

eux ou qu’il se trouvât être seul avec Bellone, car il lui

arriva souventes fois, quand les patrons n’avaient pas le

temps, de partir soit tout seul, soit de compagnie avec la

chienne.

Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent

familiers ; au bout de quelques chasses, il connut même

personnellement, si l’on peut dire, certains oreillards

qu’il devait certainement distinguer des autres à leur

fret particulier, à un détail odorant insensible à tout

autre qu’à lui, de même que Lisée, son maître,

reconnaissait le citoyen en question au gîte choisi ou au

domaine bien délimité qu’il occupait depuis longtemps.

Un bon chien doit toujours ramener son lièvre au

canton du lancer ; Miraut, bon gré, mal gré, après des

circuits plus ou moins longs, ne perdit jamais la piste et,

sauf des cas exceptionnellement rares, il ramena

presque toujours dans la direction que devait occuper

Lisée le capucin qu’il courait.

Maints lièvres pourtant lui donnèrent du fil à

retordre, car au bout de peu de semaines, les adultes, les

lièvres d’un an, forts de l’expérience d’une chasse,

n’ignorèrent plus qu’ils avaient affaire à forte partie.

Dès qu’ils entendaient à proximité de leur gîte le

timbre du grelot ou les éclats de voix de Miraut, ils

n’attendaient point qu’il vînt les dénicher, trop certains

qu’il y parviendrait tôt ou tard malgré les savantes

précautions de la remise. Et, en grand mystère, fort

silencieusement, ils se dérobaient, oreilles rabattues,

pattes allongées, filant droit devant eux, pour gagner le

plus possible de terrain et aller très loin, très loin,

préférant les aléas d’une poursuite et d’une course en

pays inconnu, au hasard d’un retour dangereux souvent

marqué, pour les camarades, par le tonnerre éclatant et

mortel d’un inopiné coup de fusil.

Miraut les suivit quand même et malgré tout, patient

et fort, avec l’acharnement du vrai limier. Il les

retrouvait dans leurs remises lointaines, les relançait de

nouveau, les poursuivait jusqu’à épuisement et, comme

il était robuste, malheur au lièvre dont les pattes

n’étaient pas bonnes, dont les jarrets n’étaient pas

d’acier, dont les ruses n’étaient pas originales et

infaillibles ! Tôt ou tard, Miraut arrivait à lui, lui cassait

l’échine et le dévorait.

Cela ne traînait guère. La course l’avait affamé, la

poursuite si longue, en le fatiguant, l’avait enfiévré et

mis en rage et, du ventre ouvert de la victime, les tripes

chaudes sortaient bientôt qu’il avalait presque sans les

mâcher. Il léchait le sang avec soin, puis broyait les

côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et

passait au train de devant. Souvent, il abandonnait la

tête pour revenir, quand sa fringale n’était pas apaisée,

aux cuisses de derrière fermes et charnues qu’il

déglutissait jusqu’à la dernière bouchée. Il se flanqua

ainsi des ventrées gargantuesques à la suite desquelles,

l’estomac garni, la peau du ventre tendue, il reprenait

d’un trot alourdi, après s’être préalablement orienté, le

chemin de Longeverne. Il suivait rarement les grandes

routes et les voies importantes, préférant, sous bois, les

petits sentiers, ou, en rase campagne, l’abri des haies et

des murs, le couvert des récoltes, pour se dissimuler

aux regards des inconnus malveillants. Car Miraut

n’ignorait pas que certaines femelles, genre Guélotte,

sont toujours à craindre et qu’il ne faut point, en dehors

de son village, se fier aux sales moutards de tout sexe

qu’un honnête chien comme lui ne peut décemment

effrayer ni mordre et qui profitent lâchement de votre

bonté pour vous flanquer, eux, toutes sortes de

projectiles sur le dos ou dans les pattes.

Dans les débuts, lorsque son lièvre était trop gros,

Miraut, une fois repu, abandonnait le reste ; plus vieux,

avec l’expérience et les leçons de la faim, il dut

réfléchir sans doute et conclure que cette pratique était

tout simplement stupide ; dès lors, quand il ne mangea

pas tout, il rapporta à sa gueule, du côté de Longeverne,

le quartier de derrière de sa prise.

Bien malins eussent été ceux qui l’auraient attrapé

dans ces cas-là. Souvent pourtant il fut poursuivi par

des hommes, mais il savait fort à propos prendre le pas

de course, se défiler derrière les haies, doubler les

murgers et les buissons touffus et gagner la forêt, refuge

absolument inviolable aux voleurs à deux pattes.

Arrivé à quelque cinq cents mètres du village, dans

un champ de pommes de terre le plus souvent, là où la

terre est plus meuble que partout ailleurs, il creusait un

trou, y enfouissait sa bidoche qu’il rebouchait avec

soin, puis rentrait à la maison paisiblement. Le jour

suivant ou le surlendemain, il venait la reprendre dès

que son estomac réclamait, car la Guélotte, qui l’avait

toujours en grippe, oubliait assez souvent, les

lendemains de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lisée

d’aventure ne l’en priait pas énergiquement.

Le chasseur ne soupçonnait pas son chien de tant de

roublardise. Il fut littéralement ébahi le jour où il le

surprit en train de s’offrir, en guise de goûter, un

succulent râble d’oreillard. Miraut, cependant, ne fut

pas le moins ennuyé de la découverte, car son maître,

jugeant que son compagnon avait eu largement sa part,

lui reprit sans façons aucune son quartier de lièvre et,

après l’avoir lavé, le fit mettre à la casserole. Ce fut une

leçon, et le chien, à dater de cette heure, prit bien soin

de se dissimuler quand il se rendit à ses caches.

Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque

poursuite et, plus souvent qu’il ne l’eût désiré, Miraut,

après une journée exténuante, rentra à la maison,

harassé et vide. Ces jours-là, sa patronne hurlait, car on

ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la « viôce ».

Cependant les lièvres finissaient fatalement par avoir le

dessous.

Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se

paya la tête de Lisée et de son chien, un vrai sorcier que

ce cochon-là, jurait le braconnier, et Miraut le

connaissait bien, lui aussi, cet impayable animal.

C’était un vieux bouquin, prince sans doute des

capucins de Longeverne et d’ailleurs, qui, certain jour,

on ne sait pourquoi ni comment, était venu élire

domicile dans un coin touffu du Fays, au centre d’un

labyrinthe de sentiers, de tranchées, de chemins et

d’autres voies plus ou moins frayées.

La lutte commença un beau matin givré de

novembre que la terre sonnait sous le talon où le limier

trouva son fret à cinquante sauts de son gîte et, sans

perdre de temps, vint, après quelques coupes savantes,

lui fourrer sans façons le nez au derrière.

Le vieux coureur des bois comprit qu’il avait affaire

à un maître et, bondissant de son gîte, allongé de toute

sa longueur, ventre à terre, yeux tout blancs,

moustaches brandies, fila, tandis que la bordée

coutumière de coups de gueule suivait son déboulé.

Miraut, si bien découplé qu’il fût, ne put longtemps

le suivre à vue, car le courte-queue, qui n’ignorait sans

doute rien de l’homme et de ses coups de fusil, avait

grand soin, pour se défiler, de profiter de tous les abris

et de tous les couverts utilisables. Au bout de cinq

minutes de ce train d’enfer, l’aboi du chien était à plus

d’un kilomètre derrière lui... il avait le temps.

Le capucin fit des pointes, des doublés, des crochets,

puis, après un raisonnable détour, suffisamment long

pour dérouter un moins habile que son poursuivant, il

redescendit l’un des chemins qui menait au bas du Fays,

à la croisée de toutes les voies où ces imbéciles

d’humains venaient généralement attendre ses

congénères, mais où il se gardait bien de jamais passer.

Dès qu’il arriva à deux ou trois portées de fusil de ce

poste dangereux, il s’arrêta, s’assit sur son derrière,

tourna les oreilles dans la direction des quatre vents,

pissa un coup, ressauta au bois, fila vers le haut des

jeunes coupes et disparut.

Lorsque Miraut, qui n’avait point perdu de temps

aux doublés du citoyen, arriva quelques instants après,

qu’il eut repris la piste coupée et l’eut suivie jusqu’au

haut des jeunes coupes, hors du fossé du bois, il trouva

quelques pointes qu’il ne suivit pas selon sa vieille

tactique, mais il tourna tout alentour de l’endroit pour

retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il raccourcit

le diamètre de son cercle : rien encore ; il le doubla :

toujours rien ; il suivit l’une après l’autre toutes les

pistes, plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa,

gueula, brailla, hurla comme jamais il n’avait fait, et

Lisée, étonné grandement, vint le rejoindre, ahuri lui

aussi de voir pour la première fois en défaut ce chien

admirable, cette maîtresse bête, ce nez extraordinaire,

ce roublard des roublards.

Il n’y avait point de buisson dans la plaine et la

coupe, récemment nettoyée, était tondue comme un

champ d’éteules. Le chien et l’homme longèrent des

deux côtés le mur d’enceinte, pierre à pierre, abri par

abri ; ils visitèrent le pied de tous les arbres qui

demeuraient : baliveaux, chablis, modernes, anciens ;

rien, rien, rien !

Ils s’en allèrent bredouilles.

Deux jours après, Miraut vint relancer son animal

que Lisée cette fois attendit sur le chemin où il était

passé le premier jour, mais l’oreillard en prit un autre et

vint se faire perdre, tout comme l’avant-veille, au même

endroit.

Deux jours après, cela recommença.

– Ne te bute donc pas, disait Philomen à Lisée qui

lui proposait de l’accompagner dans sa chasse à ce

phénomène unique en son genre. Je le connais, ce

salaud-là, c’est-à-dire que je n’ai jamais pu le voir, mais

je l’ai chassé, on ne lui peut rien.

Lisée s’entêta. Et chaque matin qu’il eut de libre, ils

retournèrent, lui et Miraut.

À la fin, dès le lancer, il monta à ce poste

extraordinaire afin d’en avoir le coeur net. Ce jour-là, le

lièvre, qui était assez vieux pour ne pas se fier

seulement à son oreille, mais qui savait aussi sans doute

voir un peu et renifler, approcha bien de la coupe, mais

il n’y entra point et alla se perdre loin, loin, très loin, au

tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.

Et toute la saison ils s’acharnèrent, lui et Miraut, à

poursuivre ce lièvre fantôme, ce capucin sorcier que

personne n’avait jamais pu joindre ni voir, qui crevait

les chiens les plus forts et roulait les meilleurs. Mais

chaque fois que Lisée montait en haut de la coupe, le

lièvre n’y venait pas, et chaque fois qu’il se postait

ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l’oeil hors de

l’orbite, le poil hérissé, venait le perdre là et s’en

retournait la tête basse et la queue entre les pattes,

malade de dépit et de fureur, vers son maître Lisée qui

sacrait bien de toute sa gorge comme un bon braco qu’il

était, mais n’y pouvait rien tout de même.

Enfin un jour de février, la chasse étant close depuis

une quinzaine et lui n’ayant pas son fusil, Lisée, à deux

cents pas de l’endroit, caché derrière un gros chêne, eut

la clef de l’énigme.

Le coeur tapant d’émotion, il vit son oreillard sauter

du bois, faire ses doublés et ses pointes, revenir à son

centre d’opérations et d’un seul saut bondir en l’air,

d’un élan fou, comme s’il escaladait le ciel pour

retomber... Ah ! çà ! – la coupe était nette – où donc

était-il retombé ? Lisée, de derrière son arbre,

écarquillait les quinquets : le lièvre avait disparu.

Celle-ci, par exemple, elle était forte !

Miraut, en râlant de rage, car ce n’étaient plus des

abois qu’il poussait, arriva juste à pic pour se trouver

nez à nez avec son maître. Celui-ci, sûr – ou presque –

de n’avoir pas eu la berlue, et blême d’émoi, regardait

de nouveau par tout le sol, examinant méthodiquement

chaque pouce de terrain où son gibier aurait pu se

trouver.

Ce devait être au pied de cette souche. Mais non,

rien ; il fallait qu’il se fût envolé dans le ciel. Lisée le

braco, Lisée le mécréant, pâlit presque et trembla un

peu ; ses regards, instinctivement, quittèrent le sol pour

interroger l’azur et... ah ! sacré nom de Dieu !...

Au sommet de la vieille souche nourrie, dédaignée

par les bûcherons, à quatre ou cinq pieds au-dessus du

sol, entre quelques rejets gris comme le dos du capucin

qui se fondait entièrement avec eux, son « asticot »,

aplati, immobile, les oreilles rabattues, sans souffle,

n’émettant aucune odeur et, bon Dieu ! aussi souche

que la souche elle-même.

Que de fois le braconnier, son fusil à la main, avait

passé à un pas de lui, inspectant le pied de la souche

sans songer le moins du monde à regarder dessus : on

dit tant que les lièvres ne font pas leur nid sur les

saules.

– Ça t’apprendra, idiot, rageait-il, à sortir sans ton

flîngot sous ta blouse !

Il ramassa un rondin pour en asséner un coup sur le

râble de l’oreillard ; mais l’autre, qui n’avait jamais

bronché les fois d’avant, ce jour-là, avant que Lisée eût

levé le bras... frrrrt... se détendit comme un ressort,

repartit d’un train d’enfer avec Miraut à ses trousses,

Miraut qui le chassa tout le reste de la journée, mais ne

le ramena point et ne rentra pas non plus de la nuit.

Chapitre IV



Plus furieux, plus acharné que jamais, Miraut avait

suivi la chasse avec une ardeur décuplée par les vieilles

colères et la haine enracinée avec les poursuites vaines

d’auparavant. Mais il était écrit sans doute que ce

lièvre-là porterait malheur à ses chasseurs.

Il le suivit loin, loin, très loin, toujours donnant,

toujours gueulant, toujours hurlant, bien au delà des

cantons qu’il avait parcourus jusqu’ici, même au cours

de ses randonnées les plus folles et les plus hasardeuses.

Ce lièvre-là avait un jarret de fer. Les bûcherons de

divers villages racontèrent ce soir-là, à la veillée, qu’ils

avaient vu ou entendu passer une chasse, une chasse

extraordinaire avec un grand lièvre haut comme un

chevreuil et un grand chien qu’ils ne connaissaient

point. Des gardes en tournée s’émurent de ce bacchanal

insultant et prolongé et voulurent, mais en vain, essayer

de cerner ce chien qu’ils ne connaissaient point

davantage : tous perdirent leur temps.

Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes

particulières, sauta des fossés, franchit des ruisselets,

coupa des routes et des sentiers, mais ne rejoignit point

son oreillard qu’il perdit enfin dans un terrain singulier

et bizarre, fort loin de son canton, en plein marais

inconnu.

Le soleil commençait à décliner quand il s’aperçut

que son estomac criait famine, que ses pattes

devenaient raides et qu’il se trouvait loin du logis.

Il jugea prudent aussitôt de faire demi-tour,

s’orienta, flaira le vent, et au petit trot s’ébranla le nez

en quête de quelque vague os à ronger, quelque proie

facile à conquérir ou toute autre pitance, plus ou moins

délicate, mais propre à lui remplir un peu le ventre.

Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements

et bientôt un village se présenta. Il l’évita en faisant un

prudent contour, trouva une ou deux taupes crevées

qu’il dévora et continua sa route de son trot soutenu.

Après une randonnée assez longue au cours de

laquelle il contourna ainsi divers pays, hameaux ou

communes, il arriva au crépuscule dans un village qu’il

lui sembla reconnaître pour y être déjà venu avec Lisée

et pour ce qu’il y avait une rivière à traverser.

Craignant l’eau très froide en cette saison, croyant

pouvoir se fier à l’ombre croissante pour franchir sans

encombre cette agglomération mal connue et peut-être

dangereuse de maisons et d’humains, il s’engagea dans

la rue principale et, longeant les murs, se rasant autant

que possible, s’avança rapide, inquiet et prudent, afin

de gagner promptement le petit pont de pierre et passer

l’eau ainsi sans se mouiller les pattes.

Il allait toucher au but lorsqu’une clameur d’enfants

qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre

l’arrêta et le contraignit à se dissimuler quelques

minutes derrière un fumier qui se trouvait à proximité.

C’était l’heure de la sortie de la prière : quelques

femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe,

leur caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien

à la main ; puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le

pont et s’amusèrent à lancer des cailloux pour faire des

ricochets dans l’eau.

L’un d’eux, tout à coup, s’écria : il venait

d’apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou

prudemment, hésitant, crotté, hérissé, affamé,

efflanqué, misérable à la fois et lugubre.

– Un chien !

– Un sale chien qui n’est pas d’ici ! ajouta un

deuxième.

– Peut-être un chien enragé, émit un troisième ;

ciblons-le !

Immédiatement, les beaux cailloux plats qui

devaient glisser sur l’onde s’abattirent en une gerbe

écrasante dans la direction de Miraut. Sans mot dire,

bien qu’il eût été atteint dans le dos, dans les reins et

aux pattes, et même un peu partout, le chien vivement

battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les

gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir

taper sur quelque chose de vivant et de donner,

pensaient-ils, un but utile et même héroïque à leurs

coups de frondes.

Le chien traversa tout le village et s’enfuit, longeant

les haies et les fossés jusqu’à quelques centaines de

mètres des premières maisons où il se cacha, écoutant

les clameurs fanfaronnes et menaçantes de ses

poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba d’ailleurs

avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque,

ils s’arrêtèrent, n’osant s’aventurer ainsi parmi les

ténèbres en rase campagne.

Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et

par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux

reçus, Miraut n’osa plus effectuer une deuxième

tentative pour arriver au pont. Il jugeait ce pays très

dangereux, plein d’embûches et d’ennemis et, malgré la

nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des

pièges, il resta sur ses gardes. L’idée de traverser la

rivière à gué ou à la nage ne lui vint pas : il n’y avait

pas de rivière à Longeverne et, comme tous les chiens

courants d’ailleurs, Miraut redoutait l’onde et sa

fraîcheur traîtresse.

Il erra toute la nuit autour du village, furetant,

cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une

nourriture innommable.

Les maigres ressources qu’offraient les champs

dépouillés, l’abri des murs ou le couvert des haies

furent vite épuisées, car il n’osait point s’approcher trop

près des maisons ni chercher parmi les fumiers. Alors il

battit en retraite plus loin et revint vers un autre village

qu’il espéra plus hospitalier et dont il se disposait à

écumer les alentours. Deux jours s’étaient passés qu’il

ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue,

l’estomac et la tête vides, qu’à chercher à manger coûte

que coûte. Trois ou quatre jours et trois ou quatre nuits

il erra encore ainsi, désemparé, de village en hameau,

comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé,

en ayant bien soin de se dissimuler et de s’enfuir dès

qu’il voyait un homme ou une femme et qu’il pouvait

supposer que quelqu’un pût se diriger de son côté.

Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait.

Il était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui

confier ses appréhensions, et son ami qui, le lendemain,

lui avait facilement remonté le moral, n’arrivait plus

maintenant, fort inquiet lui-même, à le rassurer.

Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre

dans un collet comme il était arrivé jadis à un des

chiens de Pépé. Traversant une tranchée, le malheureux,

en effet, avait passé le cou dans la boucle d’acier

destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié auquel

était relié le noeud coulant, se relevant dans la détente

imprimée par la bête, le chien s’était trouvé

brusquement pendu en l’air par le cou. Heureusement,

le fil avait glissé sur le collier et le chien, mal pendu,

étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, braillé

éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les

bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant

de potin, arrivèrent. Ils lui rendirent la liberté et il partit

comme un fou. Huit jours durant, il n’arrêta point de

secouer la tête comme s’il sentait encore au cou

l’étranglement du laiton.

Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des

gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu’avaient-

ils fait du chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui

avaient-ils tiré dessus et son cadavre pourrissait-il dans

quelque coin, ou simplement, reconnaissant en lui un

chien de race, lui avaient-ils retiré son collier pour

l’expédier au loin et le vendre à leur profit ?

Il n’était guère admissible que Miraut, en effet, fût

quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou

même, s’il s’était réfugié dans une commune

quelconque de l’arrondissement, le maire ou n’importe

qui aurait fait écrire pour qu’on vînt le rechercher. Il

paraissait impossible qu’un confrère ne l’eût pas

recueilli alors : ce sont services qui se rendent

couramment entre chasseurs et entre braconniers.

Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur

lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en

pension quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en

vain le tour des villages voisins et, maintenant, il

guettait impatiemment l’arrivée de Blénoir.

La Guélotte, elle, espérait bien que c’en était enfin

fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en

dedans, tout en grognant très haut que c’était bien la

peine de dépenser des sous à élever des chiens pour les

perdre sitôt qu’ils sont dressés, que ça ne manquait

jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n’était que des

bêtes à chagrin.

Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et

tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés

et des buissons, aux abords des villages inconnus dont il

redoutait les populations plus inconnues encore, sans

doute dangereuses, perfides et méchantes. Il ne pensait

plus qu’à son estomac qui criait la faim, oubliant tout,

ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison,

ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de

Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.

Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout,

n’ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté

au point de n’avoir plus, par tout le corps, un poil de

propre, le long de la route, à l’entrée d’un village, il eut

comme une vision suprême de tout ce qui avait fait son

passé : il se souvint de son maître Lisée qu’il n’avait pu

rejoindre et qu’il ne reverrait jamais plus sans doute et

il se mit à hurler désespérément au perdu.

Assis sur son derrière, l’air minable et désolé, il

tendait le nez vers le ciel et poussait un cri, un

hurlement long, très long, tragiquement long qui

finissait comme un sanglot.

À ce cri de désolation, à ce signal lugubre, tous les

chiens du village se mirent à répondre par des

jappements précipités de fureur ou de peur et les

gamins, attirés eux aussi par ce vacarme insolite,

s’approchèrent, à distance respectueuse toutefois, de ce

désespoir de bête.

– C’est un chien perdu qui pleure son maître, disait

l’un d’eux.

– La pauvre bête !

– Si on lui donnait du pain, proposait un autre.

– Il se sauverait, objectait un troisième.

Dans le village, tout le monde avait entendu la

plainte, mais si la plupart des gens n’y avaient point

prêté grande attention, car un paysan ne s’émeut pas

pour si peu, il se trouva toutefois, parmi la population,

un vieux braco, le père Narcisse, qui dressa l’oreille à

cet appel et pensa différemment de ses concitoyens.

– Tiens, un chien de chasse ! s’écria-t-il.

Et immédiatement il sortit pour voir si d’aventure il

le connaissait, pour lui donner à manger et, s’il avait un

collier, chercher à qui il appartenait afin de le rapatrier

au plus vite.

Lentement, l’oeil allumé, il s’approcha de l’endroit

où Miraut, plus désespéré que jamais, hurlait toujours, à

cent pas des gosses.

– Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui

voulaient le suivre, restez, vous lui feriez peur.

Il faut croire que certains hommes sont

naturellement sympathiques aux bêtes ou que leur sûr

instinct, dans la grande détresse, les avertit

mystérieusement ; peut-être bien aussi que Miraut, à

bout de forces, était résigné à tout. Mais, lorsque

Narcisse s’avança, il n’eut pas peur et il sentit en lui un

ami.

Dès qu’il fut à portée de voix, l’homme, en effet, lui

parla doucement, et il savait parler aux chiens :

– Tia, mon petit, tia ! Viens voir ici, mon beau ;

voyons, qu’est-ce qu’il y a, voyons !

Et l’homme aborda le chien qui, non seulement

n’avait pas fui, mais se tortillait aimablement pour

saluer celui qui venait si opportunément à lui.

Le père Narcisse tapota le chien sur le crâne, le

gratta sous le cou et sous les oreilles et tout en faisant

cela, il se penchait sur le collier. Il lut difficilement la

lettre gravée d’un poinçon malhabile sur une méchante

plaque de fer-blanc, clouée au cuir par deux rivets :

« Lisée, cultivateur à Longeverne », et aussitôt ne put

retenir un cri de stupéfaction, car entre chasseurs ou

bracos d’une même région on se connaît ; il avait bu

assez souvent avec Lisée aux foires de Vercel et de

Baume et il connaissait déjà de réputation son brave

chien dont Pépé encore lui avait parlé, il n’y avait,

parbleu, pas si longtemps !

– C’est Miraut ! s’exclama-t-il.

Entendant son nom prononcé par cet inconnu si

sympathique, Miraut, l’oeil plein de confiance et de

joie, redoubla ses démonstrations d’amitié et, comme

l’autre l’invitait à aller avec lui, il le suivit fort

docilement à sa maison.

– C’est le chien de Lisée de Longeverne, expliqua

Narcisse à ceux qu’il rencontra ; il est perdu depuis on

ne sait quand et il n’a presque plus « figure humaine de

chien », la pauvre bête ; je vais lui faire à manger et

écrire un mot à son patron qui doit être joliment en

souci.

Le nom de son maître qu’il distingua nettement

accrut encore la confiance du chien qui se remit

entièrement entre les mains de son protecteur et n’eut

pas à s’en plaindre.

Sitôt qu’ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit

tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait

qu’il offrit immédiatement à son invité et que Miraut

lapa jusqu’à la dernière goutte ; pendant ce temps, il lui

préparait à l’écurie une litière de paille fraîche et le

mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna dans la

paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour

une toilette complète et depuis trop de jours négligée,

et, propre et confiant, dormit douze longues heures sans

plus bouger qu’une véritable souche.

Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s’arrachait

les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre

était sûrement un sorcier qui lui avait fait crever son

chien, reçut vers les dix heures une lettre ainsi conçue :





Bémont, le 27 février.

« Mon cher Lisée,

« Je t’envoie ces deux mots pour te dire que j’ai

ramassé aujourd’hui ton Miraut qui gueulait au perdu

près du « bouillet1 » du chemin de Chambotte. Il était

bien mal foutu. Je lui ai donné à manger et maintenant

il roupille au chaud à l’écurie, tranquille comme

Baptiste. Viens le chercher quand t’auras un moment.

« Ta vieille branche,

« NARCISSE.

« P.-S. – J’en ai tué dix-sept cette année. Et toi ? »





Sitôt qu’il eut lu, Lisée ne fit qu’un saut jusque chez

Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la

bonne nouvelle ; mais il ne s’attarda guère et

immédiatement refila chez lui s’apprêter, car il voulait

partir le jour même, et il y a une assez longue trotte de

Longeverne à Bémont.

S’étant sustenté d’un reste de soupe, d’un bout de

lard avec du pain et d’une chopine de piquette, s’étant

par précaution muni d’une laisse au cas où il aurait

rencontré des gardes peu commodes ou des cognes

chatouilleux sur les règlements, il s’embarqua le bâton

à la main et marcha d’un pas alerte dans la direction de

Bémont.

En passant à Velrans, il fit part à Pépé de l’aventure



1

Bouillet : corruption de gouillas, petite mare.

et celui-ci ne le retint qu’une petite minute, le temps

juste de lamper une goutte, car il comprenait fort bien

l’impatience de son ami. En traversant Orcent, le

chasseur apprit en effet qu’on avait, une huitaine

auparavant, aperçu un sale chien crotté à qui les gamins

avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu

passer le pont ; mais personne n’en avait entendu

reparler et nul ne savait à qui il était ni d’où il partait ;

on pensait bien que, depuis le temps, il s’était retrouvé.

Quand il arriva chez Narcisse, Lisée s’était déjà tout

expliqué ou presque tout : Miraut, épouvanté au

passage du pont, n’avait osé revenir et avait erré, Dieu

savait où, jusqu’à ce qu’il fût recueilli par son fidèle

camarade.

Narcisse lui serra la main avec effusion. C’est

toujours une joie pour deux chasseurs de se rencontrer

lorsqu’ils n’ont, comme c’était le cas, aucune raison de

se jalouser l’un l’autre.

– Attends, proposa-t-il, on va voir s’il te reconnaîtra

à la voix : je vais passer près de lui à l’écurie, et dès que

j’aurai refermé, tu blagueras fort.

Dès qu’il eut fait comme il avait dit, Lisée se mit à

parler, et Miraut, qui se laissait câliner par Narcisse,

dressa l’oreille subitement ; puis, ayant écouté à deux

reprises, debout, les yeux brillants, il se précipita

violemment vers la porte qu’il se mit à gratter avec

frénésie, aboyant et pleurant pour qu’on la lui ouvrît

bien vite.

– Ah ! ah ! s’écria en riant Narcisse, il est là et on le

reconnaît ! Oui, mon beau, tu vas le revoir.

Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se précipiter

sur Lisée, jappant, pleurant, aboyant, léchant, se frôlant,

lui sautant à la poitrine, aux épaules, lui mordillant les

doigts, lui mouillant les mains, lui peignant la barbe,

battant du fouet, se tordant et se retordant de joie, tandis

que son maître, de bien bon coeur, une petite larme au

coin des paupières, riait de plaisir lui aussi.

Narcisse, en détail, conta alors comment il avait

recueilli Miraut et voulut absolument que son visiteur

se restaurât : il avait fait cuire une saucisse à son

intention et avait même, en outre, gardé au fond d’une

casserole certain fricot dont Lisée tout à l’heure lui

donnerait des nouvelles.

Les deux hommes se mirent à table suivis de Miraut

qui, maintenant, ne quittait plus son maître d’une

semelle et, tout le temps qu’il resta assis, demeura

auprès de lui, le museau sur sa cuisse, ne cessant de le

regarder et n’arrêtant de lui moduler des tendresses que

pour happer au passage des bouts de peau de saucisse et

les croûtes de pain qu’on lui jetait de temps à autre.

– Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau

de ce... lapin.

– Ce n’en est pas un que tu as élevé, remarqua Lisée

en se servant. Où l’as-tu rasé ?

– À l’affût, il y a quatre ou cinq jours, du côté de

Chambotte : il n’a pas rebougé sur mon coup de fusil.

Là-dessus, les deux compères se mirent à conter

l’histoire de tous leurs oreillards de l’année et Lisée en

fut amené forcément à parler de son salaud de lièvre

sorcier, lequel avait failli porter malheur à Miraut, un

brave chien qui avait d’extraordinaires qualités de

lanceur et n’avait pas son pareil pour tenir les bouquins

des journées entières.

– C’est rare, des chiens comme le tien, avoua

Narcisse avec admiration. Moi, j’ai un petit basset qui

ne va pas trop mal ; il est avec mes garçons, sans quoi

je te l’aurais montré, mais tu sais, à bon chasseur, bon

chien ! Mets ton Miraut entre les mains d’un

« calouche », je ne dis pas qu’il deviendra mauvais tout

à fait, mais il se gâtera sûrement : pour avoir un bon

chien, il faut tuer devant lui et souvent. J’ai connu, moi,

un vieux braco d’Auvergnat qui est mort maintenant : il

s’était bâti une petite baraque sur le communal et

s’appelait Mélo. Jamais je n’ai vu tel écumeur ; eh

bien ! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-là n’avait

jamais que des bâtards de roquets de rien du tout à qui

nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes

moins que personne. Ces roquets-là te trouvaient aussi

bien les lièvres que n’importe qui : c’est que Mélo

savait les dresser. Je me souviens même d’un de ses

derniers, un vague roquet tout noir qu’il appelait

Vaneau. Un jour ; descendant une tranchée tous les

trois, son chien, lui et moi, le Vaneau a trouvé un fret

et, en rien de temps, il est allé dégoter au gîte le

citoyen. Naturellement, il lui a sauté dessus aussitôt,

mais il avait affaire à un grand bouquin et le chien était

si petit que le lièvre l’a emporté sur son dos pendant

plus de cinquante mètres et qu’il a fini par se faire

lâcher. Tiens, Pépé est comme ça : donne-lui un loulou,

un ratier, il t’en fera un chien d’arrêt ou un courant, il a

le don, mon vieux. Les chiens, ça ne se manie pas

n’importe comment et nous savons les prendre, nous

autres, mais pas comme lui tout de même. Toi, tu as une

bête exceptionnelle ; aussi tu parles si je l’ai ramassé

vivement quand je me suis aperçu que c’était le tien.

– Je ne sais vraiment comment te remercier, mon

vieux ; c’est un service qu’on n’oublie pas.

– C’est un service qui se doit entre chasseurs. Si les

gens d’aujourd’hui n’étaient pas si égoïstes et si

méchants, il n’aurait pas attendu huit jours avant d’être

recueilli.

– Tu me diras au moins combien je te dois pour la

pension.

– Est-ce que tu plaisantes, par hasard ? Tu aurais le

toupet, toi, de me faire payer, si la chose m’était

arrivée.

– Oh ! mon vieux, peux-tu croire ?

– Eh bien, alors, fous-moi la paix ! tu paieras un

verre quand je passerai à Longeverne ou qu’on se

rencontrera à la foire.

– D’accord, mais on va d’abord prendre quelque

chose à l’auberge.

– Il n’y a pas d’auberge à Bémont et nous sommes

très bien pour boire ici. J’ai du vin à la cave et pas de

femme pour nous engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et

mes enfants sont grands : la fille s’occupe du ménage et

les garçons sont à la coupe, ils ont voulu être bûcherons

cette année.

N’ayant rien de mieux à faire, les deux camarades

continuèrent à boire en se narrant des histoires de

chiens.

Comme le jour baissait, Lisée partit enfin, mais les

émotions, de même que le vin, avaient de beaucoup

diminué la souplesse de sa démarche et la vivacité de

son pas.

En cachette, il glissa à la jeune fille une pièce de

cent sous pour la remercier d’avoir fait la soupe à son

chien, serra à plus de vingt reprises les mains de

Narcisse, qui lui fit un bout de reconduite, et revint vers

Longeverne avec Miraut sur ses talons.

Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe :

« Qui a bu boira », il ne manqua point de s’arrêter au

bistro d’Orcent où il qualifia de sauvages les indigènes

et, en passant à Velrans, il fit également payer quelques

bouteilles à l’ami Pépé.

La Guélotte ne le revit que vers une heure du matin,

aussi saoul que le soir de l’entrée de Miraut dans la

maison. Connaissant sa capacité et sa résistance à

l’ivresse, elle jugea de ce qu’il avait dû avaler et, par

contre-coup et conséquence, de l’argent qu’il avait

probablement dépensé. Alors, après les avoir invectivés

violemment tous deux, elle jura à son époux qu’elle

foutrait le camp de la maison puisque cette sale

charogne de viôce, non contente de lui faire toutes les

misères possibles, était encore un prétexte à saoulerie

pour son arsouille de patron.

– Comme s’il n’avait déjà pas assez d’occasions

sans ça !

Chapitre V



Il s’écoula un assez long temps avant que Lisée, son

fusil cassé en deux sous sa blouse, ne se hasardât à

ressortir seul ou avec Miraut.

Occupé à la maison aux mille et un travaux de

l’hiver et du commencement de printemps, ils passaient

de longues heures en compagnie l’un de l’autre, le

maître bricolant à la grange ou à l’écurie, arrangeant un

râtelier, réparant une crèche ou travaillant à son établi à

fabriquer des râteaux et des fourches, le chien le suivant

comme une ombre fidèle, sommeillant à ses côtés ou le

regardant en silence.

De temps à autre, par besoin de causer, Lisée prenait

son compagnon à témoin de ce qu’il venait de faire, lui

exhibait un cornon ou une queue de fourche bien

réussis, en disant :

– Hein, mon vieux Mimi, c’est-t’y de la belle

ouvrage !

À quoi le chien répondait, soit en bâillant et en

montrant une gueule immense, soit en se levant, battant

du fouet et se frottant contre son pantalon, dans

l’espoir, vainement formulé, qu’on irait enfin se

dégourdir les pattes et faire un petit tour.

Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d’une chasse,

passaient par là, marchant prudemment ainsi qu’il

convient à de prudents traqueurs sur le sentier de la

guerre ; ils venaient se frôler contre Miraut, faire un

gros dos et un ronron, se laissaient lécher ou pucer, puis

repartaient.

On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La

Guélotte avait presque désarmé, mais elle avait exigé de

Lisée qu’il couchât à la chambre haute dès le lendemain

de sa rentrée de Bémont ; son cochon d’homme, ce

soir-là, n’avait-il pas eu le toupet de faire coucher le

chien aux pieds du lit ! Le lendemain, en arrangeant la

chambre, elle s’en était aperçue au poil collé sur la

couverture et à la crotte qui décorait la courtepointe.

Lisée avait convenu qu’il avait, en effet, peut-être eu

tort, mais afin qu’un tel fait ne pût se reproduire,

Miraut, chaque soir, était, pour plus de sûreté, relégué à

la remise.

Pourtant, de temps à autre, après le déjeuner, le

patron montait assez régulièrement « faire son midi »,

c’est-à-dire piquer un petit somme avant de se remettre

à la besogne. Il aurait bien aimé garder Miraut auprès

de lui et, quand la patronne était au village, le faisait

toujours monter ; mais lorsqu’elle se trouvait là, il ne

disait rien, regardait son chien d’un air ennuyé et

montait seul se reposer.

Miraut s’ingénia à le rejoindre malgré tout. Deux

choses malheureusement le gênaient beaucoup pour

réaliser son désir : d’un côté, le grelot qu’il portait

toujours et qui, lorsqu’il marchait, signalait sa

présence ; de l’autre, les portes à ouvrir. Un jour

cependant, son maître étant couché et la patronne

venant de partir en commission, il réussit, frappant de la

patte les loquets et poussant du museau, à ouvrir

chacune des deux portes. Pour celle du bas qui ouvrait

de dedans en dehors, cela fut assez facile et, le loquet

pressé, elle céda sous la poussée de ses pattes ; il fut

arrêté plus longtemps à celle du haut de l’escalier qui

s’ouvrait de la même façon, mais pour laquelle il se

trouvait en dehors. Il avait beau taper sur le levier, sur

la ticlette, comme on dit là-bas, et bourrer du poitrail,

rien ne s’ouvrait ; enfin il fourra son nez entre le

chambranle et le montant, s’effaça de côté et découvrit

le procédé qu’il n’eut garde d’oublier.

Lisée, ronflant formidablement, fut tout à coup

surpris de sentir une langue douce et chaude lui laver

les mains et le nez : il en ouvrit tout grands les

quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup d’oeil inquiet

sur l’escalier, craignant l’irruption soudaine de sa

tendre épouse, mais n’entendant aucun bruit et rassuré,

il se laissa aller pleinement à l’attendrissement et à la

joie de penser que son brave chien avait trouvé tout seul

et malgré sa femme le moyen de le rejoindre.

Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla,

tandis que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi,

témoignait à sa manière sa bonne affection et son amitié

à son maître.

Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne fût

de retour, il redescendit avec son camarade après avoir

eu bien soin d’effacer sur le lit, autant que possible,

toutes les marques du passage de la bête. Et tout

l’après-midi il eut, devant la Guélotte, un air triomphant

et narquois dont l’autre s’intrigua fort à chercher les

causes qu’elle ne parvint point à découvrir.

Dorénavant, dès que la patronne s’absenta de la

chambre du poêle, Miraut monta lui aussi faire la sieste

en compagnie de Lisée, et le chasseur riait de bien bon

coeur lorsqu’il l’entendait au pied du lit se ramasser

pour l’élan.

– Roulée, la vieille ! rigolait-il.

Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la

maison, Miraut profita d’un instant pendant lequel elle

passait à la cuisine pour entre-bâiller la porte du bas de

l’escalier et se faufiler vivement derrière. La femme,

préoccupée, revenait sans faire attention à lui et ne

pensait d’ailleurs guère à le surveiller. Alors, avec des

précautions infinies pour ne pas que le grelot sonnât, il

monta l’escalier, à pas feutrés, la tête immobile et le

cou tendu, ouvrit avec non moins d’habileté silencieuse

la seconde porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en

rond aux pieds de son maître où il ne dormît que d’un

oeil tandis que Lisée, lui, pionçait plus bruyamment.

La Guélotte n’avait rien vu ni entendu : ce fut le

ronflement de Lisée qui, l’heure d’après, les trahit.

Trouvant qu’il prolongeait par trop sa méridienne, elle

s’en fut le réveiller sans songer trop à s’épater de

trouver cependant toutes portes ouvertes.

– Tas de cochons ! piailla-t-elle en apercevant les

deux dormeurs.

Lisée se frottait les paupières tandis que Miraut, très

inquiet, les yeux arrondis, s’aplatissait autant que

possible.

– C’était donc ça, continua-t-elle, que ma couverture

se salissait si vite. Je me demandais bien aussi

pourquoi ; et ce grand idiot qui le laisse faire !

Miraut violemment jeté à bas du lit, à grand renfort

de coups de poing, dégringolait en grande vitesse

l’escalier pour échapper aux coups de sabots, tandis que

Lisée prenait un air innocent pour s’excuser :

– C’est drôle, je l’ai pas entendu monter !

Dès lors, le chien fut surveillé plus étroitement ;

mais cela ne l’empêcha point de déjouer les ruses et les

précautions de l’ennemie et de monter souventes fois

tenir compagnie à son ami.

Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter

les cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer

les fumiers, tourner autour des maisons et surtout

manger de la corne devant la forge de l’ami Martin, le

maréchal-ferrant.

Ah ! la corne de cheval : quel régal exquis ! Tous les

chiens du village étaient les copains du forgeron Martin

et ne manquaient jamais de lui rendre visite au passage.

Très souvent un cheval était là, attaché par le licou à la

boucle du mur, attendant son tour de ferrage.

Attentivement, Miraut, comme les camarades,

regardait l’apprenti empoigner le boulet, soulever le

sabot, et suivait avec des regards de convoitise les

mouvements du rogne-pied qui coupait des lames

translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de

grands bouts odorants d’une belle couleur ambrée.

Fraternel, pour que les braves toutous ne

s’exposassent point à recevoir un malencontreux coup

de pied du carcan, Martin ramassait à poignées la corne

arrachée et la jetait à Miraut ou aux autres amateurs en

leur disant régulièrement :

– Tiens, mon vieux, fiche-t’en une bosse, mais tu ne

viendras pas péter chez moi ! Car on reconnaissait

aisément, à la puissance asphyxiante des gaz qu’il

lâchait, les jours où Miraut avait fait une tournée

fructueuse à la forge de Martin.

Miraut connaissait intimement toutes les ressources

de la maison, et la Guélotte renonça à le laisser jeûner

quand elle s’aperçut qu’il était de taille à se servir tout

seul.

Ce n’était point pour rien qu’il avait appris à ouvrir

les portes des chambres ; bien que les verrous et

targettes fussent un peu plus compliqués ici, il en vint

tout de même à bout, et certains jours fit... gueule basse

sur tout ce qu’il trouva de comestible, chanteaux de

pain, platées de choux, voire de respectables bouts de

lard.

Il y eut bien discussion à la maison ces soirs-là, mais

en fin de compte Lisée, par des arguments frappants,

tirés de ses semelles, convainquit sa femme qu’elle

avait tort, ajoutant qu’au surplus, c’était bien fait pour

elle et qu’à la place du chien, crevant de faim, il en

aurait fait tout autant.

Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de

l’eau tiède au fond d’un pot juché sur un rayon, que

Miraut s’adjugea : du moins fut-il soupçonné du méfait,

aucune preuve n’ayant pu être fournie à l’appui de cette

accusation.

La Guélotte se demandait vainement quels moyens

cette grande charogne avait bien dû employer pour

réussir à voler, au fond d’un pot presque plein, la dite

saucisse sans jeter à bas le récipient, ni renverser d’eau,

ni faire le moindre bruit.

Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d’une

fenêtre se contracta tellement qu’il n’en resta pas

vestige et Miraut fut bien encore, à bon droit,

soupçonné d’être pour quelque chose dans ce vol

domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi

ses poils de barbe, quelques restes du corps du délit.

Lisée, en toute occasion et par principe, soutenait

son chien contre sa femme, mais il n’était plus question

maintenant de l’empoisonner ou de le tuer ; Miraut,

depuis longtemps, avait de haute lutte conquis au

village et dans la maison droit de cité.

Comme le temps n’était guère favorable, Miraut

n’était pas tenté d’aller pérégriner par les champs et par

les bois, mais dès que les jours devinrent plus soleilleux

et plus tièdes, il regarda plus souvent du côté de la forêt

et, chaque fois que Bellone, libérée par son maître, vint

le trouver, il n’hésita pas à s’offrir en sa compagnie une

petite partie de chasse.

Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva

que les hasards d’une sortie amenèrent la chienne en

rase campagne, où elle trouva du fret et lança un lièvre.

Attentif instinctivement à tous les bruits qui

l’intéressaient, Miraut ne se trompa jamais dans ces

cas-là. Reconnaissant les coups de gueule de sa

camarade, où qu’il fût, quoi qu’il fît, il n’hésitait point,

lâchait la maison, plaquait Lisée, puisqu’il ne voulait

pas venir, et filait à la voix.

Dès qu’il approchait, il écoutait avec attention. S’il

s’apercevait que la chasse s’éloignait, il redoublait de

vitesse et, de minute en minute, donnait de la gorge lui

aussi pour annoncer sa venue ; si, au contraire, elle se

rapprochait et venait de son côté, il réfléchissait un

instant, filait dans le plus grand silence occuper le

passage qu’il jugeait le meilleur et, comme les renards,

attendait, légèrement dissimulé, la venue du capucin

pour lui bondir dessus et lui casser les reins d’un bon

coup de mâchoire. Il en pinça ainsi plus d’un, mais en

manqua pas mal aussi, car un lièvre qui n’est pas

fatigué ne se laisse pas comme ça passer la dent en

travers des côtes.

Sans perdre de temps, si d’aventure il avait réussi, il

dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang,

engloutissait les entrailles et continuait à s’emplir

jusqu’à ce que la chienne arrivât.

Quelquefois, il faut le dire, cela n’allait pas tout

seul, et Bellone, furieuse, craignant de n’avoir point sa

part, reprenait violemment le tout en grognant

férocement ; au début, il hésitait à se hasarder à

remordre, mais quand il se fut aperçu qu’il ne risquait

que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer

hardiment avec elle au même morceau. Quand ils

avaient pris ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de

toutes leurs forces, l’un à la tête, l’autre au derrière ;

ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui était

échue au petit bonheur du déchirement.

Il n’y eut jamais entre eux de grandes batailles, de

légers différends tout au plus, des coups de dents un

peu secs et des grognements un peu vifs et seulement

lorsque la proie n’était pas très grosse. Mais lorsqu’il y

avait beaucoup à manger, celui qui était en avance se

régalait d’abord et abandonnait ensuite et de fort bon

gré à l’autre le reste de la pitance, au besoin même il

l’appelait s’il tardait trop à trouver le lieu du festin.

Il arriva aussi qu’ils ne furent pas que les deux pour

le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième

larron, connu ou inconnu, chien d’un chasseur du

village voisin, accouru à la voix, qui participait à la

randonnée dans l’espoir de partager la prise.

On le laissait faire naturellement et donner de la

gueule lui aussi, car durant la poursuite on n’avait pas

le temps de chercher noise à un auxiliaire, convié ou

non. Mais, si d’aventure le lièvre était pris, c’était une

autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient.

D’un commun accord alors, Miraut et Bellone, par

des grognements fort significatifs, priaient l’intrus

d’aller quérir pitance ailleurs. S’il insistait, ainsi qu’il

faisait toujours, ils se précipitaient simultanément sur le

malheureux et lui administraient à coups de crocs une

de ces danses qui le décidait, sans plus d’hésitation, à se

retirer bien vite en hurlant.

Le vaincu n’allait cependant pas bien loin. Derrière

le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu

du carnage, il s’arrêtait, surveillant anxieusement le

repas des deux alliés, espérant qu’ils ne mangeraient

pas tout et oublieraient peut-être quelques os demi-

rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses

délices.

Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et

Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme

des loups vraiment affamés. Il semblait que la présence

de ce spectateur intéressé décuplât leur appétit qui, en

temps normal, était déjà pourtant magnifique ; pour ne

rien laisser à l’autre, ils se seraient fait taper : poil, os,

griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place

ensanglantée, partout où le gibier avait été traîné, et ne

s’éloignaient que lentement en se pourléchant les

babines. Et souvent même, lorsque le malheureux,

jaloux et affamé, s’amenait craintivement pour voir si

rien n’avait été oublié, ils se retournaient, piquant de

concert une nouvelle charge sur lui dans l’appréhension

ou le remords de n’avoir pas, par hasard, tout engouffré

jusqu’au dernier vestige.

Chapitre VI



Un soir que le grand François de la ferme des

Planches s’en était venu au village avec sa chienne, il y

eut, parmi toute la gent canine mâle du pays. une

grande perturbation.

Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays

sans presque s’y arrêter et sa chienne ne fit aucune

station, mais bientôt, devant les seuils où ils dormaient,

sur les fumiers où ils quêtaient, derrière les maisons où

ils rôdaient, les Azors dressèrent le nez, humèrent à

petits coups, reniflèrent longuement, puis joignirent les

oreilles, arrondissant les quinquets et, prenant le vent,

vinrent tous, à la queue leu leu, tomber sur le sillage

odorant qui les avait si profondément émus.

Rien ne les retenait : fidélité au logis ou au maître,

soif et faim, sentiment du devoir ou de l’honneur : ah

bernique ! Tom, de l’épicier, abandonna la boutique ;

Berger, qui devait repartir à la pâture, lâcha d’un cran

son troupeau de vaches ; Turc, du Vernois, quitta la

voiture du meunier ; Miraut plaqua froidement, si l’on

peut dire, son maître Lisée ; le roquet de l’abbé Tâtet

planta là toute idée de religion et de pudeur, et jusqu’au

Souris de la vieille Laure qui s’évada lui aussi de sa

cuisine protectrice et prit, les yeux hors de la tête et

bavant de désir, le chemin des Planches.

Tous les cabots des fermes environnantes

rôdaillaient déjà autour de la maison, et d’autres des

villages voisins, prévenus on ne sait comment,

arrivaient encore à toutes jambes, le nez au vent et le

cou tendu, tirant une langue d’un demi-pied.

Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop

vieux et ayant reçu tout dernièrement de Turc, son

ennemi, une raclée terrible au cours de laquelle il avait

eu l’oreille horriblement déchirée, avait jugé prudent de

rester chez lui. Encore n’était-on pas très sûr que, dans

sa maison retirée, située à plus d’une heure de la ferme

des Planches, il avait pu être touché par la nouvelle

odorante qu’une chienne se trouvait en folie dans son

canton.

François n’était pas encore à deux cents mètres du

village que déjà Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne

citer que les plus forts, arrivés bons premiers, le

flanquaient à droite et à gauche en jetant sur sa chienne

des regards non dissimulés de concupiscence et de

convoitise.

– Allons, bon ! ragea-t-il, car il ne s’était encore

aperçu de rien ; allons ! cette vache-là va encore se faire

emplir si je n’y fais pas attention. Mais je vais la

barricader sérieusement. Et arrachant une trique à la

haie du chemin, il la brandit de façon significative, en

prenant un air menaçant, afin d’empêcher les suiveurs

de venir trop près. François n’ignorait pas qu’il faut très

peu de temps à un vieux praticien pour se mettre en

batterie et perpétrer l’acte d’amour. Turc pour cela était

connu long et large. S’il est des chiens timides qui

meurent puceaux, lui n’était fichtre pas de cette

catégorie ; les autres, pour être moins réputés, n’en

étaient pas moins des gaillards hardis et entreprenants,

sauf toutefois Miraut qui n’avait point trop encore, au

su du public, fait ses preuves.

Dès qu’il arriva à la maison, François fit rentrer la

chienne la première, menaça d’un geste de son bâton les

galants désappointés, mais pas découragés, qui le

regardaient attentivement et sans avoir le moins du

monde l’air de vouloir s’enfuir.

Les portes refermées, ils rôdèrent d’abord assez loin

de la ferme, tournant de tous les côtés, repassant

plusieurs fois aux mêmes endroits, examinant avec

soin, guettant les issues, portes, fenêtres et lucarnes,

notant les points faibles de la forteresse, cherchant à

déterminer l’endroit précis où la chienne pouvait bien

être enfermée. Ils se croisaient, se rencontraient,

s’arrêtaient fixe, droit sur leurs pattes, dédaignant de se

reconnaître, se jugeant sommairement, selon leur taille

et leur force, et le plus souvent, au bout d’un instant,

passaient sans desserrer les mâchoires, sans même

froncer le nez, continuant individuellement leurs

recherches et investigations. La proie amoureuse était

loin encore et ils n’avaient point, en effet, trop lieu de

se disputer avant l’heure ce qu’ils n’étaient que fort peu

certains d’obtenir. Ils faisaient pourtant deux cercles

bien tranchés d’assiégeants : au centre et le plus

rapprochés de la ferme, les gros, les grands, les forts :

Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger

le taciturne, quelques inconnus des métairies

environnantes ou des villages circonvoisins ; plus

éloignés, les petits, les mesquins, les roquets, non moins

ardents ni acharnés que leurs camarades, mais craignant

à plus d’un titre les coups de crocs et les radées des

premiers.

François, de temps à autre, sortait pour vaquer à sa

besogne. Comme il ne manquait, à chaque occasion, de

proférer à leur adresse des injures et de leur faire des

gestes menaçants, ils n’osèrent point, tant qu’il fit jour,

se rapprocher de la maison ; mais avec la nuit, le silence

et les ténèbres, ils s’avancèrent peu à peu et cernèrent

tout à fait la demeure. Les distinctions et les barrières

avaient disparu entre eux également : roquets, moyens

et molosses se trouvèrent réunis et confondus dans le

même désir du siège à faire de cette place forte bien

défendue, pour en conquérir la châtelaine, dame

commune de leurs pensées.

Toutes les ouvertures de la maison de François

furent tour à tour, et par chacun des galants,

minutieusement visitées, sondées, vérifiées, senties,

reniflées ; mais le patron, qui savait à quoi s’en tenir,

avait eu soin de faire lui-même, avant de se coucher, la

tournée des portes et fenêtres, poussé tous les verrous,

fermé toutes les trappes, bouclé tous les guichets, s’était

assuré que rien ne clochait non plus dans la fermeture

des fenêtres et que ne manquait aucun carreau.

Il avait cependant, comme trop petite et

infranchissable, négligé de fermer l’ouverture en carré

qui se découpait dans le bas de la porte d’écurie et par

laquelle, chaque matin, les poules sortaient pour aller

aux champs.

Cette circonstance favorisa les roquets. Tour à tour,

ils essayèrent de s’introduire par l’ouverture en

question, mais elle était décidément trop étroite et, l’un

après l’autre, ils durent tous y renoncer. Pourtant

Souris, qui, très mal vu et très poltron, se trouvait au

dernier rang, s’avança lui aussi pour tenter l’aventure. Il

était si mince, qu’il passa facilement la tête et les pattes

de devant dans le guichet, le bas du poitrail touchant le

seuil ; mais, très enhardi par ce léger avantage, il tira en

avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le ventre

comprimé, les pattes de derrière totalement allongées, il

réussit tout de même à s’introduire tandis que les

camarades, au dehors, furieux de ce succès, écoutaient,

grognaient et reniflaient au trou, redoutant que la

chienne se trouvât là et, faute de grives on mange des

merles, se laissât faire par ce méprisable animal.

Mais la bête n’était pas là. Prudent, François l’avait

séquestrée dans une pièce inoccupée du rez-de-chaussée

et qui n’avait, pour toute ouverture, en dehors de la

porte intérieure de communication, qu’une fenêtre

scellée dans le mur et assez élevée au-dessus du sol

pour prévenir, croyait-il, toute tentative des assiégeants,

si lestes et si bien découplés qu’ils fussent.

Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne

trouva rien. Malheureusement pour lui, son manège

inusité, ses trottinements étourdis, ses reniflements trop

bruyants émurent dans leurs cages les lapins,

réveillèrent les poules et le coq qui gloussèrent et

piaillèrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi,

étonnés et agacés de ces frôlements, se levèrent en

secouant leurs chaînes et en meuglant avec fureur.

Les bêtes ne meuglent jamais pour rien, surtout la

nuit. François, réveillé par leurs cris, pensa qu’il se

passait à son étable quelque chose de sûrement pas

ordinaire ou que l’une de ses bêtes était peut-être

malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa ses

sabots, prit d’une main une lanterne allumée, de l’autre

saisit une trique et alla « clairer » ses vaches.

Entendant la sabotée, Souris, effrayé, jugea qu’il

était grand temps de déguerpir et se précipita vers la

porte. Mais le fermier le vit et, dans la demi-obscurité,

ne sachant à qui il avait affaire, croyant peut-être que

c’était une bête puante, fouine ou putois, qui venait à

ses poules, il lui lança à toute volée sa trique dans les

côtes et courut à sa poursuite.

Souris hurla de peur en entendant le ronflement du

bâton, car l’autre ne l’avait pas touché, et, dans son

trouble, dépassa la porte. Revenu bien vite en arrière, il

engagea dans le guichet la tête et les pattes, croyant

échapper, mais l’opération était difficile, la traversée

laborieuse et François, baissant sa lanterne, reconnut un

sale roquet qui se tortillait comme un ver pour ficher

son camp.

Furieux, il le saisit un peu en arrière de la nuque, par

la peau du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant à

lui et l’emporta ainsi suspendu à sa cuisine, après avoir

toutefois barricadé avec un tronc de poirier l’ouverture

dangereuse.

– Sacré bougre de salaud, grognait-il, si c’est pas

malheureux ! Ça n’est pas gros comme le poing et ça

veut sauter des chiennes dix fois plus hautes que soi.

Mais, sacré dégoûtant, tu n’arriverais seulement pas, en

te dressant, à lui lécher le cul !

Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renâclant et

soufflant, le corps autant que possible rattroupé, la

queue entre les jambes, tremblait comme la feuille, en

se demandant ce qui allait lui arriver.

– Attends, nom de Dieu ! je vais t’apprendre, moi, à

venir aux femelles, menaça le fermier.

Et l’azor provisoirement attaché au pied du buffet, il

prépara un vieil arrosoir qu’il avait en réserve et se

disposa, au moyen de noeuds savants où le fil de fer et

la ficelle se mêlaient, à attacher à la queue du roquet

cette ferraille sonnante. Quand ce fut préparé, saisissant

le chien par le collier, il l’amena jusqu’au seuil de la

porte qu’il ouvrit et le lança dans la nuit avec un

vigoureux coup de pied au derrière. Ensuite de quoi il

fit claquer son fouet fortement en hurlant à l’adresse

des autres :

– Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que

je vous en fasse autant !

Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.

Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de

Souris suivis du charivari provoqué par l’arrosoir

sonnant sur les cailloux, il y eut dans les lignes

assiégeantes un silencieux et prompt et général

mouvement de retraite.

Souris, traînant sa ferraille, après avoir couru un

instant avec cette grosse caisse particulière qui lui

battait les fesses, s’était arrêté bientôt, n’étant plus

poursuivi, et essayait, des pattes et des dents, de

désolidariser sa queue d’avec ce tintamarresque

assemblage. Les autres, prudemment accourus, le

regardaient et le flairaient ; mais l’attention qu’ils lui

prêtèrent fut de courte durée, et, deux minutes plus tard,

repris par leur désir et rassurés par le silence, ils étaient

déjà revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.

Toute la nuit, mais en vain, ils travaillèrent à cette

besogne. Au petit jour, la sortie du fermier les décida

prudemment à gagner le large, mais ils ne s’éloignèrent

pas beaucoup. Insensibles à la soif et à la faim, nourris

par leur seule fièvre amoureuse, ils rôdaient aux

alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs à

toute sortie, prêts à s’élancer dès que paraîtrait la

chienne. Pas un ne déserta ; cependant quelques-uns, las

de rester debout ou de trotter en vain, s’étaient choisi

derrière un mur ou un buisson un léger abri, et de là,

couchés sur le ventre, les pattes allongées en une

attitude héraldique, ils attendaient, la tête droite, le nez

frémissant, les yeux attentifs, prêts à bondir au premier

bruit, à la première senteur, au premier signal

intéressants.

Vers midi, François ayant, pour ses besoins, fait

sortir la chienne, tous simultanément, comme mus par

le même ressort, sautèrent sur leurs quatre pieds, se

réunirent en un groupe compact et suivirent avec des

yeux arrondis et brillants tous les pas et évolutions du

maître et de la bête. Dès qu’ils furent rentrés, il y eut

une ruée générale de tous ces mâles vers les lieux

parcourus. Les museaux ardemment se précipitaient aux

endroits où la chienne s’était arrêtée, et ils léchaient,

reniflaient, humaient, très excités, bougeant les narines,

fronçant les sourcils, puis tour à tour levaient la patte

pour lâcher un jet saccadé, se bousculant, se grognant

des injures, se menaçant de leurs crocs afin de

conquérir les bonnes places, lécher les premiers et

compisser expressément le bon endroit.

Et la plupart, et tous restèrent là à rôdailler et à

renifler sur cette piste humide jusqu’à ce que la nuit

revînt et que le même siège que la veille recommençât,

sans Souris toutefois, lequel, dégoûté à juste titre, était

redescendu au village, son arrosoir au derrière, à la

grande joie des gamins et à la grande colère de sa

patronne.

Lisée, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de

Miraut. Il savait que tous les chiens du pays manquaient

à l’appel et connaissait la cause de leur absence.

« Il fait comme tous les autres ! songea-t-il. J’avais

toujours pensé, depuis l’histoire de Bellone, qu’il serait

porté sur la chose. »

Cependant, deux jours et trois nuits passèrent sans

amener d’autre résultat que de faire partir, pour un

temps au moins, les affamés et les timides ; mais les

forts, les costauds, eux, restaient tous là, de plus en plus

excités et furieux peut-être aussi d’être si longtemps

tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrêmement

audacieux, et lorsque François sortait sa cagne, comme

il disait, malgré les menaces du bâton, ils se

rapprochaient chaque fois davantage. Ils se

rapprochèrent si près même, que Turc put hasarder

quelque part un galant coup de langue, dont la femelle

ne fut guère effarouchée, puisqu’elle détourna la queue

de côté afin d’être parée pour toute éventualité.

Turc, qui était, si l’on peut dire, un lapin, et qui la

connaissait, se porta de côté, levant carrément le train

de devant, et tandis que François, un instant distrait par

une voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant

qu’il n’aurait pas le culot...

Il l’avait bel et bien ; mais cela ne faisait point

l’affaire des camarades, qui, furieux de cette préférence,

se précipitèrent avec ensemble sur le galant et se mirent

en devoir de lui rendre de concert les piles qu’il leur

avait distribuées à tous en détail.

François profita du conflit pour rentrer sa chienne

vivement, en suite de quoi il revint, en amateur, assister

à la bataille. Une mêlée terrible agitait ces sept ou huit

mâles qui se secouaient à pleines gueules, mordant,

grognant, hurlant, griffant et déchirant. Ceux qui

avaient le dessous piaillaient, cherchant à pincer la

gorge pour l’étrangler ; ceux qui étaient dessus

piétinaient de leurs pattes armées et tenaillaient avec

une rage frénétique les vaincus. Ce n’était plus à Turc

seulement qu’on en voulait ; tous maintenant se

détestaient ; la mêlée était devenue confuse : on lâchait

un adversaire pour en attaquer un autre, et il n’y avait

pas de raisons pour que cela finît avant qu’ils ne fussent

tous ou presque hors de combat. Au bout d’une heure,

pas un n’était indemne ; certains boitaient, les muscles

des pattes troués, les os meurtris ; d’autres saignaient et

se léchaient ; d’autres, la mâchoire transpercée, les

oreilles déchirées, se secouaient avec douleur ; Berger

avait eu l’extrémité de la queue rasée net d’un coup de

dent ; Tom, une oreille décollée, s’écartait ; seul à peu

près, dans cette affaire, Miraut, qui pourtant s’était

toujours tenu au plus épais de la bataille, et avait cogné

et mordu en conscience, s’en tirait sans trop

d’anicroches, un peu serré et froissé peut-être, mais

n’écopant que de quelques coups de dents et

d’insignifiantes déchirures à la cuisse.

Cette échauffourée refroidit notablement les

enthousiasmes et la plupart des combattants se

retirèrent ; de toute la bande restèrent Turc, acharné tout

de même malgré une patte en lambeaux qui avait

abondamment saigné, et Miraut, qui eut bien soin

d’ailleurs, ainsi que son rival, de se dissimuler derrière

de vagues buissons pour se soigner en paix.

Le fermier s’aperçut bientôt que tous les assiégeants

fichaient le camp ; du moins il le crut, n’ayant pas

remarqué les deux fanatiques qui veillaient malgré tout.

Il se réjouit de la chose, qui lui permettait de laisser

sa chienne sortir un peu. Immédiatement, il alla la

chercher dans la chambre, où elle ne tenait pas en place,

pleurant et grognant, pour l’amener devant la porte où

elle devrait rester sous sa surveillance.

Il se mit à scier du bois et la fit se coucher dans un

petit coin, sur de la sciure, à l’abri d’un tas de bûches.

L’autre, qui avait meilleur nez que son maître,

éventa tout de suite les deux galants et, filant

subrepticement sans crier gare, rejoignit aussitôt

Miraut, qui se trouva être le plus proche de la maison.

Mais prudemment, avant d’en venir aux actes, les deux

amoureux mirent plusieurs centaines de mètres ainsi

que quelques haies protectrices entre eux et le patron.

Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientôt il fut là.

Fort de son habitude et d’un droit qu’il croyait bien

consacré, il se prépara, sans même prendre garde à

Miraut, à recommencer le coup qui lui avait si mal

réussi l’heure d’avant. Un tel toupet n’était pas pour

faire plaisir à celui-ci, et il le lui fit bien voir en

administrant à l’invalide, que sa patte mettait dans un

état d’infériorité notoire, une de ces piles magistrales,

une volée de coups de crocs telle, que Turc, boitant plus

que jamais, bien vaincu et dépossédé de son antique

privilège, se sauva à une centaine de pas, tandis que

Miraut, triomphant, jouissait enfin devant lui d’une

victoire si laborieusement conquise et si patiemment

attendue.

Courbé sur son chevalet, au bout de quelques

instants, François, ayant jeté un coup d’oeil sur sa

chienne, ne vit plus que la place où elle était couchée.

– Sacrée garce ! jura-t-il, je parie qu’elle leur court

après ; pourvu qu’il ne soit pas resté un de ces salauds-

là aux alentours !

Et, sans perdre de temps, il partit à sa recherche, un

bâton à la main.

Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure qu’il

découvrit le couple, attaché cul à cul, attendant

stupidement que cela voulût bien se détacher.

Il poussa un juron furieux et se précipita. Les deux

prisonniers sexiproques, effrayés, tirèrent chacun de son

côté et se décollèrent.

– Bougre de cochon ! grommela-t-il en s’élançant

sur Miraut, qui ne l’attendit point.

Mais, songeant qu’il était arrivé trop tard, qu’il n’y

avait plus rien à faire, que tout était consommé, pris

d’admiration malgré tout pour ce gaillard qui l’avait si

bien roulé :

– Oh ! et puis merde ! ajouta-t-il. Puisque tu as

commencé, continue tant que tu voudras. Je ne vois pas

pourquoi vous vous en priveriez plus que le reste de

l’humanité. C’est égal, fripouille, dans deux mois il

faudra que je m’appuie la corvée d’assommer ta

progéniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer

toi-même comme... oh ! quoique...

Et philosophiquement, François les laissa à leurs

amours, et Miraut, ayant tanné Turc et grandi par une

telle victoire, eut la suprématie et fut le coq de tout le

canton.

Chapitre VII



Avec l’automne revint l’ouverture, et Miraut et

Lisée connurent derechef les joies pures des matins de

chasse.

C’était pourtant, pour les chasseurs et pour les

chiens, une mauvaise année que cette année-là. Depuis

plus de deux mois, ce qui avait permis d’admirables

moissons et laissait espérer une vendange d’une

merveilleuse qualité, un soleil implacable avait pompé

sans relâche toute l’humidité de la terre, séchant les

bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau

des rivières.

Les prés « grillaient », disaient les paysans ; tout

espoir de regains s’évanouissait et, dans la forêt,

atteinte elle aussi, les frondaisons, précocement mûries

et roussies, tombaient et jonchaient le sol. Lorsqu’on

marchait dans les tranchées ou les clairières, cela faisait

un bruit de foulée qui s’amplifiait considérablement :

un saut de grenouille, le moindre grattement de mulot

ou de musaraigne, le saut d’un merle venu sur le sol

pour écarter les feuilles et chercher des graines ou des

vermisseaux produisaient un cliquettement comparable,

quant à l’intensité, à une course de renard ou à une fuite

précipitée de bouquin.

Passé huit heures du matin, il était vain d’espérer

lancer un lièvre ; suivre une piste à plus de deux cents

mètres au dehors du taillis était absolument impossible,

et Miraut et Bellone, et Lisée et Philomen connurent

des matins où, malgré la meilleure volonté du monde et

le profond désir et le merveilleux travail des chiens, on

doit quand même rentrer bredouille.

Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les

bas-fonds abrités, d’une vague et problématique rosée,

ils partaient tous quatre de concert. Les chiens quêtaient

avec frénésie, trouvaient de-ci de-là de mauvais frets,

hésitaient sur les rentrées parmi de vagues pistes à

peine frayées, très embrouillées et extrêmement ténues.

Ce fut là que l’intelligence de Miraut et son sens

profond de la chasse s’accrurent encore et se

développèrent.

Le nez ne lui donnant que d’insuffisantes

indications, il regarda aussi avec ses yeux, fit des

efforts de mémoire, rapprocha certains faits, évoqua les

chasses passées et, selon le sens de ses conclusions,

visita telle cache plutôt que telle autre, ce fourré-ci de

préférence à celui-là.

On arrivait tout de même à lancer grâce à lui. Mais

si les chasseurs n’étaient point à portée pour arrêter

l’oreillard dès le début de sa course, cinq minutes plus

tard, ayant gagné la plaine ou quelque chemin, c’était

fini et bien fini ; Miraut et Bellone, le nez obstrué,

éternuant dans la poussière, renonçaient à la poursuite,

d’autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur

faisait tirer une langue de six pouces au moins.

Ah ! c’est quelquefois un rude métier que celui de

chien, et, la saison d’avant, la chasse n’était guère plus

drôle. Les pluies, cette année-là, avaient détrempé le sol

et on ne pouvait flairer une piste sans que les narines ne

s’emplissent d’eau immédiatement, ce qui vous faisait

éternuer des cinq minutes consécutives. Et si l’on

voulait suivre parmi les hautes herbes, l’eau ruisselante

lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au point qu’il

était absolument impossible de faire revenir le gibier

quel qu’il fût, renard ou lièvre, au canton du lancer.

Du moins, dans ces moments-là, si pénibles qu’ils

soient, la soif ne torture pas les chiens, et s’ils étaient,

après chaque partie, trempés comme des soupes, une

heure après ils avaient l’agrément d’être absolument

secs et d’une merveilleuse propreté.

Mais avec cette terrible sécheresse, rien à faire, et

des dangers étaient à craindre, car les sous-bois

pullulaient de vipères qui s’y étaient retirées, cherchant

la fraîcheur et l’humidité.

Une d’elles avait même un jour fichu une fameuse

frousse à Lisée. Voyant Miraut immobile, tel un chien

d’arrêt, il s’était demandé qu’est-ce qui pouvait bien

l’arrêter ainsi, car son chien n’avait pas, en chasse,

l’habitude de flâner.

« Bah ! songea-t-il, c’est un hérisson qui l’épate, et

il ne sait pas par quel bout le prendre, je comprends

ça. »

Néanmoins, il alla se rendre compte ; il était temps.

Devant une énorme vipère qui le fixait, Miraut, non

point hypnotisé, bien sûr, mais intrigué, se demandait

s’il n’allait point sauter sur cette sale bête et lui casser

l’échine, tandis que l’autre, le corps replié, la tête levée,

se préparait non moins fermement à se détendre et à lui

flanquer une vigoureuse morsure.

– Ah ! bon Dieu !

Lisée n’avait pas hésité. En rien de temps, il avait

épaulé et fait feu, et Miraut, qui ne s’attendait point à la

secousse, sautait tout droit en l’air sur place, des quatre

« fers » à la fois.

– Tu l’échappes belle, mon ami, félicita Lisée.

Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.

– Ces charognes-là, s’exclama-t-il, c’est la plaie de

nos chiens. Une fois piqués, ils sont autant dire foutus.

Non pas qu’ils en crèvent, et souvent même on les

sauve, mais pas avec de l’alcali, ainsi que le racontent

ces charlatans de vendeurs de drogues. C’est de la

foutaise, leur « armoniac », comme ils l’appellent ; il

faudrait, pour que ça fasse effet – et encore – être là

tout de suite après la morsure. Et ça n’empêche pas les

chiens de perdre tout odorat.

J’ai eu un chien d’arrêt, moi, mordu comme ça, à la

chasse : un quart d’heure après, mon vieux, il avait

enflé, enflé, tellement enflé, qu’on ne lui voyait pas

plus les pattes qu’à un cochon gras prêt à saigner. La

pauvre bête était insensible à tout. Sais-tu ce que j’ai

fait ? C’est un vieux remède et, crois-moi, il vaut mieux

encore que toutes les saloperies des vétérinaires qui n’y

connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu

m’entends, et ne sont qu’une bande de jean-fesses. J’ai

pris une forte épine, une solide branche d’églantier

garnie de tous ses dards, et, avec cet outil, je me suis

mis à taper sur mon chien à grands coups, de tous les

côtés, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,

pas un endroit, où la peau ne soit mordue et piquée et

déchirée par les aiguillons.

Il n’a pas plus bougé qu’une souche : je te l’ai dit, il

ne sentait rien ; le soir, je lui ai, de force, fait prendre un

peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours

d’immobilité et d’abrutissement, il lui est venu sur la

peau des sortes de poches, des cloques pleines d’un

liquide vaguement coloré, et qui perçaient de temps à

autre. À partir de ce moment-là, il a désenflé petit à

petit et a été sauvé.

Il s’est même très bien guéri et je ne me suis pas

aperçu que son nez ait été moins subtil, mais il était

devenu craintif et froussard ; à aucun prix il ne voulait

suivre les haies, surtout quand elles étaient garnies

d’herbes sèches, car c’était en en faisant une qu’il avait

été mordu par la vipère.

Tu vois qu’il leur en reste toujours quelque chose, et

il est préférable que Miraut n’ait pas eu à passer par de

telles étamines.

On continua la promenade et l’on gravit le Geys.

Naturellement, on ne put lancer, mais on s’arrêta au

haut de la roche qui domine tout le riche vallon de

Longeverne, si facile à exploiter, à défruiter, et l’on

contempla un instant le paysage.

– Est-ce tondu, bon Dieu ! est-ce rasé ! disaient les

deux hommes en fixant la plaine aussi loin que

possible.

Les chiens, cependant, s’étaient approchés eux

aussi, et, devant l’espace, reniflaient le vide béant,

intrigués de ne rien sentir et de ne rien voir au-dessous

d’eux.

C’est que l’oeil des chiens ne peut s’accommoder

immédiatement, comme celui de l’homme, à la vision à

longue distance. Cela se conçoit, l’oeil n’est

généralement pour eux que le complément du nez ; ce

n’est qu’avec une longue pratique qu’ils arrivent a s’en

servir convenablement. Comme son nez, en l’occasion,

ne lui permettait pas de se faire la moindre opinion,

Miraut fut surpris, et il le manifesta en lâchant à tout

hasard une bordée de coups de gueule dont l’accent

décelait à la fois de la menace et de la frousse.

Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui

cette impression n’était plus inconnue ni même neuve,

ne l’imita point, et l’on continua à gravir le Geys.

Miraut devait d’ailleurs éprouver, au cours de cette

journée, bien d’autres étonnements.

Le désoeuvrement, le hasard, l’espoir de trouver

ailleurs ce qu’ils ne dénichaient point chez eux avaient

justement amené à Ormont le gros et Pépé, qui

chassaient, c’est-à-dire qui se baladaient ensemble ce

jour-là.

Il y eut une retrouvaille pleine d’effusion et de joie.

– Eh bien ! on en abat ?

– Oui, des kilomètres. M’en parle pas, mon vieux,

pas moyen de lancer.

– Sale temps, vraiment !

– Pas un brin de regain.

– On n’a au moins pas le mal de le faire ; ça fait

qu’on est tous rentiers, maintenant.

– Oui, heureusement qu’on a eu beaucoup de foin et

que la moisson a été bonne.

– Ça n’empêche qu’on crève de soif, dans ce pays !

fit remarquer Pépé.

– J’allais le dire, souligna Lisée.

– Y a-t-il pas moyen de dégoter une ferme où l’on

trouvera du vin frais ?

– Mais si ; nous allons descendre aux Planches, chez

François : il ne refusera pas de nous donner à boire à

nous et à nos chiens, puisque, si j’en crois les bruits qui

ont couru, Miraut a été du dernier bien avec sa chienne.

– Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers,

affirma Pépé ; allons chez François, j ‘ai une pépie qui

n’est pas dans un sac.

C’était uniquement pour rendre service aux

voyageurs et aux passants que François leur donnait ou

leur laissait, selon qu’ils étaient pauvres ou aisés, le vin

qu’ils lui demandaient au passage. Selon une vieille et

touchante coutume qu’il avait religieusement

conservée, en même temps que le litre, il apportait

toujours la miche de pain avec un couteau, car il est

mieux et plus conforme aux règles paysannes de

bienséance et d’hygiène de casser une croûte en buvant

un verre.

Lisée qui, de temps en temps, venait lui donner un

coup de main gratuit, était un ami ; aussi, dès qu’il le vit

arriver avec ses camarades, il se mit en quatre pour leur

« faire honnêteté », comme on dit là-bas.

Sa femme vivement essuya les verres avec un

torchon propre tiré de l’armoire, et Pépé la pria

cordialement, pour elle et son mari, d’ajouter deux

verres afin que tout le monde pût trinquer.

Lorsque quatre chasseurs sont réunis, c’est

habituellement pour parler chasse, et quand quatre

chasseurs parlent chasse, on peut en déduire qu’ils en

ont pour un certain bout de temps. Les litres et les litres

se succédèrent sur la table ; on n’avait rien de mieux à

faire qu’à boire en blaguant, de sorte que, au bout de

deux ou trois heures de ce régime, si la soif avait à peu

près disparu, l’appétit, par contre, était venu.

– Tu n’aurais pas un bout de lard par là et des oeufs

à nous faire cuire ? questionna Philomen.

– Mais si, mais si ! Tant que vous voudrez,

s’empressa François, toujours d’avis.

– Ah ! et puisqu’on est réunis, zut ! ça n’arrive pas

si souvent, on va faire un peu la « bringue ». Tu n’as

pas un poulet bon à saigner ? demanda le gros.

– Il y a tout ce qu’on veut, répondit François.

– Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de

fusil.

– Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lisée ; si

Miraut, qui a eu autrefois du goût pour ces sacrées

bestioles, te voyait tirer sur une d’elles, il serait dans le

cas d’exterminer tout le reste.

Un instant après, les chiens, dûment enfermés dans

la pièce, sursautaient au coup de fusil et se mettaient à

brailler à plein gosier, ce qui fit rire aux larmes les

gosses de François.

Une saucisse fut adjointe à ce menu improvisé, et

l’on fit, en pleine semaine, une de ces ripailles comme

seuls chasseurs pris impromptu savent en faire.

On raconta, ma foi, des histoires de chasses

édifiantes et admirables et d’autres qui, pour toucher à

des sujets plus profanes, n’en étaient pas moins hautes

en couleur et fort savoureuses.

Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens

avait recueilli quelques reliefs du festin, était en train de

se torcher le derrière à sa façon. L’orifice en question

sur le sol, bien assis, la queue en l’air, les jambes de

derrière allongées et passant de chaque côté des autres,

il progressait de ses seules pattes de devant, son

postérieur frottant le plancher en appuyant contre de

tout son poids.

– S’il allait se planter une écharde dans le cul !

s’écria François.

– Penses-tu qu’il n’a pas regardé avant ! c’est un

malin !

– Je me souviens avoir lu quelque part, intervint

Pépé, l’histoire de Gargantua qui épata son paternel en

inventant, encore tout jeunet, des tas de torche-cul.

Miraut est un type dans son genre. Savoir encore si le

nommé Gargantua, s’il avait eu des pattes au lieu de

mains, aurait été capable de trouver celui-là.

En entendant son nom, Miraut revint se dresser

contre la table pour demander un os, une peau de

saucisse ou une couenne de lard. On lui donna, mais

comme il insistait toujours et que cela devenait

inconvenant, Lisée, déjà un peu excité par les libations,

lui dit :

– Tu veux boire un coup, mon petit ? Tiens. Et il lui

tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et

duquel il se détourna avec dégoût.

Là-dessus, nouvelles histoires de chiens et d’autres

bêtes à poil et à plume ayant mangé ou bu les choses les

plus extraordinaires et les plus bizarres qu’on pût rêver.

– C’est égal, jamais mes chiens n’ont bu de vin,

affirma Lisée, et la bourgeoise voudrait bien que je leur

ressemble de ce côté-là.

– Qu’est-ce qu’on deviendrait, s’exclama Pépé, si on

n’avait pas le jus de la treille pour se consoler de

l’existence ? Ah ! le père Noé était un sacré bougre, et

nous lui devons tous une fière chandelle.

Comme Miraut revenait à la charge, Philomen

conseilla :

– Montre-lui voir le miroir, ça l’épatera.

On décrocha du mur une petite glace et on la plaça

devant le chien, qui ne vit d’abord rien du tout, puis,

s’apercevant que cela bougeait et remarquant son

double dans le cadre, s’approcha tout près afin de flairer

cet être qu’il ne connaissait point.

Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de

l’adversaire. Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta

point, ainsi que certains singes, de regarder derrière :

son opinion était faite ; s’il eût connu l’Ecclésiaste, il

aurait certainement dit que tout cela n’est qu’illusion,

abus et vanité ; il le pensa, du moins, ou quelque chose

d’analogue, car il s’en fut se coucher dans un coin

auprès des autres.

– Ça leur fait honte, concluait à tort le gros en

continuant de boire.

Vers cinq heures, comme le jour baissait, on régla la

dépense, qui ne montait pas à quarante sous chacun, et

l’on prit congé de l’ami François et de sa femme après

avoir donné une dizaine de sous d’épingles à ses gosses,

ce dont il se défendit d’ailleurs très vivement.

– C’est malheureux, maugréait Pépé, je n’ai pas pu

tirer un seul coup de fusil aujourd’hui.

– Moi si, répliquait Lisée, j’ai tué une vipère.

– Belle chasse ! vraiment.

– On fait ce qu’on peut, affirma Lisée, on n’est pas

des boeufs.

– C’est pas comme les gens de Vernierfontaine, du

moins à ce qu’en disait le capitaine Cassard, un vieux

dur à cuire pas très catholique, et à qui ils avaient fait

pour cela pas mal de petites saletés. – Capitaine, je crois

que les gens d’ici sont bien dévots ? – Oh ! répliquait le

père Cassard, ils sont assez vieux pour être des vaches !

– Ça ne fait rien, ça m’embête de ne pas dérouiller

aujourd’hui ; parions que si tu lances ta casquette en

l’air, je te la perce !

– La belle affaire, je parie d’en faire autant !

– Eh bien, chacun à tour de rôle va lancer son

couvre-chef, et le voisin va tirer dedans. On tire avec du

quatre ; celui qui mettra le moins de plombs en sera

pour l’apéritif.

– Penses-tu que je veux lancer la mienne ! protestait

Philomen ; elle est quasi toute neuve, je ne l’ai portée

qu’un an. Ma femme gueulerait salement !

– Ah ! merde pour les femmes ! À la guerre comme

à la guerre ! ordonna Lisée.

Et, ayant armé leurs fusils, chacun à tour de rôle fit

feu sur la casquette du copain, lancée en l’air lestée

d’un caillou assez pesant, afin qu’elle montât

suffisamment haut.

Après le premier coup de fusil, les chiens, croyant

qu’un lièvre se dérobait qu’ils n’avaient point

remarqué, s’élancèrent de tous côtés en donnant. à

pleine gorge.

Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais

étaient très étonnés ; au troisième, leur épatement

grandit encore en voyant Philomen ne ramasser qu’une

casquette, et au quatrième, Miraut, enfiévré par l’odeur

de la poudre, mais ne voyant toujours point de gibier, se

demandait si Lisée n’était pas tout simplement devenu

louf.

Ce fut le gros qui paya le pernod ; la casquette, la

bonne casquette de Philomen, sur laquelle il avait tiré,

montrant juste deux trous de plomb alors que les autres

étaient littéralement criblées.

Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont

la poudre était vieille, affirmant, au reste, que deux

plombs bien placés étaient plus que suffisants pour

arrêter un oreillard.

Chapitre VIII



Lorsque les quatre hommes sortirent de l’auberge, il

faisait nuit. Le ciel s’étoilait, l’air était tiède, un léger

vent du sud-ouest courait dans les arbres du bois de la

Côte, apportant distinctement les sept coups de l’heure

qui sonnait à la tour de l’église de la grande paroisse, à

une lieue de là.

– Ah ! se réjouit Lisée, c’est le vent du haut, cela

pourrait bien tout de même nous amener la pluie ; il ne

serait que temps, en vérité, si l’on veut mettre un peu

les bêtes au pâturage avant les gelées et tuer quelques

lièvres, histoire de payer le permis.

À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de

humer bruyamment le vent, allongea le cou vers le ciel

et poussa un long et sinistre hurlement, hurlement de

douleur et d’effroi ainsi qu’il avait fait déjà lorsqu’il

entendit la première fois sonner les cloches ou qu’il se

trouva perdu.

Presque aussitôt, comme s’ils l’eussent compris,

Bellone, Ravageot et sa mère Fanfare l’imitèrent en

hurlant éperdument eux aussi.

– Qu’est-ce qu’ils ont donc ? s’étonna le gros. On ne

sonne pas, et la lune, je l’ai vu hier encore sur

l’almanach, ne doit lever que vers les deux heures du

matin.

Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait

dans la direction de l’auberge. Elle souhaita le bonsoir à

tous et, de ses mauvais yeux, reconnaissant

péniblement, après les avoir dévisagés, Lisée et

Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne se

trouvait pas d’aventure avec eux, chez Fricot.

– Ma foi, non, répondit Lisée ; il n’y avait que nous

quatre. Vous le cherchez ?

– Oui, expliqua-t-elle ; il se fait tard et nous

l’attendons pour souper. J’avais pensé qu’en rentrant de

Mont-Tanevis, où il était allé élaguer des frênes, il

s’était arrêté pour boire un verre à l’auberge.

– Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme

de sur la Côte, plaisanta Philomen.

Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu

en arrière et qui n’avait rien entendu de la conversation

engagée, s’écria tout haut, très étonné :

– On dirait qu’ils hurlent à la mort.

– Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu’il

ne soit pas arrivé malheur à mon garçon !

Frappés de cette coïncidence qui n’avait pourtant

pas de motif de les retenir, Lisée et Philomen n’en

reçurent pas moins, comme ils le dirent plus tard, une

secousse au coeur.

Ils se trouvèrent instantanément dessoulés,

rassurèrent du mieux qu’ils purent leur vieille voisine et

s’en retournèrent chacun chez soi, après avoir fait leurs

adieux au gros et à Pépé, lesquels n’avaient à aucun

prix voulu accepter à souper chez l’un ou chez l’autre et

tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne heure.

Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus ;

seul Miraut, de temps à autre, agité et inquiet,

demandait la porte et se reprenait à hurler.

– Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la

Guélotte.

Lisée ne put s’empêcher de confier à sa femme ses

appréhensions, tout en ayant soin d’ajouter qu’il

pouvait fort bien avoir tort de penser à de pareilles

bêtises et qu’au surplus il le souhaitait vivement.

Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n’ayant pu

fermer l’oeil ni l’un ni l’autre, en raison du vacarme

que menait toujours le chien, Lisée sauta du lit et mit le

nez à la fenêtre. Il ne fut point étonné d’apercevoir des

gens avec des lanternes qui se hélaient et déambulaient

par les rues.

– Je vais aller voir, décida-t-il.

Le Clovis Baromé n’était toujours pas rentré, et sa

mère, qui craignait un malheur, n’avait eu trêve ni repos

qu’elle n’eût décidé son mari et ses voisins à se rendre

sur Mont-Tanevis à l’endroit où son fils avait dû

travailler durant l’après-midi.

Lisée s’enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi,

il revint chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec

lui, partit rejoindre les chercheurs.

Le chien hurlait toujours et d’autres maintenant lui

répondaient : Berger de sa pâture, Tom du seuil de la

boutique, Turc au loin, vers le moulin, et tous ceux des

alentours ; c’était sinistre.

Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine,

moitié marchant, moitié courant. On arriva tout

essoufflé au sommet de la Côte et, derrière le chien

toujours, on gagna rapidement le grand enclos où

Clovis Baromé avait dû venir travailler.

D’assez loin, au clair d’étoiles, on apercevait la

stature squelettique et triste de quelques frênes dévêtus

à côté d’autres qui ne l’étaient pas, ce qui indiquait que,

pour une raison quelconque, le garçon avait dû

abandonner la besogne commencée.

L’anxiété grandissait : on courait maintenant

derrière le chien, dont le poil du dos se hérissait, et qui

bientôt s’arrêta, figé de peur, hurlant plus

lamentablement que jamais.

Au pied de l’arbre, l’échine brisée, le jeune homme

gisait, la figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux,

déjà froid, tué dans la chute qu’il avait dû faire. Une

branche cassée presque au sommet de l’arbre attestait

son imprudence et indiquait l’accident : il n’y avait rien

à faire qu’à ramener au village le cadavre. Deux

hommes s’en chargèrent, qu’on relaya de temps en

temps, pendant que les autres pensivement suivaient :

ce fut un triste retour.

La vieille et le vieux Baromé n’avaient plus que ce

fils ; ils avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il

était mort d’une pleurésie, et leur désespoir fut navrant.

Les gens, devant leur douleur, ne pouvaient retenir leurs

larmes, et Miraut, lui aussi, témoigna de son chagrin en

hurlant, car Clovis le caressait chaque fois qu’il passait

devant leur maison.

Ce fut ensuite l’enterrement et peu à peu, sauf pour

les vieux, inconsolables, l’oubli fatal ; mais le chien de

Lisée, dans tout le pays et aux alentours, s’en trouva

grandi. N’était-ce point cette intelligente bête qui, la

première, avait prévenu les gens, qui avait insisté et

conduit enfin son maître et les autres sur le lieu du

drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné

d’une sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes

n’étaient certes pas capables ?

– Miraut, c’est un sacré chien, disait-on, et la

Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de

le rosser et de le faire jeûner.

La chasse fut décidément mauvaise, cette saison.

Les chiens, déroutés par le manque de fret et rendus

furieux, poursuivaient tout ce qu’ils rencontraient,

même et surtout les chats, les matous qui, attirés par le

beau temps, friands d’oiseaux, s’aventuraient à travers

champs et venaient se poster à l’affût, au bord des

sources, afin de tuer pour leur compte personnel.

C’étaient de courtes chasses qui finissaient au premier

gros arbre rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite,

se juchait à la deuxième ou la troisième fourche et, de

là, regardait de ses yeux verts, ronds et fixes, son

poursuivant désappointé.

Les chasseurs venaient se rendre compte et

rejoignaient leurs chiens et, quand ils avaient reconnu le

gibier, cela se terminait généralement par d’amicales

engueulades.

Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux,

ne quittent que rarement le bois, ne suivent pas de

chemins, laissent un fret plus abondant, plus fort et plus

facile à suivre.

– Faute de grives on mange des merles, proclamait

Lisée ; autant ça que rien. Les peaux ne valaient pas

grand’chose encore, malgré l’adage courant qui les

prétend bonnes dès que les citoyens à longues queues

ont marché sur les éteules ; mais il y avait la prime,

vingt sous pour un mâle, quarante sous pour une

femelle. Naturellement, les renards tués, fussent-ils

couillards comme taureaux, étaient tous, pour les

besoins de la prime, baptisés renardes, avec la

complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui

d’ailleurs n’y connaissait rien du tout, n’y voyait jamais

que du feu et se laissait complaisamment rouler.

Ces chasses-là ne duraient guère qu’une demi-heure,

trois quarts d’heure au plus, et se terminaient, quand on

ne tirait pas, par la rentrée du goupil dans son trou.

Plusieurs d’entre eux furent ainsi repérés et Lisée et

Philomen se promirent de préparer leurs pièges pour

l’hiver, dès que les peaux seraient bonnes.

Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement

reniflait et gueulait, essayant même de s’aventurer dans

l’intérieur du boyau ; mais il était trop grand et trop

gros, et son maître ne l’autorisait pas à le faire. Il

renonça d’ailleurs de plein gré à affronter gueule à

gueule les renards à partir du jour où il fut bel et bien

mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les

reins d’un coup de fusil.

Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant,

attendant le coup de grâce, quand le chien, très excité,

furieux, arrivant à toute allure, lui sauta dessus.

En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put,

saisit l’oreille droite et ferma la mâchoire. Quand un

renard blessé a mordu, c’est bernique pour le faire

lâcher : Miraut, pincé, avait beau se secouer et hurler,

l’autre serrait dur et ne bougeait mie.

Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la

délivrance de son chien, allumer une poignée d’herbe

sèche et la fourrer tout enflammée dans la gueule du

sauvage.

Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que

jamais, retomba sur l’adversaire, mais en ayant bien

soin d’éviter la gueule. Il le saisissait par la queue, le

secouait, le tirait violemment, tandis que l’autre, qui,

l’échine brisée, ne pouvait l’atteindre, lui bourrait des

yeux farouches en grinçant des dents.

Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en

l’assommant d’un coup de trique.

Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne

quittent que rarement les fourrés et, moins rapides que

les chiens, font tête résolument quand ils vont être

saisis. Plus prudent, Miraut, en cette occurrence, ne se

hasardait pas à affronter leur terrible mâchoire ; il

« donnait au ferme » alors, aboyant longuement pour

inviter Lisée à s’approcher ; mais, dès que le pas de

l’homme retentissait, le blaireau repartait, quitte à

recommencer cinquante pas plus loin et ainsi de

distance en distance, jusqu’à ce qu’il eût atteint enfin

son terrier, d’où l’on ne pouvait plus le dénicher.

Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps

suivant, la sinistre histoire avec le goupil pris au piège,

que Lisée ramena vivant à la maison et qu’il relâcha

ensuite dans des circonstances terribles pour le

sauvage1.

Quand la chasse clôtura, Lisée n’avait occis que

quatre lièvres ; c’était vraiment peu pour un tel fusil ;

jamais lui et Miraut n’avaient fait si mauvaise année ;

aussi le gibier, l’été suivant, foisonnait-il et, pour avoir

son compte tout de même, aux jours de fête ou pour

quelques réunions d’amis, Lisée s’embarqua-t-il de

temps à autre, le soir, histoire d’en « sonner un » à

l’affût, comme il disait.

Dans ces expéditions crépusculaires, il n’emmenait

jamais avec lui Miraut, dont l’aboi intempestif eût

prévenu les gardes, et il faisait au contraire tout son

possible pour l’enfermer alors à la maison.

Cela n’empêcha point le chien, quelques beaux soirs



1

Voir De Goupil à Margot (La tragique aventure de Goupil).

où ça lui disait, de filer seul ou en compagnie de

Bellone faire une petite partie. La chose n’avait pas

grande importance, surtout le soir, car les représentants

de la loi ne poussent habituellement pas le zèle jusqu’à

veiller pendant que dorment leurs concitoyens ; mais de

jour, c’était plus dangereux ; aussi Lisée avait-il l’oeil

sur son chien.

Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila

cependant un beau matin. Il devait « savoir » un lièvre

et connaître son gîte, bien sûr, car dix minutes après il

donnait à pleine gorge par le vallon de la fin dessus.

Le brigadier l’entendit. C’était un vieux forestier

d’une scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le

service. Droit et solide encore, malgré la cinquantaine,

la moustache à la gauloise, les sourcils en broussaille, le

père Martet avait été dans son jeune temps la terreur des

braconniers, qu’il traquait de jour comme de nuit, sans

pitié ni merci. Il pouvait se vanter d’en avoir réduit la

race, car on ne pouvait guère confondre Lisée, bien

qu’il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé,

avec les voraces qui écumaient autrefois le pays et

mettaient en coupe réglée champs et forêts. Toutefois,

Martet n’aimait pas entendre chasser les chiens en

dehors des époques fixées, et s’il était enclin à

l’indulgence envers ses compatriotes et disposé à

pardonner une première faute, il laissait nettement

entendre qu’en cas de récidive son devoir de

fonctionnaire l’obligeait à sévir vigoureusement.

Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de

tous les chiens de son triage, il reconnut parfaitement le

lancer de Miraut et vint sans délai trouver Lisée :

– Pourriez-vous me dire où est votre chien ?

Lisée n’essaya point de chercher de biais, il se gratta

la tête, s’excusant :

– Je vous assure, brigadier, que ce n’est pas de ma

faute. Il a fichu le camp comme ça, sans que je le voie.

– Je m’en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus

que ça que vous l’ayez envoyé ; mais il n’en est pas

moins en contravention, et mon devoir est de vous

déclarer procès-verbal.

– Pour la première fois ! voyons, brigadier, vous

savez bien que je ne braconne pas.

– La première fois !... La première fois !... enfin,

bon. Entre gens d’un même pays, on n’est pas pour se

bouffer le nez ; vous allez partir me le chercher et faire

bien attention une autre fois, parce qu’alors, la loi c’est

la loi, ce sera malgré moi, vous savez, mais tant pis, le

service avant tout ; mes chefs n’admettraient pas... et

puis si je permettais à un, il faudrait que je permette à

tous ! Non !

– Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses

souliers dare dare et s’en fut rechercher Miraut.

Il le ramena et, pour l’empêcher de filer en sourdine,

lui attacha au cou, par une corde, une grosse boule de

quilles à mortaise qui lui interdisait tout galop.

Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un

matin qu’il avait résolu de s’offrir une randonnée, il

rongea la corde, abandonna la boule et s’esbigna. Lisée,

à temps, heureusement s’en aperçut, le vit, partit sur ses

pas, le rattrapa, le ramena et cette fois, pour plus de

sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un vieux

bout de chaîne.

Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son

boulet, un jour que son maître allait faucher du foin au

bord du bois, Miraut le suivit. Malgré la boule qu’il

faisait rouler sur le sol, il s’enfila tout de même en

forêt, et alla fourrer le nez au derrière d’un levraut dont

il connaissait le gîte.

Le père Martet qui partait en tournée et passait

justement par là marcha droit à Lisée, s’étonnant à juste

titre de cette imprudente désobéissance à ses ordres.

– Vous n’entendez donc pas le raffut que fait votre

chien ?

– Sacré nom de nom ! il était là il n’y a pas deux

minutes avec sa boule de quilles au cou.

Ils s’en furent tous deux à sa recherche et n’eurent

pas de mal à le dénicher avec son boulet de forçat en

effet, mais qui chassait quand même.

– Je vois bien que ce n’est pas de votre faute,

concéda Martet, mais quel animal enragé de vice ! Avec

un bout de bois d’un pied pendu au collier, il irait peut-

être plus difficilement encore et cela le fatiguerait

moins. Essayez donc.

On tâta de l’entrave. C’était en effet, pour marcher

comme pour courir, plus dur qu’avec la boule de

quilles, et cela obligeait Miraut à avancer à la façon des

échassiers. Cependant, le jour où il décida qu’il irait

lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus que la boule,

ne l’arrêta. Il s’en fut jusqu’à la forêt, clopinant et

trébuchant, mais dès qu’il eut trouvé un bon fret, afin

que son entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en

travers de sa gueule et chassa sans dire un mot.

Le brigadier qu’il rencontra un jour au cours d’une

partie fut désarmé par tant de constance et une si noble

obstination ; il le laissa faire et s’en revint au village.

– Je l’ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre

avec lui. Savez-vous ce qu’il faisait pour ne pas que le

bout de bois le gêne ? il le portait dans sa gueule et il

trottait, le brigand, si vite que j’aurais été bien

incapable de le rattraper ; mais enfin, comme ça, vous

comprenez, il ne peut pas brailler ; je suis couvert et je

peux dire que je ne l’ai pas entendu : personne ne le sait

d’ailleurs, par conséquent personne ne daubera.

Vous avez tout de même un sacré chien !

Chapitre IX



Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un

maître. La chasse n’avait plus pour lui de secrets : il

n’était pas dans tout le territoire de la commune un

canton de lièvre qu’il ne connût, un gîte possible qu’il

ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût désigner le

propriétaire. Il savait qu’à toutes les saisons un nouveau

lièvre revenait s’installer dans telle haie, dans tel gros

buisson, un jeune levraut s’établir dans telle combe ou

dans tel murger ; il distinguait les jours où ces locataires

maniaques préféraient les logis de plein air des luzernes

et des trèfles à l’abri touffu des grands bois ; il

connaissait les haies giboyeuses et n’ignorait pas qu’au

moment de la chute des feuilles et les jours de grand

vent, les sillons des grands labours bruns recèlent plus

d’un capucin.

Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les

connaissait, les devinait, les pressentait. Dès qu’il lui

arrivait de lever un lièvre, il devait se dire pour des tas

de raisons qui eussent échappé même à Lisée : « Toi,

mon gaillard, tu es jeune, tu feras une pointe en dehors

du bois et tu reviendras soit à droite, soit à gauche,

j’aurai l’oeil » ; ou encore : « Oh, oh ! voici une vieille

connaissance ; où va-t-il faire ses doublés et crocher

aujourd’hui, le citoyen ? » Selon la direction prise, il

savait où la piste s’embrouillerait et de quel côté il

faudrait opérer les recherches pour démêler la nouvelle.

Il connaissait la voix de tous les chiens des

environs ; quand on était du côté de Velrans, il savait

qu’il était autorisé à marcher à la chasse de Ravageot, et

du côté de Rocfontaine aux abois de la vieille Fanfare.

Il avait un accent particulier, un timbre différent de

jappement, un mouvement de chanson de gueule spécial

pour chaque gibier et dès son premier mot, dès sa quête

même, Lisée pouvait déduire : c’est un lièvre, ou un

renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou encore il est

sur un piétement de perdrix ou de cailles.

De même, si le matin était bon, cela se voyait

immédiatement à son allure, à son entrain, à sa joie, à sa

façon de renifler et de chercher ; si cela ne marchait

pas, il montrait moins de goût, regardait souvent Lisée,

et l’on sentait une légère humeur dans sa dégaine, une

certaine amertume dans son coup de gueule.

Il connaissait aussi bien et même mieux que son

maître les passages favoris des oreillards, et quand il

chassait avec Bellone, ils opéraient maintenant

régulièrement à la façon des renards, elle faisant le

chien et lui le chasseur.

Longeverne était son domaine, il y régnait en

souverain. Depuis le jour où, à la ferme de François, il

ruina la suprématie amoureuse de Turc, les femelles se

soumirent passivement à son joug et les autres chiens

reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point trop

rancune d’être le préféré, d’ailleurs ils n’y perdaient

rien puisque, avant lui, c’était Turc ; avant Turc, c’était

Samson. Miraut se montrait moins jaloux et moins

féroce que les deux premiers, témoignant souvent, après

la chevauchée victorieuse et jusqu’à ce que le talonnât

de nouveau le désir, d’un certain abandon

philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.

Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de

Martin, lui abandonnaient le fumier qu’ils mettaient en

coupe et ne lui cherchaient jamais de querelles.

Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient

le nez, battaient du fouet, s’approchaient sans défiance,

se flairaient réciproquement le museau et le reste et,

selon que cela leur disait, jouaient quelques minutes à

se mordiller, à se rouler, ou à d’autres jeux encore

d’une naïve obscénité.

Si d’aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à

l’un d’eux de serrer un peu trop fort et qu’un léger

nuage s’ensuivît, le jeu cessait purement et simplement

et l’on partait chacun de son côté.

Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du

village et les ressources particulières qu’elles offraient

selon les heures et selon les jours. Sans doute il était

nourri chez Lisée et n’avait pas grand’faim, mais toute

trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir de

la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui

paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes

en goût et pimentées selon la norme canine, les

ventrailles faisandées et puantes découvertes en un coin

de haie ou les délivrances de vaches arrachées de vive

lutte au fumier puissant dans lequel elles avaient croupi

et fermenté !

Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que

l’on y peut impunément boire, dans le seau des

cochons, une eau savoureuse, épaissie de son et de

pommes de terre cuites délayées ; que dans certain coin

ou au pied du pilier, l’assiette du chat recèle toujours

une lapée de lait ou un relief de fricot qu’on peut

s’adjuger sans inconvénients. Il n’ignorait pas que,

parmi les balayures de la grosse maison du bout du

village et derrière l’auberge de Fricot, près du jeu de

quilles, on trouve régulièrement des os à ronger, des

bouts de peaux appétissants, des couennes de lard et des

tendons doublement savoureux. Il avait repéré avec soin

les baraques hostiles et dont les gens n’aiment pas les

bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à

l’indulgence et lui voulait du bien et que sa femme –

décidément, une sale race que les porte-jupons – était

loin de professer à son égard les mêmes sentiments,

qu’il fallait, avant d’aller saluer le mari, s’assurer au

préalable qu’il se trouvait seul, si l’on ne voulait point

obtenir un bon coup de balai au lieu d’une belle rondure

de gruyère ou d’un appétissant morceau de « serret ».

Il connaissait de même toutes les personnes du pays,

distinguait dans la rue les amis qu’il saluait d’un

sourire, d’un tortillement du derrière, d’un battage de

queue ou d’un lessivage de mains ; il avait déterminé, à

une bouchée près, le degré de générosité des gosses à

qui il ne faisait jamais de mal et qu’il caressait au

passage. Tous d’ailleurs l’aimaient et il en était peu,

parmi eux, qui, à l’heure du goûter, ne prélevassent sur

leur chanteau de pain un morceau de croûte ou de mie,

pour le jeter au chien et s’émerveiller de ce qu’il

l’attrapât toujours si facilement, au vol. Il se prêtait

assez volontiers à leurs fantaisies, se laissait coiffer

d’une casquette ou d’un béret, couvrir d’un tricot et

serrer la patte pour la poignée de main amicale de la

séparation.

Il témoignait d’une indifférence polie, d’une réserve

digne et légèrement. dédaigneuse envers les étrangers

qu’il ne connaissait point, à condition qu’ils fussent à

peu près vêtus selon la norme paysanne. Il professait

pour les messieurs à pardessus et à chapeau melon un

mépris non dissimulé et pour toute la gent mal vêtue et

déguenillée une haine violente qui pouvait aller

quelquefois jusqu’au coup de dent. Le gibus lui faisait

horreur non moins que la besace ; toutefois sur ce

dernier point, Lisée, brave homme, arriva, à force de

leçons et de discours, à lui faire admettre un distinguo.

Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il, et s’il ne put

parvenir à extraire du coeur de son chien tout sentiment

d’antipathie envers les vieux mendigots, du moins

obtint-il qu’il les laissât pénétrer dans la maison et

réciter leur « Notre Père » sans trop montrer les crocs.

Mais pour ceux qui étaient jeunes et solides, les

rouleurs, les trimardeurs, commerçants d’occasion,

industriels à la manque, marchands de peaux de lapins

ou de mine de plomb, il resta impitoyable et féroce et

faillit même faire arriver à son maître une sale histoire

pour avoir déchiré, en même temps que les bandes

molletières, un peu de la viande d’un gentilhomme

cornemuseux qui mettait vraiment une insistance trop

grande à vouloir, malgré les portes closes, souhaiter le

bonjour à Lisée ou à la Guélotte.

Mordu et saignant, il criait qu’il irait trouver le

maire si on ne lui payait pas des dommages-intérêts,

une indemnité, la forte somme, quoi ! Philomen, qu’il

ne connaissait point et interrogeait à ce sujet, lui apprit

justement que les gendarmes arrivaient à l’entrée du

village et qu’il pourrait bientôt, en toute justice, leur

exposer ses griefs. La chose d’ailleurs était absolument

fausse, mais l’autre, dont la conscience n’était

probablement pas très nette, profita du conseil pour

s’éclipser rapidement.

Au reste, si Miraut n’avait aucun des instincts ni des

habitudes du chien de berger et s’il ne s’approchait

jamais des vaches, il n’en constituait pas moins un

fameux et très sûr chien de garde. Son nez subtil, sa

fine oreille l’avertissaient avant tout le monde de ce qui

se passait aux alentours de la maison. Lui, qui avait tant

massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,

protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit

et en hiver, du putois et de la fouine ; le jour, des

attaques de la buse et de l’épervier. Les lapins ne

l’intéressaient plus ; il dédaignait profondément, et pour

cause, leur insignifiant fumet, et même libérés de leur

cage, il les regardait tourner autour de lui sans envie d’y

toucher.

Durant le jour, quand il n’était pas occupé à sa

tournée au village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit

couché sur la paille de la levée de grange ou sous

l’auvent de la porte de l’étable. Il signalait

régulièrement par un aboi la présence d’un arrivant ou

d’un passant, son oreille ne le trompant jamais.

Les soirs d’hiver, couché derrière le poêle avec les

chats, on le voyait de temps à autre lever le mufle,

pousser un grognement d’amitié, d’indifférence ou de

colère et de surprise selon que c’était un ami proche, un

parent, un voisin quelconque ou un étranger qui

approchait. On pouvait même savoir quand c’était

Philomen qui venait en traversant l’enclos. Miraut alors

poussait la politesse jusqu’à se lever pour aller le

recevoir à la porte ; si c’était un mendiant en qui il

soupçonnait le rapineur, on avait grand’peine à le tenir ;

il aurait dévoré l’intrus si on l’eût laissé faire. Quant à

la Phémie, il ne la gobait toujours pas ; sa patronne lui

avait interdit de japper quand elle venait ; cela ne

l’empêchait point de grommeler quand il entendait sa

sabotée particulière et de lui montrer les dents dès que

le regard du maître ne l’obligeait plus à dissimuler ses

véritables sentiments.

Tant de qualités professionnelles et domestiques

avaient fait de Lisée et de lui deux amis fraternels qui

se pardonnaient mutuellement leurs fautes : lièvres

bouffés par le chien sans autorisation préalable ni

partage équitable avec le maître, stations trop

prolongées du patron chez les bistros quand on allait en

voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul

accident fâcheux n’ayant endeuillé sa basse-cour et

amoindri son porte-monnaie, avait fini par l’admettre et

par lui témoigner, dans ses rares bons moments,

quelque affection.

La réputation de Miraut avait franchi les frontières

naturelles de sa région. Non seulement par le canton où

son premier maître, le gros, et Pépé, son parrain en

somme, avaient exalté ses vertus et proclamé sa gloire,

mais ailleurs, dans les pays voisins, au chef-lieu

d’arrondissement, à Besançon même, les professionnels

de la chasse n’ignoraient pas qu’il se trouvait quelque

part, dans une commune appelée Longeverne, un chien

courant vraiment extraordinaire, épatant, mon cher, et

qui faisait l’admiration de tous ceux qui avaient pu le

voir à l’oeuvre.

Et l’on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le

notaire, le juge, le receveur d’enregistrement, le

percepteur, lorsqu’ils avaient besoin d’un lièvre, ne

dédaignaient pas de pousser, comme par hasard, jusqu’à

Longeverne et de venir proposer, au débotté, une partie

à Lisée pour le lendemain.

Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le

temps, acceptait pour ne point se faire mal voir de ces

vindicatifs et jaloux personnages, mais il n’ignorait pas

que ces flagorneries intéressées s’adressaient beaucoup

plus au patron de Miraut qu’à Lisée lui-même, et

l’orgueil qu’il aurait pu ressentir en était de beaucoup

mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l’eussent pas

seulement regardé s’il n’eût eu qu’une carne incapable

de lancer, au lieu du maître chien qu’il avait la joie et

l’honneur de posséder.

D’ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne,

avait quitté la chasse commencée, le chien, s’en

apercevant, ne moisissait pas en la compagnie des gens

à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses foyers.

– Vous ne le vendriez pas, votre chien ? demanda un

jour au chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional

hâbleur, menteur, traître comme l’onde elle-même, qui

eût vendu son père pour traiter une affaire avantageuse

et dont les paysans appréciaient beaucoup les qualités

administratives.

Lisée éclata de rire à cette proposition.

– J’aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et

même la donner pour rien.

– J’ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge,

qui désirerait un bon courant, je lui ai parlé de Miraut.

Il est millionnaire, vous savez, et en offrirait un très bon

prix. Il viendra en auto un de ces jours, vous pourrez

vous arranger.

– Jamais de la vie ! protesta Lisée.

– Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne

faut jamais dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il

viendra dimanche, vous verrez, je crois qu’il monterait

bien jusqu’à cinq cents francs ; cinq cents balles, c’est

une somme, réfléchissez !

– C’est tout réfléchi, trancha Lisée ; dites à votre

juge qu’il continue à condamner les pauvres bougres au

profit de quelques drôlesses pour faire plaisir au

sénateur cocu de sa région et qu’il me foute la paix avec

Miraut.

– Voyons, ne vous montez pas ; c’est un charmant

garçon, vous vous entendrez très bien, vous verrez.

La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait

ouvert des yeux énormes à la proposition d’achat et sa

gorge, d’émotion, en était devenue sèche. Tant que le

notaire resta là, elle se contint, mais quand il fut parti,

elle entreprit son homme aussitôt :

– Y as-tu pensé ? Cinq cents francs ! On aurait

presque deux autres vaches avec cette somme-là. Songe

au lait que nous pourrions porter à la fromagerie, aux

sous qu’on toucherait tous les trois mois. Tu ne vas pas

t’entêter ; un chien, ce n’est qu’une bête après tout et,

puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en

trouveras facilement un autre...

– Tais-toi ! tonna Lisée. Miraut n’est pas un chien

comme les autres, c’est un ami et un enfant, je suis

habitué à lui et lui à moi, je ne veux pas que tu me

parles de cette affaire et si l’autre, malgré sa galette, a

le toupet de venir dimanche, je me charge, tout en étant

poli, de lui montrer qu’un paysan qui n’est pas un

vendu vaut bien un juge.

– Tu n’as jamais été qu’un âne et une brute ! ragea-

t-elle. On n’a pas idée, quand on peut faire un si beau

marché...

– Assez, nom de Dieu ! coupa Lisée.

Le dimanche, en effet, en compagnie de maître

Gouffé, l’amateur s’amena de bon matin et s’invita à

chasser avec Miraut et Lisée. Au premier coup d’oeil, le

chien lui plut et, fort complaisamment, Lisée lui permit

d’admirer, au cours des chasses que l’on fit, les qualités

de son compagnon et ami.

Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le

notaire avait fait composer un menu soigné, agrémenté

de vins capiteux. Défiant, Lisée déclina l’offre ; mais

Gouffé avec sa faconde habituelle intervint :

– Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de

nous accompagner, vous ne pouvez pas refuser... et le

chasseur dut se mettre à table où il mangea et but

consciencieusement.

On parla chasse ainsi qu’il convenait, mais, dès que

les autres voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée

fut intraitable.

Après avoir, fort poliment d’ailleurs, répondu en

invoquant des questions sentimentales auxquelles

l’autre ne sembla rien comprendre et comme il insistait

trop, jonglant avec les billets de cent, Lisée, tout d’un

coup, très pâle, s’écria :

– Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de

m’avoir invité et je vous remercie de votre repas, mais

aussi vrai que vous êtes millionnaire et que je ne suis,

moi, qu’un pauvre bougre de paysan, vous n’aurez

jamais mon chien. S’il vaut cinq cents francs pour vous,

pour moi il n’a pas de prix : on ne m’achète pas un ami

tel que lui comme on achète une conscience de député,

et je vous jure sur ma tête qu’il ne crèvera que dans ma

maison.

Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à

Velrans voir Pépé.

Troisième partie

Chapitre premier



La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour,

hochant la tête avec regret, le fit constater à Lisée : c’est

qu’elle atteignait ses dix ans. Sans doute ce n’était point

encore l’extrême vieillesse et décrépitude, car elle avait

toujours été bien soignée, bien nourrie, bien traitée. Elle

ferait encore au moins deux saisons de chasse, mais il

était temps, tout de même, de songer à sa succession.

Évidemment, elle mourrait à la maison, de sa belle

mort ; Philomen, à l’encontre de beaucoup de brutes qui

prétendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en

guise de remerciement lorsque ceux-ci deviennent

vieux et infirmes, gardait toujours les siens jusqu’à leur

dernière heure. Oh ! ce n’était souvent pas réjouissant :

la vieillesse les rendait claudicants et baveux,

quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur

croûtelevait la peau, les oreilles se mettaient à couler,

ils devenaient sourds, ils n’y voyaient plus,

qu’importe ! on les soignait tout de même et il leur

restait toujours, avec la bonne écuelle quotidienne de

pâtée, une litière fraîche dans un coin paisible et chaud

de l’étable pour attendre le grand départ.

Philomen fit remarquer à Lisée que la chienne

éprouvait maintenant en chasse assez de peine à suivre

Miraut, que son poil se décolorait par endroits, qu’elle

blanchissait sur les tempes, que la paupière s’allongeait

et se fripait et que la lippe pendait légèrement,

découvrant un peu les crocs de la mâchoire inférieure

dont la gencive était moins ferme.

Aussi lorsque le printemps, remueur de sèves et

stimulateur du sang, l’eut rendue amoureuse, il lui

donna Miraut durant une huitaine pour compagnon afin

de lui faire faire une dernière portée de laquelle il

conserverait une petite chienne.

Car Philomen tenait essentiellement à conserver une

bête de cette race, une race un peu particulière et point

cataloguée parmi les numéros des grands amateurs,

mais qui, pour être moins connue, n’en avait pas moins

un nez excellent et un jarret infatigable. C’étaient des

chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni

mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches

solides. Leur robe, d’un blanc sale avec des taches

marron ou grises, n’était rien moins qu’agréable et leur

poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire entre celui

des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours

vu chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient

toujours été contents ; c’étaient des animaux pleins

d’intelligence et de feu, excellents lanceurs et qui

manifestaient généralement assez de répugnance pour le

renard.

Bellone fut donc couverte par Miraut.

La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de

la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé,

ne fut signalée par aucun des phénomènes particuliers à

cet état qui se remarquent d’ordinaire chez la femme

enceinte. Du moins, si elle souffrit, nul ne le sut, car

elle ne manifesta ni par des cris, ni par des

mouvements, ses sensations. La première portée

quelquefois présente des accidents et des bizarreries

assez remarquables : fièvre intense, écoulements

sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte

momentanée de l’appétit et beaucoup de symptômes

assez comparables à ceux de l’empoisonnement, mais

cela ne se revoit pas aux gestations suivantes.

Bellone s’alourdit assez vite. Quand elle se sentit

prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe

qui saignait un liquide rosé, elle s’éclipsa, chercha dans

l’écurie un coin solitaire et écarté, piétina la paille, la

cassa, l’assouplit et, dans le plus grand mystère,

accoucha de six chiots que l’on découvrit le lendemain

matin dans une couche propre, nette, entièrement

lessivée par la mère qui s’était elle-même délivrée et

seule avait vaqué à sa toilette personnelle et à celle de

ses nouveau-nés.

Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en

rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se

chevauchant, s’enchevêtrant l’un dans l’autre pour jouir

de plus de chaleur encore. Le chasseur les prit un à un

pour les examiner, tandis que la mère, les yeux inquiets,

regardant tantôt celui qu’il venait de déposer, tantôt

celui qu’il reprenait, le laissait faire cependant sans

protestations.

C’étaient des espèces de gros boudins longs de

quinze à vingt centimètres, queue comprise, absolument

informes. Dans la tête, à peine distincte du corps, aux

yeux clos, la bouche laissait échapper un frêle

vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les

oreilles avaient l’air de deux petits clapets qui, selon le

balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi

et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune

nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf

l’un d’eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs

dans un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées

latéralement, étaient trop petites et sans force et ils se

déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras lorsqu’ils

voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les

mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi,

d’instinct, quand venait l’heure des tétées, ils s’y

bousculaient avec énergie, cherchant goulûment à s’y

agripper. La mère, de son nez, rapprochait les mal

partagés des mamelles libres et les côtés de leurs têtes

se gonflaient alors comme des joues. On entendait de

temps à autre ainsi qu’un bruit claquant de baiser et,

quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on

voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles

aussi à l’oeuvre de vie ; celles de derrière se crispant au

sol pour les maintenir en bonne place, tandis que celles

de devant, alternativement, piétinaient le sein, le

pressant rythmiquement afin sans doute de faciliter la

succion, et toutes les petites queues vermiculaires

vibraient légèrement.

Pour choisir la chienne que Philomen devait garder,

Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut

l’accompagna dans sa visite. Il y avait quatre chiennes

et deux mâles, lesquels, sacrifiés d’avance, furent

habilement subtilisés, sans que la mère s’en aperçût

trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en

venant retrouver les autres, qu’il y avait quelque chose

de changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète.

On avait, par la même occasion, transporté ailleurs les

quatre rejetons restant afin de l’obliger à choisir elle-

même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de

Miraut, avait fait jadis pour lui. Elle n’hésita pas ou

presque pas et emporta d’abord dans sa gueule la noire

et blanche, puis chacune des autres à son tour.

Les deux hommes étaient debout auprès d’elle qui

s’était recouchée, entourant et léchant sa géniture,

lorsque Miraut, intrigué, entr’ouvrit à son tour la porte

d’écurie et s’introduisit sans façons pour voir un peu ce

qui se passait.

Il n’eut pas l’honneur de contempler ses enfants.

Dès qu’elle l’eut aperçu, grondante, Bellone se

redressa, montrant les crocs et lui signifiant nettement

qu’il n’avait rien à voir dans l’élevage et l’éducation de

sa famille. L’heureux père n’insista pas. C’est qu’une

chienne qui a des petits n’est pas un animal commode

ni bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et

l’ami Lisée n’avaient le droit de toucher aux jeunes

toutous, pas même la maîtresse de la maison ni les

gosses.

Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot dire par où

il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d’ailleurs pas

beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal

sentiment de curiosité l’avait simplement porté à

s’approcher afin d’examiner ce qui pouvait si vivement

intéresser son maître et son ami.

On laissa la chienne à sa marmaille et l’on vint, en

buvant un verre, attendre qu’elle sortît elle-même et

s’éloignât de sa portée pour régulariser définitivement

sa situation familiale.

Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et

boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent

contour rentrés à l’écurie, lui enlevaient les trois bêtes

qu’elle ne devait point garder, une seule étant suffisante

aux besoins du chasseur alors que plusieurs eussent

fatigué et épuisé la nourrice.

Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-

nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte

de dehors qu’il reboucla soigneusement derrière lui. Et

tandis que, dans le fond du jardin, Lisée, à coups de

pioche, creusait un trou assez profond pour y enfouir les

cadavres, Philomen simplement assommait les trois

bêtes en les projetant violemment contre une grosse

pierre. Ce n’était pourtant point sans un serrement de

coeur qu’il perpétrait ce triple massacre d’innocents

qu’un autre avait déjà précédé, mais les nécessités de la

vie l’y obligeaient, et d’ailleurs les petits êtres, tout à

fait inconscients, à peine éveillés, n’avaient le temps ni

de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les

os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères

broyés ; une goutte de sang venait perler au bord des

narines et c’était tout.

Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les

traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir

les chiots tués dans le trou creusé par son compère.

– Sale corvée ! murmurait-il. Et la chienne en va

avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le

premier escamotage, elle n’avait point trop remarqué

grand’chose, elle s’apercevra bien maintenant qu’il

manque beaucoup de petits à l’appel et les cherchera en

pleurant.

– Du moment qu’il lui en reste un, elle se consolera

et ne l’en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne

lui en avait point laissé, ç’aurait été une autre histoire.

Pendant trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme

une folle, cherchant partout, dans tous les coins et

recoins et jusque sous les lits en appelant plaintivement.

Elle aurait gratté à tous les endroits où elle aurait

remarqué que la terre a été remuée, fouillé l’écurie et la

grange, sondé les trous les plus petits, les passages les

plus étroits dans l’espoir de retrouver quelques-uns de

ses enfants disparus. Souvent même, dans ces cas-là,

elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir tués et

dévorés ! J’ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le

nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des

rossées terribles, probablement parce qu’elles les

soupçonnaient de multiples assassinats domestiques

dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais

sûrement point coupables.

– Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.

– Ce n’est point pour la même raison, affirma Lisée.

Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en désir ;

quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de

juste, se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui

ôter toute raison de se refuser, ils suppriment purement

et simplement la cause du refus : ce sont des espèces de

satyres, pas autre chose.

Pour Bellone, dès qu’elle fut retournée à sa niche,

elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d’un

étonnement plein d’angoisses. Ses yeux fouillèrent tous

les recoins environnants, elle gratta la couche avec ses

pattes et, ne trouvant rien, fureta par toute l’écurie,

derrière les crèches et jusque sous les pieds des vaches.

Sitôt qu’elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui

avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle

vint à eux et les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C’est

possible, ses soupçons s’étendaient à tout son univers

connu, mais tout à coup, craignant peut-être qu’ils ne

lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se

précipita sur son lit et entoura son chiot avec une

précautionneuse et craintive tendresse.

La petite bête, réveillée, chercha la mamelle aussitôt

et la mère le lécha copieusement, ne s’interrompant que

pour regarder les deux hommes avec de grands yeux

fiévreux, tout brillants d’une douloureuse inquiétude.

Deux jours durant, appréhendant quelque malheur

nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l’étable et

l’on dut lui apporter à manger et à boire devant sa

couche toujours propre, car les mamans chiennes, tant

que les petits les tètent et ne mangent rien d’autre,

nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les

avalant tout simplement.

Au bout de quelques jours la petite chienne, qu’on

avait baptisée Mirette en honneur de son père,

commença à ouvrir un peu les yeux, des yeux vagues

d’un bleu gris, absolument sans expression et sans vie,

petits globes translucides où jouait vaguement la

lumière et qui sans doute ne voyaient rien encore. En

même temps, les pattes lourdaudes prirent un

extraordinaire développement et la tête, se détachant du

cou, devint énorme par comparaison avec le reste du

corps. La peau poussait plus vite que les muscles,

pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et

tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une

gloutonnerie admirable, passant d’un néné à l’autre

avec rapidité et pressant avec énergie de part et d’autre

de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses pattes, elle

commença à explorer les frontières de sa couche.

Maintenant, lorsque sa mère l’abandonnait pour

aller manger et faire son tour de promenade hygiénique,

qu’elle ne sentait plus la douce chaleur naturelle qu’elle

appréciait tant, elle essayait de la suivre des yeux, de

ses petits yeux enfoncés sous leurs gros bourrelets de

paupières au moins jusqu’à la porte, et pleurait comme

un petit enfant dès qu’elle ne la distinguait plus. Mais

ses chagrins ne duraient guère et, l’instant d’après,

alourdie du repas, elle s’endormait où elle était, tantôt

sur le côté, tantôt sur le ventre, le museau bayant aux

mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d’un

sommeil de plomb d’où la tirait seules la venue et

l’odeur de sa mère, car c’est probablement le sens de

l’odorat qui s’éveille le premier chez le chien. Elle

n’était encore sensible ni aux gloussements des poules,

ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière

commençait à l’intéresser.

Ce ne fut qu’au bout de plusieurs mois qu’elle prit

sa forme élégante et son définitif pelage, en tout

semblable à celui de Bellone. Mais, durant ce temps,

elle fit connaissance avec bien des choses, apprit à

marcher, à craindre le sabot des boeufs, à sortir du lit

pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe

dans l’assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore

elle-même sa toilette.

Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et

quand une puce, – et jeunes chiens n’en manquent

point, – errant à travers ses poils, la chatouillait, elle

jetait avec une promptitude amusante son petit mufle

sur sa peau ou bien grattait avec frénésie l’endroit

sensible. D’ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer toute

seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle

place où la langue ne passât ni ne repassât.

Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les

êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter

sa mère en la mordillant consciencieusement.

Quand on la laissa courir dehors, la vieille

l’accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous

dangers, la tirant par la peau du cou quand elle ne se

garait pas assez vite des voitures et ne permettant aux

autres chiens de l’approcher que quand elle était bien

assurée de la pureté de leurs intentions.

Miraut ne fut admis à lui être présenté, c’est-à-dire à

la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu’assez

tard, car il avait été vu dans la maison le jour de la

disparition des autres petits, et si la chienne les avait

bien oubliés à l’heure actuelle, elle n’en avait pas moins

conservé un vague sentiment de méfiance envers lui.

Il témoigna à sa fille de la sympathie, mais il serait

sans doute exagéré d’attribuer la manifestation de ce

sentiment à autre chose qu’à une galanterie naturelle et

de vouloir penser que la vibration de la fibre paternelle

y fût pour quelque chose.

Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit,

rongeant quantité de pieds de chaises, d’armoires et de

lits, dévorant force chaussettes, souliers et savates et

poil et plume et corne et tout ce qui avait odeur ou

saveur, pour sa plus grande joie, en attendant les

plaisirs de l’âge adulte et la saison prochaine de chasse

où, vers le milieu de décembre, elle ferait enfin ses

premières armes sous les hautes directions de son père

et de sa mère.

Chapitre II



Mirette, à l’ouverture, n’avait que quatre mois et

demi ; elle était donc encore trop jeune pour prendre

part aux randonnées... cynégétiques, comme disait le

copain Théodule, si éreintantes du début. Dès qu’elle

atteindrait ses six mois, on commencerait à la mener

pour l’habituer petit à petit.

La saison de chasse s’annonçait bien, cette année-

là ; le temps allait, disaient les chasseurs, et quant au

gibier, c’en était tout gris. Le premier dimanche fut

particulièrement fructueux : Lisée et Philomen tuèrent

chacun deux oreillards, et le lendemain ils allongèrent

encore chacun le leur.

Mais le mardi, à midi, Lisée qui, retenu à la maison

par une besogne pressante, n’avait pu profiter de cette

rosée, apprit par un voisin une nouvelle épouvantable :

Philomen avait tué sa chienne.

Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait

d’un voisin, lequel l’avait apprise d’un troisième,

émettait au sujet des motifs ou des mobiles de cet acte

des opinions contradictoires dont l’une au moins

semblait si absurde que Lisée crut d’abord que c’était

un bateau qu’on lui montait.

Suivant les uns, le chasseur, exaspéré par la

mauvaise volonté persistante de la bête, lui avait, dans

un accès de colère, envoyé dans les flancs tout le plomb

d’une cartouche de quatre ; suivant certains autres,

c’était un lièvre lancé, suivi de trop près par la chienne

et tiré imprudemment, qui était cause de leur mort à

tous deux ; suivant d’autres encore, la mort de Bellone

était due à un accident, une chute qui avait fait partir le

coup de feu juste dans la direction où elle quêtait.

Lisée, bouleversé, ne fit qu’un saut pour ainsi dire,

de la Côte chez Philomen. Il trouva la petite chienne

dormant sur le seuil de la porte, entourée des gosses qui

pleuraient et lui disaient comme si elle eût pu les

comprendre :

– Tu ne reverras plus ta maman, mais on t’aimera

bien quand même.

Cela lui serra le coeur.

– Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce n’était pas une

blague. Et, songeant à la docilité de la bonne bête

perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un

second maître, il sentit papilloter ses paupières et

éprouva le besoin de se moucher.

La femme de Philomen comprit le but de sa visite.

Elle aussi, quoique moins sensible à ce malheur, avait

les yeux rougis, car la chienne avait été élevée en même

temps que son dernier enfant et elle était fort attachée à

cette brave bête qui ne les avait jamais mordus et se

prêtait complaisamment à leurs fantaisies et à leurs

jeux.

– Où est le patron ? s’enquit Lisée.

– Sur son lit, à la chambre du fond.

Lisée traversa le poêle et ouvrit la porte.

– Allons, mon vieux, fit-il à son ami qui, couché sur

le côté, le nez au mur, essayait en vain de dormir pour

oublier son malheur ; dis-moi ce qu’il y a. Comment,

diable, ça s’est-il passé ?

Philomen, à la voix de Lisée, montra sa figure

contractée et ses traits douloureux.

– Tu sais ce que c’est, s’excusa-t-il. Je ne me cache

pas d’avoir pleuré, c’est plus fort que moi. Dire que je

l’ai tuée ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Salaud de

lièvre !

– Conte-moi ça, demanda Lisée.

C’était dans les buissons du Chanet. On avait

indiqué à Philomen un coteau où se tenait un jeune

levraut de trois ou quatre livres et il s’était dit le matin :

– Puisque Lisée ne peut pas venir, laissons ceux du

bois tranquilles et allons tenir un peu les buissons. Sa

chienne rencontrait et il avait le fusil sur le bras, prêt à

viser.

Tout à coup, elle s’enfonça dans un gros buisson de

noisetiers et d’épines, sans rien dire, les oreilles jointes,

le fouet battant comme un balancier d’horloge.

– Ça y est, pensa le chasseur, qui porta la crosse à

son épaule ; et, effectivement, le levraut déboulé filait

aussitôt, sautant du buisson.

Vit-il Philomen qui l’ajustait ? on ne sait. Toujours

est-il que ce misérable, après deux sauts en avant,

crocha brusquement, retournant presque sur ses pas,

mais en descendant le revers du remblai.

Philomen qui le suivait de son canon, un oeil déjà

fermé dans la mise en joue, pressa la détente au

moment juste où Bellone sortait du buisson sur les

traces du capucin. La gâchette déjà serrée, le chasseur

n’eut même pas le temps de relever son canon et la

chienne, qui coupait la trajectoire, reçut, en lieu et place

du levraut, plus de la moitié de la charge en pleine tête.

L’oreille droite avait sauté entièrement ainsi que

l’oeil : la bête était tombée en hurlant et elle s’agitait

convulsivement tandis que l’oreillard, cause de tout le

mal, tirait ses grègues, comme bien on pense, à belle

allure.

Philomen ayant posé son fusil et frappé de stupeur

s’était agenouillé devant sa chienne qui souffrait et qui

râlait. Que faire ? L’emporter, la soigner ? Le coup était

trop mauvais pour qu’elle guérît ; à quoi bon prolonger

d’inutiles souffrances ? Et alors, désespéré, il avait

repris son fusil et, les yeux embués de larmes, lui avait

déchargé dans l’autre oreille son second coup.

Bellone, tuée raide, gisait.

Philomen s’en était venu, avait pris une pioche et,

dans un coin perdu de ce Chanet qu’elle avait si souvent

tenu, où ils avaient tant buissonné de concert, il lui avait

creusé sa fosse à l’abri d’un bouquet de houx.

– Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non,

plus jamais, c’est trop triste !

Lisée le consola de son mieux :

– Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il

est assez fort et assez roublard pour nous en faire occire

suffisamment à tous les deux. Nous irons ensemble,

mais quand je serai empêché, tu ne te gêneras pas et tu

viendras le prendre : il te suit presque aussi bien que

moi.

– Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone !

– Ça, mon vieux, c’est des coups de malheur et

personne de nous n’en est préservé. Le destin, c’est le

destin : viens boire un verre ce soir à la maison, ça te

changera un peu les idées.

Miraut fut très étonné, après plusieurs visites

consécutives, de ne pas revoir Bellone ; il la chercha,

l’appela et, pendant plus de quinze jours, ne manqua

pas un matin de revenir pour la trouver ; à la longue,

distrait par ses occupations journalières, il sembla

l’oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait

dans le tréfonds de son être.

Pourtant, la saison si bien commencée, suivie d’un

si malheureux accident, continua désastreuse.

Huit jours après la mort de la chienne, Lisée et

Philomen apprenaient que Pépé s’était cassé la jambe.

On avait d’abord conté que l’accident lui était arrivé

durant une chasse en sautant un mur, mais c’était

absolument faux. Pour être hardi, Pépé n’en était pas

moins prudent, et à un vieux chasseur de sa trempe, les

accidents, quels qu’ils soient, sont rares et quasi

impossibles. C’était tout bêtement à la maison que le

malheur lui était arrivé.

En préparant son manège pour battre à la

mécanique, il avait chancelé sur une planche disjointe,

voulu sauter à terre et était tombé si

malencontreusement qu’il s’était fracturé le tibia.

Le médecin, venu en hâte, après lui avoir remis les

os en place et emboîté la quille dans un appareil, l’avait

consigné pour deux mois au moins au lit où il se

mangeait les sangs à la pensée qu’il ne pourrait profiter

le moins du monde de son permis.

Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Il n’arrive

pas deux malheurs sans qu’un troisième ne survienne à

son tour : une semaine plus tard, le facteur Blénoir

annonça à Lisée que la mère de Miraut, la vieille

Fanfare, la chienne du gros, était périe on ne savait au

juste de quoi et que son maître en avait bien de la peine.

Lisée en reçut au coeur un troisième choc. Tous ses

amis, ses meilleurs copains étaient frappés ; c’était d’un

mauvais présage et il avait de sinistres pressentiments.

– C’est une année de malheur, prophétisait-il ; vous

verrez qu’à moi aussi il m’arrivera quelque chose, et il

attendait, vaguement angoissé.

Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la

saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour

lui ni pour Miraut.

L’espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans

Pépé, lui portant un lièvre qu’ils mangèrent ensemble

en se promettant, pour l’année à venir, de bonnes

parties ; il invita plusieurs fois le gros à chasser avec lui

en attendant qu’une nièce de Miraut, fille d’une de ses

soeurs de portée, fût assez forte pour prendre les

champs et les bois, et se montra, dans le partage,

généreux ainsi qu’il se devait d’être envers celui qui lui

avait donné une si bonne bête.

La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces

lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c’est la

civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure

généreuse quand le coeur n’y était guère.

Philomen, malgré sa décision – promesses de

chasseurs sont comme serments d’ivrognes, vite oubliés

– chassa de moitié, aussi souvent qu’il le voulut, avec

son ami, et ce fut sous la seule direction de son père que

Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, disons-

le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut

capable de lancer seule, de suivre et de ramener son

oreillard.

Au cours de l’hiver, Lisée, de son poêle, veilla les

renards qu’attirait un quartier de veau crevé,

négligemment et savamment jeté parmi la neige gelée,

dans le champ de sa fenêtre. Il en tua plusieurs qu’il

venait ramasser aussitôt et qu’il écorchait le lendemain

matin. Le brigadier n’entendait pas ou faisait la sourde

oreille ; d’ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à

moins de guetter expressément, ce qui, par cette

température, eût été pure folie, de savoir au juste qui a

tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui,

généreusement, abandonnait aux amateurs fort

nombreux de superbes quartiers de bidoche et de

magnifiques gigots de goupil.

Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient

tremper le morceau qui leur était échu dans une grande

seille pleine d’eau salée. La viande dégorgeait, l’eau

devenait rouge, on la jetait et on recommençait la nuit

suivante ; ensuite on n’avait qu’à mettre geler le

quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin

comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le

chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments

que c’était meilleur que du lièvre.

Cette opinion avait cours par le pays et l’on fit

même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de

nombreux litres, un gueuleton soigné chez Jean, le

secrétaire de mairie, vieux célibataire endurci qui avait

convié à ce festin, moyennant une quote-part de deux

bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les

chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard

fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé,

refusa avec indignation de toucher aux os de la bête de

même qu’à la viande, jugeant que les hommes,

vraiment, ça n’a ni goût ni odorat pour oser

s’ingurgiter, avec d’ignobles sauces puant le vin, des

nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.

Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses

munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil,

qu’il graissa non moins soigneusement en attendant la

saison suivante ou simplement une occasion propice,

bien que non réglementaire, de s’en servir.

Maintenant qu’il n’avait plus Bellone pour le

débaucher, Miraut montrait moins d’enthousiasme à

partir seul en chasse.

Le mois de mars venu, il accompagna Lisée à ses

diverses besognes, se couchant à proximité de son

maître, sans grande envie d’aller plus loin et de faire

courir un oreillard. Ses seules sorties ne furent d’abord

que quelques bordées qu’il tira au moment des chiennes

en folie ; mais elles étaient depuis longtemps

réglementaires et le patron ne songea pas une seule fois

à s’inquiéter dans ce cas de ses absences prolongées.

Pourtant, quand la température s’adoucit, que les arbres

se prirent à bourgeonner et à feuiller, il sembla

s’éveiller de sa léthargie et tendit assez souvent le nez

dans la direction de la forêt ; mais comme il n’avait ni

boule ni entrave, cela le tenta moins et il résista assez

longtemps aux poussées de son instinct.

Toute résistance a une fin ; qui a chassé chassera

encore, de même que qui a bu boira, et un beau soir,

sans prévenir personne, il gagna la Côte. Une demi-

heure après, dans la nuit très calme, son aboi forcené

ravageait le silence.

Comme il n’était pas trop tard, tous ceux qui

n’étaient point encore couchés et prenaient le frais sur

le pas de leurs portes purent l’entendre :

– Ce sacré Miraut, hein ! comme il les mène tout de

même !

– Eh bien ! brigadier, il se fout de vous, celui-là ; il

aime autant que la chasse soit fermée, ça ne lui fait rien,

goguenarda sans trop de malice le père Totome en

s’adressant à Martet qui rentrait, recru de fatigue.

Celui-ci, très vexé, croyant à tort ou à raison que

l’autre avait voulu lui faire une observation au sujet de

son service, s’en vint aussitôt trouver Lisée.

– Vous entendez Miraut, dit-il ; il chasse tant qu’il

peut par les Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux

pas laisser la chose comme ça ; cet imbécile de Totome,

avec son air bête, vient de me le faire remarquer devant

témoins. Vous comprendrez que je suis forcé de sévir,

je vais prendre ma retraite bientôt et je suis proposé

pour la médaille, il suffit d’une dénonciation pour

qu’on me rase et que je me brosse.

– Brigadier, répondit Lisée, c’est la première fois

cette année ; je ne veux pas vous faire arriver des

histoires, mais je vous en supplie, ne me faites pas de

procès-verbal.

– Ah ! je lui ai bien dit, intervint la Guélotte, que

cette sale bête nous ferait des misères. S’il m’avait

écouté !... Dire qu’on nous en a offert un si bon prix et

qu’il a refusé de le vendre !

– Je comprends, interrompit Martet, qu’on s’attache

à une bête ; on s’attache bien à une femme et souvent,

pour ne pas dire toujours, ça ne vaut pas un chien.

– Ramasse, fit Lisée, ça t’apprendra.

Ils sortirent ensemble.

– Je vais vous attendre chez moi, déclara le

brigadier. Je ne me coucherai pas et ne dormirai pas

tranquille tant que vous ne serez pas revenu et que vous

ne l’aurez pas ramené.

Lisée, familier avec tous les passages et trajets des

lièvres, écouta la chasse et vint attendre son chien à un

sentier où il était certain qu’il traverserait tôt ou tard.

Quand il l’entendit approcher, il le corna et l’appela de

la même façon que lorsqu’il tenait le lièvre. Miraut,

trompé, accourut et, à la faveur de cette ruse, le maître

put le saisir et lui passer une chaîne dans la boucle de

son collier.

Mais quand le chien vit de quoi il était question et

qu’on l’obligeait à abandonner son gibier, il témoigna,

en se cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la

piste abandonnée, d’un très vif mécontentement et

d’une énergique volonté de poursuivre, envers et

malgré son patron, le capucin qu’il avait lancé.

Il fallut que Lisée, après avoir épuisé les moyens

conciliants, les caresses, les promesses, les appels à la

douceur et à l’obéissance, en vînt à la force pour le

décider, de très mauvais gré, à le suivre au logis.

Toutefois, quand il se fut armé d’une verge de noisetier,

Miraut, qui n’avait jamais été battu par lui et craignait

d’autant plus la correction, obtempéra enfin et, la tête

basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en

se demandant quelle idée de folie avait pu subitement

traverser ainsi le cerveau de Lisée.

Chapitre III



Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à

la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on

l’appela pour lui faire manger sa soupe. Il avait

certainement sur le coeur l’affaire de la veille et boudait

un peu. Cependant, par habitude sans doute, il

condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer

deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne

poussa pas plus loin ses démonstrations et s’en alla

retrouver dans son coin la Mique, sa vieille amie qui,

ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse

aux souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à

sommeiller au soleil ou à dormir en rond derrière le

fourneau de la chambre. Miraut lui murmura un vague

et très doux grognement, la poussa un peu du museau et

gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder

une partie de la bonne place chaude qu’elle occupait.

Dès qu’elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui

aussi tout près d’elle et, la tête sur les pattes, les yeux

grands ouverts, se livra tout entier à des méditations

certainement pleines de misanthropie.

Lisée s’en aperçut bien et il en fut quelque peu

peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir

de longs discours explicatifs dans le but de lui faire

entendre que la chasse est permise à certaines époques

et défendue à d’autres.

Il n’était point non plus nécessaire de mettre en

garde Miraut contre les individus à uniformes et à

képis, empêcheurs de chasser en rond, car le chien avait

toujours manifesté à leur égard une antipathie et une

méfiance aussi irréductibles que légitimes.

Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les

préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que

la sueur puissante transsudée par la gent porte-bottes et,

selon les uns, très chère parce que rare, selon les autres

trop abondante et généreuse, éloigne irréductiblement

de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à narine

délicate ?

Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu’en goûts

et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces

notions diverses des idées particulières, originales et

fort différentes de celles des hommes.

Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque,

carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son

goût très sain de naturel et de simplicité.

Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des

gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides

conventions humaines et dégagé des contraintes

sociales, se méfier, c’était ne point se faire mettre la

main au collier et non pas ne point se faire voir.

Il était d’ailleurs profondément convaincu que son

maître, la veille au soir, avait accompli un abus de

pouvoir odieux en l’empêchant, après une si longue

inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement

commencée. Un certain esprit de rancune l’animait ;

des idées de vengeance se présentaient et il balançait

sans doute entre l’envie de repartir à la première

occasion et la résolution de ne rechasser jamais, même

lorsqu’il y serait invité de façon très pressante.

C’était compter sans le temps, l’instinct, l’habitude

et le désir s’exaspérant par la contrainte.

Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille

jusqu’au repas de midi, en suite de quoi il lui était

permis de prendre place à la cuisine ou au poêle et

même d’accompagner Lisée lorsqu’il allait au village.

On n’eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant

quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par

l’ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le

sentier du bois.

Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la Guélotte

qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser

le verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de

refermer la porte ? Toujours est-il qu’un matin, sur la

paille où il se livrait à ses pensers, a ses rêves ou même

à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit

tout à coup sur son nez un courant d’air printanier qui le

changeait notoirement de l’odeur de poussière et de

renfermé qu’il respirait dans sa prison.

Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu’il

trouva entr’ouverte. La détourner suffisamment n’était

que jeu d’enfant pour lui qui savait presser les loquets

et tourner les targettes, et bientôt il fut dans la cour.

Le matin était très pur et très doux. Sa première

pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps

qu’il n’avait fait une tournée détaillée et consciencieuse

de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques

fumiers, mais c’était vraiment un trop beau matin de

chasse. La tentation fut si puissante qu’il n’y résista pas

et décida qu’il partirait pour la forêt. Il n’y partit point

toutefois directement comme d’habitude. Il n’ignorait

pas que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre

en travers de son désir et de sa volonté, son maître ou

un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu’il fut

entre les maisons, l’allure flâneuse du quêteur de

reliefs, mais dès qu’il fut hors du village, il mit bas le

masque et, profitant de l’abri des murs pour n’être point

aperçu, se dirigea au galop, par les voies les plus

directes, du côté du sentier de Bêche.

C’était là, on se rappelle, qu’il avait lancé son

premier lièvre, il s’en souvenait toujours, lui aussi et

d’autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu’il

n’y chassât un nouveau capucin, l’ancien étant à peine

tué qu’un autre venait immédiatement s’y établir.

Miraut, chassant seul et pour son compte personnel,

était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu’il

était en compagnie de Lisée ou de Bellone. Les abois

qu’il poussait dans ce dernier cas et qui n’étaient au

début que des marques de joie, d’espérance ou de

colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les

camarades et à donner au maître des indications. Dans

sa tendre jeunesse, il avait été très chaud de gueule.

Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le verbiage

inutile, les « ravaudages » sans fin, et s’il avait encore,

quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante,

l’enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son

bec lorsqu’il était utile de le faire. Depuis qu’il avait,

pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une

circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par

son silence, n’avait point déguerpi à temps, il ne

donnait plus qu’au lancer. Mais alors il en mettait,

comme disait Lisée, et donnait à pleine gorge, donnait

de tous ses poumons, car, déjà surexcité par le parfum

très vif émanant des foulées du gibier, il était encore

furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l’heure et

lui eût échappé, momentanément tout au moins.

Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui

lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de

son oreillard : il l’avait déjà lancé à deux reprises, une

première fois à la fin de la saison de chasse où il l’avait

débusqué du gîte, la seconde au pâturage, ce soir

maudit où son maître s’en vint si malencontreusement

l’interrompre dans son effort.

Comme la rosée était bonne, comme l’oreillard,

depuis deux semaines tranquille et n’ayant aucune

raison de se méfier, n’avait point trop entremêlé ses

pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix

minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de

charge de son lancer, l’autre, vigoureusement mené,

filait vers la coupe de l’année précédente dans le haut

du bois du Fays.

Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur :

celui-là devait en être.

C’eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût

échappé qu’il n’aurait fort probablement rencontré

personne dans sa randonnée ; mais ce jour-là, tous les

gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade

voisine, réunis sous les ordres de leur lieutenant, un

garde général, se trouvaient dans la coupe de

Longeverne pour le balivage annuel.

Dans les saignées pratiquées par Martet entre les

tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les

indications criées par ses subordonnés, les arbres à

frapper du marteau et que les bûcherons devaient

respecter au moment de l’abatage : les jeunes baliveaux

poussés bien droits, les chablis aux branches touffues,

les modernes qui avaient été épargnés à la coupe

précédente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et

les anciens plus âgés du double ; quant aux futaies,

marquées à part et arrivées vers soixante ou quatre-

vingts ans à leur suprême développement, elles

tomberaient sous la cognée avec les ramilles des

arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des

différents « cépages » du canton.

Au premier coup de gueule de Miraut, tous

s’arrêtèrent net et se réunirent.

– Un chien qui chasse ! Il fallait qu’il en eût du

toupet ! La chose paraissait énorme.

Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans

l’espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que

Lisée, prévenu, viendrait rattraper son chien, il déclara

qu’il n’était pas très sûr, que beaucoup de courants

jappaient de cette façon, qu’il valait mieux, puisqu’on

était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur

son collier le nom de son maître.

Les gardes s’égaillèrent le long de la tranchée,

écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de

l’avance, il passa quelques minutes avant Miraut, et le

chef, qui le vit, appela aussitôt à lui tous ses hommes.

Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à

suivre, avançait à grande allure ; toutefois, comme il

savait regarder et écouter, il vit et entendit les gardes

qui formaient sur son passage un peloton trop compact

et trop intéressé à sa besogne pour qu’il n’éprouvât pas

quelque méfiance de cette rencontre inattendue.

– Le voilà cria imprudemment le premier qui le

distingua à travers les broussailles.

C’était plus qu’il n’en fallait pour confirmer la

mauvaise opinion qu’il avait de ces gaillards à képis et

à carnassières et, s’il ne rebroussa pas absolument

chemin, – car on ne lâche pas un lièvre aussi

stupidement, – il prît un contour assez large pour passer

hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet

assez difficile, même à une courte distance, de

distinguer nettement sous bois un être qui court ou qui

marche, surtout, comme c’était le cas, quand il n’est pas

de taille très élevée. Les gardes, dès qu’ils le virent

tourner bride, s’élancèrent bien à ses trousses et

coururent de son côté, mais il n’était déjà plus là et,

rapide, avait passé sur leur flanc droit sans qu’ils le

vissent ; deux minutes plus tard, l’aboi de poursuite

reprenait derrière leur dos.

– C’était un peu trop fort !

Furieux d’avoir été roulés, ils reprirent la piste en se

guidant d’après la voix du coureur, décidés fermement,

s’ils ne pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu’à la

remise du lièvre et à la capture du chien. Le jeune chef

n’était pas le moins excité.

Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre ;

un quart d’heure après, l’entendant revenir au lancer,

les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent

au lieu de crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres

et, lorsque le chien fut arrivé au centre du terrain qu’ils

occupaient, ils se précipitèrent tous en choeur pour le

pincer.

Surpris par leur irruption subite, le chasseur s’arrêta

court un instant et, prudent, voulut battre en retraite,

mais de côté et de partout les képis se montraient et il se

retourna juste pour tomber entre les griffes du chef lui-

même qui l’appréhendait vigoureusement au collier.

Miraut n’avait pas, comme pour Lisée, des raisons

d’obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des

sentiments plutôt douteux ; il le lui fit bien voir, montra

les crocs, se secoua rudement, chercha pour mordre à

atteindre la cuisse ou le mollet de son gardien. Mais il

est difficile, quand on est tenu par le collier, d’agripper

la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé,

et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de

reconnaître le coupable ; le nom d’ailleurs était lisible

sur la plaque, le chien était pris et bien pris.

Pour ne pas qu’il pût continuer son tapage,

scandaleux en l’occurrence, on l’attacha et l’on revint

achever le balivage interrompu ; ensuite de quoi,

solidement encadré par ces deux brigades d’hommes

des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, grognant et

s’étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu’à

Longeverne.

Lisée, qui s’était trop tard aperçu de la fugue de son

chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui

tomber sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de

peur lorsqu’elle vit ce cortège de fonctionnaires,

derrière un monsieur à dolman et suivi d’une

importante escorte de moutards, ramener le délinquant à

son domicile légal.

Lisée dut décliner au garde général ses nom,

prénoms et qualité, et l’autre lui annonça qu’il dressait

procès-verbal.

– Pourquoi ne l’attachez-vous pas non plus ? lui

reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme pour

tout le monde ; je ne veux pas, absolument pas, qu’on

entende chasser dans mes triages en dehors des époques

réglementaires ; mes gardes ont des ordres formels, tant

pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d’ailleurs, ajouta

sévèrement cet homme aimable, que ce n’est pas la

première fois que cela vous arrive ; les notes retrouvées

dans les dossiers de mon prédécesseur vous signalent

comme ayant encouru d’autres procès-verbaux. Faites

attention à vous si vous voulez !

C’était une menace non déguisée et la

reconnaissance formelle que le chien et son maître

étaient plus particulièrement signalés à la vigilance des

forestiers.

Ils n’étaient pas encore à quinze pas, près de la

fontaine, que déjà commençaient les lamentations

farouches de la Guélotte :

– Ah ! mon Dieu ! nous sommes perdus ! Qu’est-ce

qu’on va devenir ? Pour combien de sous en allons-

nous être ? Et ça ne fait que commencer.

Voilà, aussi ! Si tu m’avais écoutée quand le juge de

Besançon t’en donnait cinq cents francs ! Au lieu de

recevoir de l’argent, il faudra que nous en donnions,

comme si on en avait de trop déjà.

Ah ! cochon ! crapule ! sale charogne ! s’excita-t-

elle, en courant sur le chien, le poing levé.

– C’est pas la peine de l’engueuler, il ne comprendra

pas, interrompit Lisée qui, lui, n’avait pas le courage de

gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait ? Moi,

j’aurais peut-être bien fait comme lui. J’sais ce que

c’est que d’avoir envie d’aller prendre un tour. Ah !

c’est malheureux, mais je vois bien que dorénavant il

faudra que je l’attache. Pauvre Miraut !

– Oui, c’est ça, c’est bien ça ! Plains-le ! Comme si

c’était lui et non pas nous et non pas moi qui soit à

plaindre ! Une charogne qui n’entend rien, n’écoute

rien, n’en fait qu’à sa tête et ne nous ramène que des

misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras que

ce ne sera pas tout ; je l’ai bien prédit quand tu me l’as

amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.

Lisée, la semaine d’après, fut cité à comparaître

devant le tribunal correctionnel de l’arrondissement

pour répondre du délit dont son chien s’était rendu

coupable.

Il ne s’attendait pas à ce que le procès-verbal fût si

salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire,

désireux de se montrer, de prouver son zèle, de se faire

mousser, avait décrit avec force détails plus ou moins

techniques et vaguement grotesques les ébats et

évolutions du chien.

« Le vendredi 13 du mois d’avril, à dix heures

trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du

Fays, à environ trois cent cinquante-cinq mètres nord-

nord-est de la troisième tranchée transversale, nous...

accompagné de... » Suivaient les noms de tous les

forestiers présents.

Et c’était précis, détaillé, circonstancié. Le chien

avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu

mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde

général... etc., etc.

Le président fut sévère, d’autant plus sévère que,

malgré son tempérament rageur et sa méchanceté

naturelle, il ne pouvait pas l’être toujours. Pour faire

plaisir à quelques politiciens véreux, député de

l’absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers

généraux gâteux, il n’appliquait fort souvent à des

délinquants réels, chenapans avérés, fripouilles

notoires, mais électeurs et électeurs influents, que des

pénalités ridiculement anodines. Ici, il n’avait affaire

qu’à un paysan, un paysan qui n’était recommandé par

personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton

s’étaient prudemment effacés dès qu’ils avaient été

informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui

avait le toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme

si ce sport guerrier ne devait pas être l’unique apanage

de lui, juge, de ses collègues, des autres autorités,

piliers de la loi et du régime, fils et gendres de nobles

marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie

républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes,

une situation.

Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut tout

juste s’il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ;

aussi écopa-t-il de l’amende la plus forte et sa note de

frais fut, elle aussi, particulièrement soignée.

Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave

et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit

par le canal de son cher et féal sous-préfet, aux

gendarmes, aux maires et aux gardes de la région une

petite note signalant le sieur Lisée, de Longeverne,

comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement,

et son chien comme chassant en toutes saisons,

nonobstant lois, décrets, arrêtés et règlements en

vigueur.

Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu’il en peut

coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli

régime de liberté, d’égalité et de fraternité, à dire ce que

l’on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus

éclatantes vérités.

– Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il.

Avec ces salauds-là, on n’est jamais les plus forts !

Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés

encore :

– Bah ! Plaie d’argent n’est pas mortelle ! Mieux

vaut encore ça qu’une jambe cassée !

Chapitre IV



La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La

patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante

francs prélevés sur le budget ménager pour payer

l’amende et les frais de ce premier procès-verbal : il dut

subir l’audition de véhéments discours, nourris

d’imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée,

lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du

jour, entendit plus d’une homélie qui, pour n’avoir rien

que de très profane, n’en devenait pas moins

assommante à écouter.

Il avait beau répéter à sa femme que les

lamentations et les plaintes ne changeraient rien à la

chose et que l’argent donné ne reviendrait pas au bas de

laine ; l’autre, qui craignait, à juste titre, que de

nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès

et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens

à décider le seigneur et maître à se séparer d’un

serviteur aussi dangereux pour le bon équilibre du

budget domestique. Mais il n’est pire sourd que celui

qui ne veut pas entendre.

– Une fois n’est pas coutume, répliquait Lisée. Quel

est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son

existence, ne s’est exposé une fois au moins aux

rigueurs de la loi ?

Ainsi moi qui suis pourtant un honnête homme et

qui n’ai jamais fait de tort à personne, j’ai été un jour,

devant le juge de paix, condamné à vingt sous

d’amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui

gueules tant aujourd’hui, ne t’es-tu pas fait dresser

procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le

goulot de la fontaine et ne m’as-tu pas fait casquer huit

ou dix beaux écus pour t’être prise de bec avec la

femme de Castor ?

Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe

quelques heures et circonstances pénibles de sa vie

n’étaient point pour la réduire ni pour la calmer,

attendu, ripostait-elle, que si par malheur on s’est

trouvé obligé de verser de l’argent un premier coup, ce

n’est point une raison pour s’exposer, de gaieté de

coeur, à en donner une deuxième et une troisième fois.

On attacha Miraut pour qu’il ne pût se sauver ni

sortir sans autorisation préalable. Tous les jours

d’ailleurs, pour adoucir ce régime barbare et permettre

au prisonnier de satisfaire à ses besoins naturels

auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le

détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur

le revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne

lui permettait pas de s’éloigner à plus de dix pas, car,

depuis qu’on interdisait au chien la rue, et plus encore

la forêt, la tentation chez lui grandissait de se promener

et le désir de courir et de chasser couvait et s’enflait

aussi, plus que jamais dans son cerveau.

Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les

muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne

tenant pas en place, après avoir longuement tiré sur sa

chaîne, furieux, il donna une brusque et si violente

secousse qu’il la rompit net à quelques maillons du

collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le

trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit toutes

les portes et, sans délai, fila vers la forêt.

Il ne faisait que de quêter encore et n’avait pas

donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy,

qui descendait le sentier de Bêche pour couper au court

et venir à Longeverne prendre les ordres de son

brigadier au sujet du service, entendit son grelot.

Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences

sévères, son zèle intelligent et bien compris,

représentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant,

le garde Roy réalisait le type parfait d’imbécile méchant

que le populaire a stigmatisé en disant de cette sorte

d’individus : « C’est une belle vache ! » calomniant

ainsi gratuitement une catégorie fort respectable, sinon

très intelligente, de mammifères domestiques.

Roy, prudent, s’avança sous bois à pas feutrés et

reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait

se signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal

qu’on ne ferait pas tomber comme beaucoup d’autres

qu’il avait rédigés un peu trop bêtement et faire plaisir

aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le

ramener au village, mais prendre Miraut n’était pas

chose facile. L’intelligent animal, dès qu’il le vit,

crocha sans hésiter et s’éloigna au petit trop en le

regardant de travers. L’autre, rusant, voulut avec

douceur l’appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon petit »,

et il sortit même de son sac un morceau de pain qu’il lui

tendit, croyant l’attirer par ce procédé un peu grossier.

Miraut regarda le personnage avec un mépris non

dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses

paupières, avaient l’air de dire à Roy :

– Imbécile, pour qui me prends-tu ?

S’il eût su parler et qu’il eût connu les usages

parlementaires, il eût certainement ajouté :

– Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne suis pas électeur

que tu puisses m’acheter pour un morceau de pain.

Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut,

puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son

allure, juste assez pour se maintenir à bonne distance.

Quand l’autre, qui s’égratignait, se déchirait et perdait

son képi, renonça à la poursuite et s’arrêta, il fit halte

lui aussi et, l’ayant encore bien regardé, se tourna un

peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en

signe de parfait dédain et de profond mépris un jet

soutenu, puis s’éloigna définitivement après avoir fait

voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les

feuilles mortes sous ses pattes de derrière.

Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à

Longeverne et vint droit chez Lisée qu’il interpella

insolemment :

– Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre

chien ?

– Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda Lisée, et

pourquoi voulez-vous voir mon chien ?

– C’est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer

votre chien.

– Vous m’ordonnez ? Elle est verte celle-là, par

exemple ! Mon chien est à l’écurie, mais vous ne le

verrez pas ; c’est une bête bien élevée et honnête et je

n’ai pas l’habitude de la présenter à des grossiers et à

des malappris.

– Ah ! vous ne voulez pas me le montrer ? J’sais

bien pourquoi ; vous auriez du mal de l’exhiber.

– J’aurais du mal ? Il est là derrière cette porte ;

mais vous ne le verrez pas ; ah ! non ! je vous défends

bien de le voir, vous n’avez pas le droit d’entrer chez

moi.

– Bon, c’est entendu ! Je n’ai pas le droit d’y entrer

seul, mais je vais requérir le maire et nous allons bien

voir.

Comme il l’avait annoncé, Roy s’en fut chercher le

maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser,

de l’accompagner chez Lisée.

Celui-ci, bien que n’aimant pas les histoires, dut

s’exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte

de sa remise.

Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide

et la chaîne cassée. Il en pâlit. L’autre, en venant, avait

dû rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette

comédie n’était que pour verbaliser avec fracas. Il

ressortit très ému.

– Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne :

tenez, venez voir, ce n’est pas de ma faute.

– Inutile, maintenant, triompha Roy ; je n’ai plus

rien à voir. Monsieur le maire a entendu ; vous avouez

que votre chien n’est pas chez vous et moi j’atteste que

je l’ai rencontré, chassant au sentier de Bêche.

– S’il chassait, on l’aurait entendu, objecta Lisée.

– Je dis « chassant », affirma le garde ; je suis agent

assermenté et vous n’allez pas me traiter de menteur : je

note que vous avez mis la plus grande mauvaise volonté

à en convenir et que j’ai dû recourir à l’autorité

municipale pour accomplir mon devoir et faire mon

service.

Presque au même instant, Miraut lançait.

Roy ricana :

– Vous l’entendez, vous ne nierez plus.

– Je n’ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas

et voilà tout.

– La cause est entendue, je m’en charge, menaça

l’autre en s’en allant.

Quand la Guélotte connut l’affaire, la terrible affaire

qu’elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l’heure,

une savonnée, elle ne fit qu’un saut jusqu’à sa maison.

– Je te l’avais bien dit ! Je te l’avais bien dit !

tempêta-t-elle.

Et les lamentations, les larmes et les imprécations

reprirent, s’enflant, roulant, débordant sur la tête du

chasseur.

Il n’était évidemment plus question de tuer Miraut

qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé

une grosse somme d’argent, mais de chercher à le

vendre.

– Tant que nous l’aurons, ce sera comme ça, ajouta-

t-elle. Nous n’échapperons pas ! Tu es signalé partout

maintenant, on nous tombera dessus : il nous ruinera.

La chose était grave.

Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint

le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier.

Pour plus de sécurité, il lui remit le bâton tombant

devant les pattes qui entravait sa marche et empêchait

sa course.

Cependant, une rage, une frénésie de chasse

semblait avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit

jours après il repartit, du côté du Teuré, cette fois. Mais

en entrant dans le taillis il dut s’empâturer quelque part

dans des fourrés, s’accrocher, enrouler l’entrave et la

chaîne autour de branches et de souches et se constituer

prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu’on sut

par la suite permit de supposer que les choses avaient

dû se passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais

conter la chose et l’on ne retrouva que dix mois plus

tard, entortillé parmi des souches, son collier plus

qu’aux trois quarts pourri, avec la chaîne et le bout de

bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à le casser ?

parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête de

l’ouverture étroite ? Nul ne sait ; toujours est-il que

deux heures après son départ, sans collier ni entrave, la

tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes de

Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il

achevait de dévorer un jeune levraut qu’il venait de

pincer après une courte chasse mouvementée.

Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal :

premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, pour

manque de collier ; troisièmement, pour chasse en

temps prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne

purent ramener au village le chien qui s’échappa en leur

laissant la tête et une épaule de gibier, mais leur

témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant

entendu Miraut.

Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa

dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla,

engueula, rossa le chien et supplia son homme de se

débarrasser de cette bête terrible, à n’importe quel prix,

d’écrire sans retard au riche amateur qui, la saison

d’avant, lui en avait offert une si belle somme.

Le chien les ruinait, il n’y avait plus un sou dans le

ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un

cochon à demi engraissé pour payer les frais.

Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif,

parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa

conscience ne reproche rien et qui n’a fait que ce qu’il

doit faire. Et Lisée grondait bien et gueulait un peu,

mais sans conviction, car il tenait à cette bête et l’aimait

malgré tout, et secrètement même l’excusait d’oser

faire, quand cela lui disait, ce qu’il n’osait pas toujours

faire lui-même.

On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver

un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux

ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu’il cousit

solidement, et, pour plus de sûreté cette fois, on attacha

le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave.

Mais la malchance, c’est la malchance ; les

précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre

elle et, quand le Destin vous a posé sur la nuque sa

poigne de fer, il est inutile de regimber, il n’y a qu’à se

soumettre et laisser les événements couler comme une

onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne

sortait, ne s’échappait jamais que les jours où les gardes

et les gendarmes étaient en tournée du côté de

Longeverne.

Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours

plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux

deux, ainsi qu’un malfaiteur de grand chemin.

– Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons

trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans

nous, votre chien aurait bien pu crever où il était.

Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de

nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson,

à moitié étranglé, avait attiré leur attention par ses

plaintes et ses hurlements d’appel. Ils l’avaient, comme

de juste, délivré, et, par la même occasion, pincé.

– Vous n’en serez aujourd’hui que pour un simple

procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés

tout de même par cette déveine aussi persistante et

enfin convaincus de la parfaite bonne foi et de

l’honnêteté de Lisée.

Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la

rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou

de se noyer dans l’abreuvoir si la maison n’était pas

débarrassée de ce fléau. Elle traita son mari de canaille,

l’accusant des pires infamies, disant qu’il lui « suçait le

sang à petit feu », qu’il voulait la faire mourir, qu’il

était la risée du pays, que c’était une honte d’être aussi

bête et bien d’autres choses encore.

– Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite

et qu’il dise à son ami que Miraut est à vendre.

Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu’il

partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte,

mais qu’il se garda bien d’envoyer, se disant qu’une

fois la colère calmée et les événements un peu passés,

l’autre n’y penserait plus. Cependant la Guélotte ne

lâchait pas, elle s’étonnait de ne pas recevoir de réponse

et Lisée, pour la faire patienter, émettait l’opinion que

l’amateur était sans doute muni ou avait probablement

changé d’avis à ce sujet.

Il commençait à se tranquilliser lorsqu’un beau jour,

un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son

cheval à l’auberge, et demanda sa maison.

Il se présenta bientôt, et, après les salutations

d’usage, aborda nettement le but de sa visite.

– On m’a dit que vous aviez un chien à vendre.

Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et

il n’avait pas encore ouvert la bouche pour protester

que déjà sa femme, en ses lieu et place, répondait par

l’affirmative. Il se ressaisit, protesta, déclarant que, si

telle avait été un instant son intention, il avait depuis

réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu

trop à la légère.

Sa femme pâlit et le fixa d’un air effrayant. Il sentit

venir l’orage et se prépara à tenir tête.

– Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier

procès-verbal, dis, avec quoi ? Tu vendras une vache

peut-être ; nous serons obligés de nous séparer d’une de

nos meilleures bêtes ; nous nous priverons, je ne

mangerai pas à mon saoul pour que tu conserves ici une

charogne qui ne nous fait que des misères !

– C’est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n’ai pas

besoin d’amasser, puisque nous n’avons pas de gosses,

et je ne me soucie pas de laisser des terres et de l’argent

à tes neveux qui se ficheront de moi quand je serai

mort.

– Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de

fatigues et de privations.

L’étranger, un peu gêné, essaya de s’excuser de la

scène pénible qu’il provoquait en disant :

– J’en offrirais un bon prix.

– J’en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq

cents francs, vous m’entendez bien, pas plus tard que

l’année dernière.

– Ça t’a bien réussi ! ragea la Guélotte. Combien en

offrez-vous ? demanda-t-elle au visiteur.

– Vous n’en trouveriez certainement pas la moitié à

l’heure actuelle, affirma-t-il. D’abord, c’est un chien

d’un certain âge, et puis nous ne sommes pas à

l’ouverture.

– J’attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une

occasion d’atermoyer.

– J’en donne trois cents francs tout de même, se

reprit l’autre. Songez-y ! Pour un chien, c’est quelque

chose.

– Lisée, supplia sa femme, changeant d’attitude et

les larmes aux yeux, pour l’amour de Dieu, aie pitié de

nous, aie pitié de moi ! Jamais tu ne retrouveras peut-

être une telle occasion ; songe à la vache qu’il faudra

vendre, dix litres de lait par jour ! Songe que ce ne

serait sûrement pas tout, que les gardes t’en veulent,

que les gendarmes t’épient, qu’ils nous feront tout

vendre, qu’ils nous ruineront jusqu’au dernier liard.

– Vous en retrouverez un autre facilement, insista

l’acheteur.

Une larme, qu’il essaya de refouler, monta aux yeux

de Lisée ; il se moucha bruyamment tandis que l’autre

concluait :

– Allons, topez là, et serrez-moi la main, c’est une

affaire entendue. Allons boire un verre à l’auberge où

j’ai laissé mon cheval.

Chapitre V



– Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu’il vous

connaisse déjà un peu pour partir ! Lisée va vous

conduire à sa niche, proposa la Guélotte.

– Je le connais déjà, moi, répondit l’acquéreur.

Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd,

sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son

compagnon à la remise où Miraut, attaché, sommeillait,

son entrave au cou.

– Le voilà ! annonça-t-il en le désignant du geste.

Et il s’approcha de l’animal qu’il caressa de la main

et auquel il parla affectueusement.

L’étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut

sur lui que se porta d’instinct le regard du chien.

Tout d’abord, en apercevant Lisée, il ne s’était pas

levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder

avec de grands yeux tristes et, ce qui témoignait chez

lui de l’indécision, de frapper de sa queue, à coups

réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. Mais, dès

qu’il aperçut cet autre humain, habillé différemment des

gens qu’il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête,

un manteau sur le bras, l’inquiétude sourdement

l’envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger

et, Lisée restant malgré tout son protecteur naturel, ce

fut vers lui qu’il se réfugia, vite debout, se frottant à son

pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa

manière.

De même que les corbeaux et les chats chez qui la

chose n’est pas douteuse, et sans doute tous les grands

animaux sauvages, les chiens ont un langage articulé ou

nuancé et se comprennent entre eux parfaitement.

Miraut se faisait également entendre de Mique, de Mitis

et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez

souvent des discours brefs dans lesquels on se disait

tout ce que l’on voulait se dire et rien que ça.

Sans que Lisée eût parlé, car s’il eût émis la moindre

phrase relative à une séparation, le chien, qui

comprenait tout ce qui se rapportait à lui, l’aurait

certainement saisie dans tous ses détails, il sentit, rien

qu’à son air triste, de même qu’à la volonté de l’autre

de se faire bien voir, qu’il y avait entre eux deux un

pacte secret le concernant.

Instinctivement il fuyait les caresses de l’étranger,

se contentant de le regarder avec des yeux inquiets,

agrandis par la tristesse et l’étonnement.

Les compliments que l’autre lui adressa, pour

sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa

méfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui

fut tendu en signe d’alliance. Lisée ayant ramassé le

morceau tombé le décida tout de même à le croquer,

mais il le cassa sans enthousiasme et l’avala sans le

sentir.

– Je vais toujours lui ôter l’entrave, décida

l’acheteur qui s’était nommé M. Pitancet, rentier au

Val. Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui

concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l’amitié du

chien, ne réussit qu’à accentuer sa méfiance et à

confirmer ses soupçons.

Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de

plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se

lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu’à la mort

de la séparation prochaine. Après une dernière

embrassade, une dernière caresse, on laissa Miraut sur

sa litière et, pour régler définitivement l’affaire, les

deux hommes se rendirent à l’auberge.

– Comment avez-vous su que mon chien était à

vendre ? questionna Lisée.

– Ma foi, répliqua l’autre, à vous dire la vérité, je

n’en ai été à peu près sûr qu’en arrivant à Velrans où

l’aubergiste m’a confirmé la chose.

Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien

qu’un jour ou l’autre vous seriez obligé de vous en

débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal

à tous vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire

que les juges se sont montrés avec vous de fameuses

rosses. Depuis longtemps je connais de réputation votre

chien et, comme j’ai l’intention de chasser cet automne,

je me suis dit : Puisque tu n’es pas très habile ni très

connaisseur, un bon animal au moins t’est nécessaire.

C’est pourquoi, après votre dernière condamnation,

j’ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu’ici au-

dessus. On m’a bien prévenu, à Velrans, qu’il serait

assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle,

ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis

venu.

– Mon pauvre Miraut ! gémit Lisée.

– Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera

bien soigné chez moi ; nous n’avons à la maison ni chat

ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.

– Une si bonne bête ! reprenait Lisée.

Et pendant qu’ils vidaient une vieille bouteille en

mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte

d’enthousiasme sombre et désespéré, entamait l’éloge

de son chien.

– Pour lancer, monsieur, il n’y en a point comme

lui ; dès qu’il est sur le fret, il s’agit de faire bien

attention, d’ouvrir l’oeil et de se placer vivement. Il

n’est pas bavard : une fois qu’il a averti par deux ou

trois coups de gueule, on peut être sûr que, moins de

cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, pour

suivre, ah ! ce n’est pas lui qui perdra son temps à des

doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne

la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il

lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin,

allez, pour qu’il ne vous le ramène pas.

Et Lisée continuait :

– À la maison, il vaut mieux qu’un chien de garde ;

il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux

gosses, et si un rouleur voulait jamais s’introduire,

qu’est-ce qu’il prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel

que je vous le dis.

Ah ! penser que nous étions si bien habitués l’un à

l’autre et qu’il faut que nous nous quittions ! J’avais

pourtant juré qu’on ne se séparerait jamais.

Mais, monsieur, malgré la vieille qui n’a jamais pu

le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me

retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les

portes. Car il sait ouvrir les portes, méfiez-vous si vous

voulez : il ouvre toutes les portes quand ça lui dit ; c’est

même comme ça qu’il s’est sauvé plusieurs fois. Mais,

ne comptez pas qu’il vous les refermera ; non, fermer

les portes, ce n’est pas son affaire ; une porte fermée le

gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est

arrivé à ce qu’il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf

votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste.

– J’espère qu’il s’habituera assez vite : toutes les

bêtes s’habituent au changement.

– Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n’est pas

comme les autres. J’ai eu bien des chiens dans ma vie,

mais jamais, vous m’entendez, jamais je n’en ai eu un

comme celui-là. Ah ! vous avez de la chance d’être en

voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour

l’emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.

– Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage,

du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en

temps ?

– Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça

réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il a décidé

quelque chose, il n’y a rien à faire ; il n’y a que moi

qu’il écoute et mon camarade Philomen avec qui je

chasse depuis vingt ans et aussi un peu l’ami Pépé, vous

savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de lièvres

tous les ans. Les autres, rien à faire : souvent les grosses

légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi

(les salauds ! et pas un ne m’a aidé dans mes procès) ;

eh bien ! dès qu’il voyait, dès qu’il sentait que je n’étais

plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et

il m’avait bientôt retrouvé. Il se ferait traîner, il

s’userait les pattes jusqu’au genou, je veux dire

jusqu’au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que

de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se

tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas,

malgré la distance, il se sauve et revient me voir.

– Ils reviennent presque toujours revoir leur premier

maître, mais c’est l’affaire de quelques voyages et, s’ils

sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur

nouveau logis, surtout s’ils y sont bien traités.

Si d’aventure Miraut s’échappe avant d’être bien

habitué au Val et qu’il retourne à Longeverne, vous le

soignerez naturellement et je vous paierai ce qu’il

faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous

ne ferez rien qui puisse l’encourager à recommencer.

– Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une

bête avec qui j ‘ai passé de si bons moments et qui

m’aime tant ! Mais c’est vot’chien maintenant et je ne

le rattirerai pas.

– Allons le chercher, pendant qu’on mettra mon

cheval à la voiture, décida M. Pitancet.

Durant leur absence, Miraut qui s’était rassis, puis

recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à

des pensées contradictoires, à des soupçons multiples et

à des craintes terribles. Il appréhendait le retour de

Lisée, non point pour lui-même, mais parce qu’il se

doutait que l’autre s’attacherait à lui.

Pourtant, s’il lui avait voulu du mal, il n’eût pas tant

attendu, et du moment qu’il était parti, il ne reviendrait

peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres

pensées qu’il roula, les problèmes qu’il agita, et dont

les manifestations extérieures se traduisaient juste par

une inquiétude du regard, un froncement de paupières,

des frémissements de mufle, de légers tremblements de

pattes et l’obstination avec laquelle il regardait du côté

de la porte.

Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le

sentier de l’enclos deux pas bien distincts qu’il reconnut

aussitôt : celui de Lisée et celui de l’autre, et elle

s’accentua encore quand le son de la voix de l’étranger

ne lui permit plus le moins du monde de douter que

c’était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa

couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête

allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus

intensément encore la porte de la remise qui s’ouvrit

bientôt et livra passage aux deux hommes.

Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait

avec la physionomie joyeuse de son compagnon.

Derrière eux, la tête ricanante de la Guélotte apparut à

son tour et Miraut nettement se sentit sacrifié et perdu.

Qu’allait-il lui arriver ? Il n’en savait rien encore,

mais il craignait quelque chose de pire que la prison et

de pire que les coups. Il craignait : la crainte, dans

certains cas, est plus cruelle que le malheur lui-même ;

elle faisait pour l’heure battre à grands coups le coeur

du chien.

– Viens, mon petit, viens ! appela d’un air aimable

M. Pitancet ; viens près de moi, voyons ! Et il lui

tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête pour

cacher son émotion.

– Grand imbécile ! ricana sa femme. Tu ne ferais

pas tant de grimaces pour moi ! Ce n’est qu’un chien !

Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui

tendait un bout de fromage, pour bien faire

connaissance, affirmait-il ; ensuite de quoi il le caressa

de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta sous les

oreilles et sous le cou, l’invitant à le suivre au dehors :

Viens, mon petit !

Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le

regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et

pleurant et suppliant à petits abois tendres et tristes.

Le chasseur ne résista pas : il s’accroupit devant le

chien et longuement l’embrassa et lui parla :

– Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous !

La résignation est une vertu chrétienne et n’était pas

le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez

dans le gilet de chasse de son ami et de sa patte le

grattait à vif partout où il trouvait un pouce carré de

chair.

– Il vaut mieux, émit l’acheteur, que vous ne le

caressiez pas tant.

– C’est vrai, convint Lisée, ce n’est plus le mien

maintenant et je n’ai même plus le droit de l’embrasser.

Emmenez-le, monsieur, emmenez-le ! ça me fait trop de

peine et à lui aussi de prolonger plus longtemps les

adieux.

– Si on peut être bête à ce point-là ! marmonnait la

Guélotte.

Lisée lui jeta un coup d’oeil terrible et elle jugea

prudent de se taire immédiatement, non point tant par la

crainte des coups que par l’appréhension de voir son

mari revenir sur sa parole et défaire le marché.

On sortit. Mais, comme l’avait prévu Lisée, Miraut

refusa obstinément d’avancer. Campé sur les quatre

pattes, le cou tendu, il résistait de tous les muscles de sa

poitrine, de tous les tendons de ses jarrets, de tous les

ligaments de ses vertèbres, de toutes les griffes de ses

pattes fichées violemment en terre.

– Allez, charogne ! grogna la Guélotte en le

poussant par derrière.

Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et

crachant parce que le collier l’étranglait de l’autre côté.

– Je vous prierai de me l’amener jusqu’à la voiture,

demanda M. Pitancet ; pour qu’il n’ait pas peur et ne se

doute pas trop, je prendrai par la route du village et

vous par le verger.

Résigné à boire jusqu’à la lie le calice, Lisée reprit

en main la laisse, tandis que l’acheteur, à grands pas,

s’éloignait.

– Viens, mon petit Miraut ! appela-t-il.

Le chien avait suivi d’un oeil farouche le départ de

l’inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée,

jappotant et se tortillant, et le chasseur put l’emmener

en passant par le sentier du clos.

Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que

Miraut revit l’homme auprès de la voiture attelée, une

transe nouvelle le saisit. Il comprit tout et, regardant

Lisée avec des yeux pleins d’un sombre et muet

reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un

pas. Le patron, pour l’amener à la voiture, dut le

prendre de force dans ses bras où il se débattait et le

porter comme un enfant.

Sur une brassée de paille préalablement disposée à

côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le

conducteur, saisissant la corde, l’attachait très court et

solidement au siège d’abord, au porte-lanterne ensuite,

afin que le chien ne pût ni renverser le premier, ni

sauter et se tuer en cours de route en tombant

malencontreusement sous les roues.

Pour qu’il ne vît point ces préparatifs et ces

dispositions, Lisée durant ce temps l’entourait toujours

de ses bras et l’embrassait en lui parlant.

Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau

maître, brusquant les adieux, serra la main de Lisée et

fouetta vigoureusement son cheval.

Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre,

désespéré, ne répondant rien aux gens qui

l’interrogeaient, regardant stupidement s’éloigner et

disparaître au loin cette voiture de malheur où son

chien, son cher Miraut qu’il avait eu la lâcheté de

vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.

Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait

mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite

promenade, se soutenant sur deux bâtons. Il suivait la

route à petits pas, lentement. Entendant un bruit de

voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour la

laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne

connaissait point, emmenant attaché un chien qui

maintenant ne criait ni ne hurlait, mais qui avait un air

tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête

dans la direction de Longeverne.

– Mais c’est Miraut ! s’exclama-t-il, saisi tout à

coup d’une sombre inquiétude. Qu’est-ce qui a bien pu

se passer ?

Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes

de pensées, se demandant pourquoi on ne l’avait avisé

de rien, tandis qu’à Longeverne Lisée, couché sur son

lit, le nez au mur, fermait les yeux, la tête

bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier

un peu son chagrin.

Chapitre VI



Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de

laine, attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet,

au Val.

Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays

inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien

apeuré se laissa, sans résistance, détacher et descendre

de la voiture par son nouveau maître qui ne lui

ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni les

bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la

cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses

autres pièces encore, car le patron voulut lui faire faire

sans tarder le tour du propriétaire afin qu’il pût prendre,

dès son arrivée, l’air de la maison.

Cette précaution n’était point mauvaise. Les bêtes

sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles

sont habituellement un tout-puissant dérivatif à leur

chagrin. Mais Miraut différait un peu de ses

congénères. Morne, flairant à peine par politesse, il fit

pas à pas la revue de l’appartement et revint à la cuisine

où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu

peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.

Il l’amena devant une jatte appétissante, fleurant

bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à

manger : il trempa le bout du nez dans le bouillon,

renifla un coup, se retira d’un air dégoûté, s’essuya

d’un coup de langue et regarda la porte.

– Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu

voudrais filer ; tu as le mal du pays, je comprends ;

mais ça passera. Allons, viens ici ; quand tu auras faim,

tu mangeras : il ne faut forcer personne.

C’était l’heure du repas. Les époux se mirent à table,

uniquement préoccupés du chien qu’ils trouvaient tous

deux fort à leur goût, très gentil, bien élevé et qu’ils

souhaitèrent voir très vite s’accoutumer à eux et à la

maison. En vain essayèrent-ils de le décider à avaler

quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber

sans y toucher ; devant les bouts de viande, son

intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala

en les mâchant.

– Allons, espéra M. Pitancet, il s’habituera. Bien

nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui

n’oublierait pas ?

M. Pitancet jugeait un peu trop en homme : il ne

connaissait encore guère Miraut.

Depuis qu’il avait franchi le seuil, toute l’attention

du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule

idée : sortir ; sur ce seul but : retourner à Longeverne.

Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par

la plainte accoutumée, un besoin pressant.

– Il est propre, approuva le patron ; conduis-le à

l’écurie, il se soulagera tant qu’il voudra.

Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme

à l’écurie.

– Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces

affaires-là, pensa M. Pitancet, et il se disposa à l’y

conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse

dans le collier de la bête.

Cela ne faisait guère l’affaire de Miraut qui comprit

que, pour l’instant du moins, son truc n’était pas bon ;

mais pour ne point laisser soupçonner a ses geôliers son

mensonge, il se soulagea abondamment ; il pouvait

toujours se soulager d’ailleurs, peu ou prou, la vessie

des chiens étant inépuisable.

M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa

soupe ; mais décidément le chagrin était trop profond,

l’estomac trop contracté et Miraut, se refusant à

manger, vint s’étendre sur le coussin qui lui avait été

préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne pouvait

entendre s’ouvrir et se fermer la porte de la rue sans

relever vivement la tête et écouter avec attention.

– Petite canaille ! menaça doucement et en souriant

son nouveau maître, tu cherches à filer à l’anglaise ;

mais sois tranquille, j’aurai l’oeil et le bon !

Pour qu’il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour

l’habituer à leur présence, pour qu’il les connût et

s’attachât plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir

Miraut sur son coussin dans la salle à manger, laissant

ouvertes les portes qui communiquaient avec leurs

chambres respectives.

En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se

laissant faire, les regardait de son air triste et très doux

qui semblait leur dire : « Je vois bien que vous êtes de

braves gens et que la juponneuse d’ici vaut mieux que

la Guélotte, mais laissez-moi partir tout de même. »

Ils n’eurent garde, comme on pense, d’acquiescer à

son désir.

Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut,

seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait

une très sévère revue des portes et fenêtres de la

maison.

De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n’était

possible ; il passa à la cuisine et essaya de faire, de

même qu’à Longeverne, jouer le loquet ; mais les

serrures de M. Pitancet, rentier, étaient plus

compliquées que celles du père Lisée, paysan, et Miraut

eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il

n’arriva point à en pénétrer le secret.

Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les

ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe

de la veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa

jusqu’à la dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout

senti, tout reniflé, tout sondé, il revint s’étendre sur son

matelas et attendit.

M. Pitancet et sa femme, dès qu’éveillés,

l’appelèrent ; il parut remuant la queue au seuil de leurs

chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages

et démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes

de gestes et de mots et on le félicita tout

particulièrement d’avoir si bien mangé sa soupe.

Comprenant parfaitement toutes leurs paroles,

Miraut écoutait avidement. Il ne dissimula point sa

satisfaction et piétina sur place tout joyeux quand son

nouveau maître eut émis l’idée de l’emmener faire un

tour et prendre l’air, et l’autre en fut tout attendri.

– Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.

Il s’habilla et, après avoir comme la veille passé une

laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux. Ce

n’était point ce qu’avait espéré Miraut, mais tout de

même il était content de gagner la rue et de prendre

contact avec le pays, ne serait-ce que pour s’orienter un

peu, afin de n’avoir point à hésiter le jour où,

débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où il

voudrait.

Ce nouveau village n’enthousiasma point Miraut.

Le Val, comme son nom l’indique, est situé dans

une vallée, fort jolie d’ailleurs, bien que très encaissée.

C’est un petit pays tout en longueur dont les maisons

proprettes longent une rivière jaseuse au flot limpide et

frais que hante une truite très rare et fort renommée.

Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons

de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec

ses forêts et ses rochers, s’élève raide et escarpée,

barrant l’horizon.

Le bruit de l’eau et le pont qu’il fallut traverser

rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs.

Il hésita à suivre le maître, reniflant avec prudence

l’odeur humide qui s’exhalait, écoutant ce chant

monotone du flot sur les pierres qui l’avait déjà intrigué

la veille et l’agaçait peut-être un peu.

Il examinait tout d’un oeil soupçonneux ; il aperçut

d’autres chiens qui le regardaient avec une curiosité

méchante, qui aboyaient dans sa direction et le

menaçaient et l’insultaient ; sans doute il ne les

craignait guère, surtout avec le maître, mais cela

l’ennuya ; il flaira des gens qu’il n’avait jamais sentis ni

vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait

aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres

et comment il les chasserait et quelles seraient leurs

ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit

songer à ses chères forêts du pays de Lisée qu’il

connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes,

dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne

lui étaient étrangers.

Il pensa que s’il devait vivre ici, il lui faudrait tout

recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres

et leur logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les

maisons amies des baraques hostiles ; qu’il lui faudrait

étudier canton par canton, pouce par pouce tous ces

bois, les sonder, les vérifier, les tarauder ; il se dit que

cela était vraiment impossible, que sa tête chargée de

souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions,

qu’il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était

son pays, son domaine, qu’il ne pourrait vivre que là et

qu’il devait y retourner.

Ce n’était point sans doute l’avis de M. Pitancet,

lequel, en discours prolixes et convaincus, lui vantait le

Val. Miraut ne l’écoutait pas, il continuait ses

réflexions.

Cet homme qui, de force, l’avait transplanté ici,

qu’était-il au point de vue chasse, le seul qui importait

au chien ? Ah ! si c’eût été encore Philomen ou Pépé,

des amis, des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce

M. Pitancet ? Saurait-il se poster aux bons passages,

était-il capable de tuer un lièvre ? Si c’était un

maladroit et que le chien s’escrimât pour rien à faire

courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. Et

il faudrait qu’il s’habituât aux manies de cet homme, à

ses façons d’aller quand il avait déjà, lui, toutes ses

habitudes, de bonnes habitudes, prises logiquement

ainsi que sait les prendre un chien intelligent et rusé qui

ne s’occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et

de son instinct de chien !

Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu’aux

moyens de réaliser sa volonté.

Après avoir manifesté une vague velléité de suivre

la route du côté de Longeverne, après avoir inutilement

pris le vent et regardé vers le haut de la côte par delà

laquelle, très loin sans doute, s’étendaient ses forêts

coutumières, il comprit que cette tactique était

mauvaise et qu’il était nécessaire, pour arriver à son

but, d’inspirer confiance à son nouveau patron.

Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on

la heurte de front, est irréductible, qu’on n’arrive à s’y

soustraire que par ruse et dissimulation, mais qu’alors il

est très facile de tromper ces êtres crédules, lesquels

prennent toujours les chiens, dans l’impossibilité où ils

sont de les comprendre et de les deviner, pour plus

bêtes qu’ils ne sont réellement.

Docile à l’invite du maître, il retourna sur ses pas et

le suivit partout où il plut à l’autre de l’emmener : dans

le village, le long de la rivière et au bord du bois.

Sans en avoir trop l’air, Miraut donnait attention à

tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant.

Il y eut des choses qui l’intéressèrent, mais l’ensemble

lui parut mesquin et petit et toutes ces impressions

nouvelles ne réussirent qu’à lui faire regretter

davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer

dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.

Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait

même de la gratitude à ses patrons, battant

énergiquement du fouet quand on partait en promenade,

tant que M. Pitancet, un beau matin, après huit jours

d’accoutumance, crut qu’il n’y avait plus de danger de

le voir repartir et le libéra de l’attache.

Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup

d’oeil Miraut avait bien vu que ceci était encore une

épreuve et qu’à la moindre velléité de fuite il serait

poursuivi et peut-être cerné et rattrapé.

Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à

son gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement,

s’éloigna aussi peu qu’il le voulut, revint au premier

appel lui lécher la main et continua deux jours cette

comédie.

Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux

heures environ après la promenade, comme Miraut,

simulant un besoin de pisser, demandait la porte, elle

lui fut ouverte sans façons.

Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de

la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de

méfiance, on l’épiait peut-être, il vint se coucher sur le

seuil et ferma les yeux.

Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l’ayant

aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la

chose à son mari, et lui affirmer :

– Maintenant, c’est bien le nôtre, et il ne pense plus

à Longeverne.

Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune,

reprenant tout droit le chemin de son village.

Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun

sentier ; il n’essaya point de se remémorer, pour le

reprendre à rebours, le trajet suivi par la voiture lors de

sa venue, non, il alla le nez au vent, sûr de son fait, sûr

de sa direction, tantôt au trot, tantôt au galop, jamais au

pas, guidé par son flair souverain.

Lisée n’avait pu dormir la nuit du jour où partit

Miraut. C’était un homme accablé : un de ses parents

serait mort qu’il n’en aurait pas été plus triste. C’est que

le chasseur, sans enfants et n’ayant point à se louer du

caractère de sa femme, perpétuelle ronchonneuse, avait

de tout temps reporté sur les bêtes, et particulièrement

sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute l’affection

dont il était capable. Miraut était pour lui comme un

dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de

raisons, d’abord pour la difficulté éprouvée à le faire

admettre au logis, puis pour ses qualités personnelles

extrêmement rares et précieuses, enfin pour la gloire

qu’il lui avait value, pour la réputation qu’il lui avait

faite et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le

chien lui avait vouée lui aussi.

Sans l’avoir dit, il comptait bien le revoir, il était

étonné qu’il ne se fût pas déjà évadé et se demandait,

avec une pointe de jalousie, si une bête tant aimée

pouvait vraiment l’oublier si vite.

La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait

dans les animaux quels qu’ils fussent que des sources

de revenu, ne pouvait comprendre cette affection, pas

plus qu’elle n’admettait la passion de la chasse,

divertissement coûteux, bon pour les désoeuvrés tout au

plus et les richards, puisqu’il ne rapporte rien, même

aux meilleurs fusils.

Tout chasseur était pour elle un homme taré, une

façon de pauvre d’esprit, puisqu’il entend mal ses

intérêts. Si elle eût su ce que c’était, elle eût dit avec

mépris que c’était une espèce de poète, de poète qui

s’ignore souvent (heureusement !) et goûte d’instinct et

puissamment et sans arrière-pensée d’image et de

facture verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre

et sauvage de la nature parmi les décors

perpétuellement changeants et toujours si frais et si

beaux des champs, des forêts et des eaux.

Lisée, certes, aurait été bien incapable d’exprimer

ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu’un beau

matin, avant le lever du soleil, il partait pour la forêt

dans l’espoir d’entendre chasser son chien, il n’eût pas

échangé sa place pour un trône.

Toute la semaine, il traîna languissant, désoeuvré,

d’une pièce à l’autre, de la remise à l’écurie, du jardin

au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à

quelque travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme,

triomphante, se moquait de lui et haussait les épaules,

en silence toutefois, car si d’aventure elle se fût

hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu

craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes

eussent pu se ressentir fortement.

Cette après-midi-là, plus triste et plus sombre que

jamais, le braconnier, devant sa maison, s’occupait à

scier quelques rondins qu’il avait récemment ramenés

de la coupe et qui encombraient un peu le bas de sa

levée de grange.

Courbé en deux, un pied sur le bois du chevalet, il

tirait et poussait lentement la scie, d’un air accablé,

lorsque, tout à coup, sans qu’il s’y attendît le moins du

monde, il sentit deux pattes brusquement s’appliquer

sur ses reins en même temps qu’un aboi de joie et de

tendresse, un aboi bien connu, retentissant, roucoulait à

ses oreilles.

Du coup, il en lâcha la scie et le morceau de bois, et

comme électrisé, avec la rapidité de l’éclair, il se

retourna.

Miraut était là qui le léchait, se tordait, se tortillait,

l’embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver,

sa peine de l’avoir quitté, son ennui là-bas, sa longue

attente, et lui aussi, fou de joie, s’était baissé et se

laissait embrasser et entourait son chien de ses bras, le

cajolant et ne trouvant à lui dire que ces mots d’enfant

ou de mère :

– C’est toi, Miraut, mon vieux Miraut ! Ah ! mon

bon chien, je savais bien que tu reviendrais ! C’est toi !

Chapitre VII



Cependant l’aboi de Miraut et son passage dans le

pays n’avaient pas été sans être remarqués. La Guélotte,

en train de sarcler le jardin qu’ils avaient en dehors du

village, dans les clos de la fin dessous, fut avisée de

l’événement par la Phémie qui accourut à elle, les bras

levés, comme pour annoncer un grand malheur. Cette

grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n’avait

plus rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis

fort longtemps, le chien avait renoncé à ce gibier

stupide ; mais ils n’étaient toujours point camarades et

elle avait conservé pour Miraut une haine farouche. La

Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce retour et de

la joie non dissimulée de Lisée.

Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité

du marché et redoutant la restitution des trois cents

francs, elle rentra à la maison afin de rappeler à son

mari que le chien n’était plus à lui et lui remettre en

mémoire les promesses qu’il avait faites à son

acquéreur.

Elle les trouva tous deux, l’homme et le chien, dans

la chambre du poêle, en train de se caresser et de se

tenir des discours réciproques qui devaient être

d’ailleurs parfaitement inutiles.

Miraut était heureux : il ignorait ce que c’est qu’un

marché ; du moment que Lisée le recevait bien, il

pouvait croire que l’ère de la séparation était révolue et

que c’en était fini du cauchemar du Val : l’arrivée de la

patronne jeta une ombre sur sa joie et lui fit se souvenir

qu’il avait toujours en elle une ennemie. Par politesse

toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu’il ne

gardait à personne rancune du méchant tour qu’on lui

avait joué, il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le

repoussa brutalement en disant :

– Qu’est-ce qu’elle revient faire ici, cette sale

charogne ?

Et s’adressant à son mari :

– Tu sais, ce n’est pas honnête ce que tu fais là. Tu

avais promis à M. Pitancet de ne pas le rattirer s’il

revenait et je me demande ce qu’il dirait s’il venait vous

trouver ici tous les deux, comme des idiots, à vous faire

des mamours. Tu as fait un marché avec cet homme, il

t’a payé largement ; si tu agis de telle sorte que le chien

se sauve toujours de sa maison, c’est comme si tu le

volais.

– Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux

pourtant pas... et puis, enfin, je ne suis pas allé le

chercher, il est là, ce chien, et je ne veux pas le tuer

puisqu’il n’est pas à moi. Il ne veut pas s’en aller tout

seul ; les premières fois on est toujours obligé de venir

les rechercher. D’ailleurs, si ce monsieur ne veut pas

qu’il se sauve, il n’a qu’à le soigner et à mieux le

garder.

– Tu vas lui écrire tout de suite qu’il revienne le

reprendre le plus tôt possible, exigea la patronne.

– Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet

pensera bien qu’il s’en est venu ici, et il viendra le

chercher sans qu’on ait à le prévenir.

– Eh bien ! si tu n’écris pas, c’est moi qui vais

écrire. S’il allait rechasser ici, ce serait peut-être nous

encore qui écoperions.

– Écris, si tu veux, concéda Lisée ; c’est trois sous

de foutus tout simplement.

Le soir même, une lettre à l’adresse de M. Pitancet

le prévenait de l’équipée de son chien, et le lendemain

après-midi il remontait la côte avec son cheval et sa

voiture.

Miraut avait écouté d’une oreille attentive la

discussion : le nom de l’homme du Val, prononcé à

plusieurs reprises, l’avait très inquiété ; pourtant,

comme la patronne n’avait pas trop crié, qu’elle n’avait

pas fait d’éclats, qu’elle ne l’avait ni chassé, ni battu, il

put croire qu’elle consentait à sa réintégration au foyer

et ne condamnait pas trop son retour.

Il eut, le soir, le plaisir de voir Philomen et Mirette

qui, ayant appris son retour, vinrent lui faire une petite

visite d’amitié et s’enquérir, chacun à sa façon, des

péripéties de son voyage et de son arrivée.

Les deux hommes ne purent s’entretenir seul à seul :

leur conversation se ressentait de cette gêne, car la

Guélotte, soupçonnant entre eux – qui sait ? – peut-être

un vague projet d’entente au sujet de Miraut, ne les

quitta point d’une semelle et accompagna même son

homme lorsqu’il reconduisit jusqu’au seuil le chasseur

qui allait se coucher.

Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à

voir que le chien ne l’avait point oublié et avait su, sans

s’égarer, franchir les vingt ou trente kilomètres qui

séparent la commune du Val du territoire de

Longeverne.

Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes

randonnées précédentes, des longues parties de jadis :

on évoqua la mémoire de Bellone et de Fanfare ; on

parla de la jambe de Pépé qui allait de mieux en mieux

et, sans qu’on en eût soufflé mot, à la seule idée de la

nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on

se sépara tout tristes.

Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute

d’un côté, Mique de l’autre, car Mitis, depuis quatre

jours, tenté par le soleil et s’ennuyant au village, avait

déserté la maison et vadrouillait, disait Lisée, à travers

champs où il faisait une chasse terrible aux nids de

cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux

chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d’avoir

retrouvé leur camarade. Ils s’étaient parlé brièvement.

La vieille Mique avait eu l’air d’interroger : Rron ?

Miraut avait répondu : Bou ! et toute une histoire tenait

dans ces syllabes lourdes de sens et profondément

nuancées. On s’était fait des gros dos et des frôlements,

on s’était donné des coups de pattes et des coups de

langue et l’on se trouvait heureux tout simplement.

Miraut se tranquillisait ; il passa une excellente nuit,

une matinée meilleure encore, espérant l’heure où Lisée

l’emmènerait faire un tour par le village ou dans les

champs.

Mais comme il s’étirait, du devant d’abord, du

derrière ensuite, pour indiquer qu’il s’ennuyait, le pas

terrible et qu’il ne connaissait que trop déjà, le pas de

M. Pitancet retentit sur le pavé de la cour et le fit

tressaillir d’étonnement et d’angoisse.

De saisissement, il n’aboya pas, mais comme pour

chercher un refuge, il se précipita vers Lisée. À ce

moment, la porte s’ouvrait et la voix du maître,

souhaitant le bonjour à la Guélotte, retentit.

– Mon pauvre Mimi ! s’apitoya le chasseur en

posant sa main sur le crâne de son ami.

L’homme entra et le chien, en le voyant, eut un

instinctif mouvement de recul. Pourtant, comme il était

impossible d’éviter la rencontre et que ce nouveau

maître n’avait jamais été méchant pour lui, il ne fuit

pas, s’approcha en rampant à son appel et, étendu à ses

pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui semblaient

dire :

– Je t’en prie, laisse-moi ici, ou reste avec nous : je

ne saurais m’accoutumer à habiter au Val.

M. Pitancet le caressa, lui reprocha doucement avec

de petits mots d’amitié sa fugue hypocrite, et, sans

rancune, lui offrit un petit bout de sucre. Miraut n’y

toucha point et le laissa tomber, mais, reconnaissant

tout de même de ce geste de générosité, il lécha les

doigts du bourreau et se coucha docilement, comme

résigné à son sort.

Miraut avait son idée.

Sans en avoir l’air, il guettait la porte et profita

d’une minute d’inattention pour gagner la cuisine ;

malheureusement pour lui, l’ouverture du dehors était

close et il ne put, agissant vite, avant qu’on ne le

remarquât, que gagner la remise et l’écurie où il se

disposa à se cacher habilement.

Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute

force régler la dépense de Miraut ; par politesse celui-ci

accepta de trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa

poche une chaîne d’acier pour attacher le chien.

Le croyant à la cuisine, il l’appela ; mais Miraut ne

vint point. Lisée, estimant qu’il obéirait mieux à sa

voix, l’appela à son tour, mais il ne parut pas

davantage.

– Il n’est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte : la

porte n’a pas été ouverte ; il est sans doute allé dormir à

la remise.

On s’en fut à la remise et l’on alla jeter un coup

d’oeil à l’écurie, mais pas plus à un endroit qu’à un

autre on aperçut de Miraut ; on l’appela, on cria son

nom : il ne répondit ni n’accourut.

– Sapristi, s’étonnait M. Pitancet, mais il est

pourtant quelque part, et si rien n’a été ouvert il ne peut

être que dans la maison.

Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne

faisait toujours pas retrouver le chien.

– Il est probablement monté à la grange, hasarda la

Guélotte.

La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous

les recoins accessibles : Miraut n’y était pas.

– Il ne peut être qu’à la remise ou à l’écurie, conclut

la Guélotte qui, prise d’un soupçon, regardait d’un oeil

sévère son mari. Tu n’aurais pas ouvert la porte en

allant à la cave, tout à l’heure ? demanda-t-elle.

– En fait de porte, je n’ai ouvert que celle de

l’armoire pour prendre la bouteille de goutte, répliqua

Lisée ; je n’ai pas quitté un seul instant M. Pitancet qui

n’a pas voulu que je descende.

– Enfin, ce chien n’est pas rentré sous terre, tout de

même. Il n’aurait pas eu l’idée de se cacher, émit ce

dernier.

Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que

Miraut était au contraire bien capable de cela et de toute

autre chose encore, par exemple d’avoir réussi à

prendre tout seul, et par des moyens de lui seul connus,

la clef des champs. Il rappela le carreau cassé de jadis,

et l’on refit sur sa demande une minutieuse inspection

des ouvertures qui n’amena rien de nouveau.

À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et

dans tous les coins et recoins l’écurie et la remise.

On commença par l’écurie : on visita les crèches

dessus et dessous, on retourna l’amas de paille entassée

dans un coin ; on regarda entre le mur et la cage à

lapins, sur la brouette, derrière les portes : nulle part on

ne trouva trace de son passage.

Dans la remise l’inspection se continua

minutieusement ; on bouscula toutes les caisses, on

chercha dans tous les recoins ; tout avait été

chambardé ; il ne restait plus qu’un endroit qui n’avait

pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien

y fût. C’était un amas hétéroclite de vieilles planches et

de vieux paniers, d’outils au rebut, de manches cassés,

de vieilles hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au

petit bonheur contre une vieille crèche, elle-même

pleine de débris très antiques et sans aucune valeur.

– C’est idiot de penser qu’il est là derrière ou là-

dessous, disait M. Pitancet. Qu’est-ce qu’il y foutrait et

comment aurait-il pu s’y fourrer ? Un chat aurait déjà

du mal à s’y frayer un passage.

Comme il n’y avait plus que cet endroit-là qui

n’avait pas été mis à nu, on continua tout de même de le

déblayer. Ce ne fut qu’à la dernière planche soulevée et

quand on désespérait qu’on découvrit bel et bien Miraut

qui s’était réfugié là-dessous. Comment ? au prix de

quels travaux ? Il avait dû se faufiler, s’allonger,

s’aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché

vaguement, plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il

n’essaya d’ailleurs point de feindre davantage et de

simuler le sommeil : il n’était pas si stupide ; mais il se

contenta de battre lentement son fouet et de contempler

de son regard profond et si triste le trio qui le déterrait

de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d’oeil

impressionnant comme un reproche muet, un coup

d’oeil qui semblait lui demander raison de cet abandon,

un coup d’oeil tel que l’autre n’y put tenir et, laissant la

Guélotte et M. Pitancet se débrouiller avec lui comme

ils l’entendraient, le coeur chaviré d’une douleur plus

vive encore qu’au premier jour, il alla par les rues du

village comme une âme en peine et s’en vint échouer

chez Philomen.

Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se

sentit seul, abandonné aux mains de ces deux êtres dont

l’un le détestait, dont l’autre lui imposait l’exil, Miraut

comprit qu’il n’avait pas de sursis à attendre ni de grâce

à espérer. Il se laissa passer la chaîne et conduire à la

voiture où, attaché de nouveau, il fut bientôt emporté au

galop du cheval qui filait derechef sur la route du Val.

Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des

roues, eut un geste d’accablement.

– C’est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne

peux pas m’y faire, je peux pas me raisonner, une si

bonne bête ! Bon Dieu, que les hommes sont lâches et

les femmes mauvaises !

– Quand Mirette fera des petits, je t’en élèverai un,

offrit Philomen qui ne savait que trouver pour consoler

un peu son ami.

– Merci, mon vieux, merci, non ! C’est Miraut, vois-

tu, qu’il me faut, je ne pourrais plus rien faire avec un

autre.

À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale

emportant Miraut qui sans doute le reconnut, car il

jappa en passant : peut-être un adieu, peut-être un

appel.

Le chasseur en fut tout retourné ; il avait interrogé

des gens et avait appris l’histoire des procès-verbaux et

la surprise de la vente.

En bon camarade, il se désolait de n’avoir pu

rencontrer Lisée, car il se doutait des terribles étamines

par lesquelles il avait dû passer avant de s’avouer

vaincu et de céder.

– Peut-être aurais-je pu l’aider ? se disait-il.

Pourquoi n’est-il pas venu me voir non plus ? Si

c’étaient des sous qui lui manquaient, il n’aurait eu qu’à

dire un mot ; j’ai toujours quelque part, dans un bas de

laine, un cent d’écus de réserve en cas de malheur, que

personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me tirer

d’un mauvais pas ou pour obliger un ami.

Et il enrageait en pensant qu’il n’était pas encore

tout à fait assez valide pour accomplir seul, aller et

retour, le voyage à pied de Longeverne ; mais il se

promit, dès qu’une voiture irait là-bas, de saisir

l’occasion par les cheveux, d’aller demander lui-même

des explications à son copain et lui offrir, s’il en était

encore temps, ses services.

Miraut, assurément très triste d’être remmené au

Val, n’était cependant pas aussi désespéré que le

premier jour, car il avait au coeur le secret espoir de

s’échapper encore et bientôt, surtout maintenant qu’il

savait la manière de s’y prendre, et de revenir de

nouveau à Longeverne.

Rien n’aurait su le distraire de ce projet ni personne

l’empêcher de le réaliser. Un chien qui s’est mis en tête

une idée n’en démord pas et Miraut était un vrai chien,

un fameux chien, un sacré chien, comme on disait. Il se

jura donc, chaque fois qu’il serait libre, de filer bon gré

mal gré, de lasser la patience de son acheteur, de lui

éreinter son cheval et de vaincre coûte que coûte

l’indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n’habiterait

qu’à Longeverne, cela seul était certain ; il y vivrait

comme il pourrait, mais il resterait là et rien ni personne

ne saurait l’en empêcher.

Ce fut pour cela qu’il n’opposa aucune résistance,

simula l’obéissance, rentra dans la maison du Val

comme s’il revenait chez lui, accepta toutes les caresses

et les rendit, mangea autant qu’on voulut, suivit

docilement en promenade M. Pitancet jusqu’au jour où,

bien convaincu de son accoutumance, le patron lui

retira la laisse et le laissa libre dans la maison.

Chapitre VIII



Trois fois de suite il s’échappa et, sans hésitations,

s’en vint revoir Lisée. Les trois fois son maître, s’étant

aperçu presque aussitôt de sa disparition, et aussi

patient et aussi entêté que lui, partit sans délai le

rechercher. Il arrivait à Longeverne deux heures après

le chien, et invariablement le retrouvait dans la cuisine

ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l’expérience du

premier jour et craignant les ruses de l’animal, il

l’enchaînait immédiatement pour le reconduire à

l’auberge où il avait remisé sa voiture. Après avoir

laissé son cheval le temps de souffler un peu, de se

reposer et de manger une avoine, lui-même se

restaurant légèrement, il remmenait Miraut qui avait à

peine eu le temps de voir le pays et, à deux reprises

consécutives, n’eut même pas la chance d’apercevoir

Lisée, absent du village ces jours-là.

À la troisième fugue il fut plus heureux ; mais,

craignant la Guélotte, il n’était pas venu japper sous les

fenêtres ; il s’était caché aux alentours, attendant pour

s’aventurer de voir son ami ou d’entendre son pas, afin

d’être bien sûr qu’il se trouvait à la maison et de ne pas

avoir visage de bois.

Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il

ne devait pas désespérer de vaincre un jour sa résistance

inexplicable. Après deux heures d’attente, sa patience

fut récompensée et ce fut Lisée en personne qui sortit

sur le pas de sa porte.

En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi

follement qu’il put son affection et la joie qu’il avait de

le retrouver enfin. Obéissant lui aussi à son coeur, sans

réfléchir le moins du monde, Lisée lui rendait ses

caresses et lui parlait avec amour lorsque M. Pitancet

apparut tout à coup dans le sentier du verger.

Il vit toute la scène et, avant même de souhaiter le

bonjour au chasseur, ne put, sans une certaine aigreur,

lui marquer l’ennui qu’il éprouvait à faire tant de

voyages consécutifs qui n’avaient pas de raison de finir.

– Vous m’aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-

t-il, en saisissant prudemment le chien par son collier et

en l’attachant de nouveau. Pourquoi le caressez-vous ?

S’il sent que vous êtes avec lui et qu’il sera bien reçu, il

reviendra toujours, il faut en finir une bonne fois. Là-

bas, il est bien et a tout ce qu il lui faut, il nous connaît,

il commence à s’attacher à la maison : promettez-moi

que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas, vous le

gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.

Vous comprenez bien que si je l’ai payé si cher, c’est

pour l’avoir à moi, non pas pour qu’il revienne ici et

que je fasse continuellement la navette entre les deux

patelins. S’il en était ainsi, j’aimerais mieux y renoncer

et que nous défassions le marché.

La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les

dernières paroles de l’acheteur. Une appréhension

terrible la gagna que M. Pitancet ne redemandât les

trois cents francs versés, et peut-être, mais très

légèrement, quoi qu’elle en eût dit, écornés pour le

paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le

dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette

charogne à la maison. Ce fut elle qui fit la réponse :

– Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu’il y a

de plus raison. C’est le vôtre et je vous l’aurais dit plus

tôt sans la crainte de vous blesser, mais il vaut mieux,

pour vous comme pour nous, que nous ne lui donnions

plus rien à manger et que nous ne le laissions plus

entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages et vos

bons traitements qu’il ne mérite pas, il reviendra

toujours.

– C’est donc entendu, conclut l’autre, et je compte

sur vous.

– Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez

être sûr et certain d’une chose, c’est que chaque fois

qu’il approchera de ma cuisine, c’est du balai que je lui

donnerai au lieu de soupe, oh ! sans lui faire de mal,

soyez tranquille, je sais bien à quels endroits on peut

taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en désignant

d’un geste de mépris son époux, c’est une vraie

andouille, ça n’a pas plus de nerfs qu’un lapin, mais

j’arriverai bien à lui faire entendre raison.

Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa

femme de fermer son bec et vivement, si elle ne voulait

point savoir ce que pesait son poing ; ensuite, ne

voulant pas passer aux yeux d’un étranger pour un

homme d’une sensibilité ridicule, malgré sa profonde

douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à

M. Pitancet qu’il n’aurait point à se plaindre de lui et

que le chien ne trouverait plus asile dans sa maison

d’où il le repousserait sans le battre.

M. Pitancet prit acte de cette déclaration ; il

remercia le chasseur, dit qu’il comptait sur sa parole,

sur son honnêteté et finalement remmena Miraut, lequel

commençait à s’habituer à ces petits voyages et, ferme

en ses desseins, se préparait d’ores et déjà à

recommencer à la première occasion.

Cette occasion ne tarda guère.

Pour le règlement d’une vieille et importante affaire,

M. Pitancet fut appelé pour quelques jours à s’absenter.

Il partit après avoir recommandé à sa femme de veiller

soigneusement à ne pas laisser s’échapper le chien, ce

qui n’empêcha nullement ce dernier de casser sa chaîne,

d’enfoncer un carreau et de revenir dare dare à

Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus

le revoir.

Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva.

Voyant son maître et ami, il n’hésita point à venir à lui

malgré la présence de l’ennemie.

– Revoilà encore cette sale viôce ! glapit-elle en le

reconnaissant. J’espère bien cette fois que tu vas le

recevoir de la belle façon, si tu n’es pas une poule

mouillée comme tu le prétends. Tu sais ce que tu as

promis à M. Pitancet.

Allez, ouste ! fous le camp ! continua-t-elle en

brandissant son râteau dans la direction de Miraut.

– Va-t’en ! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet

accueil ; va-t’en !

Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces

injonctions, puis ne voulant point croire que c’était

possible, il resta là sur place, le cou tendu, semblant

interroger encore et demander des précisions.

– Veux-tu bien foutre ton camp ! reprit la femme en

s’élançant sur lui, tandis que Lisée – c’était la première

fois – ne faisait rien, ne disait rien pour le défendre.

À quelque cinquante mètres de la maison, sur le

revers du coteau, Miraut se retira et s’assit sans mot

dire, regardant avec étonnement du côté du jardin,

espérant toujours qu’un mot de Lisée, mettant un terme

à cette comédie, le rappellerait enfin.

Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne

proféra pas une parole et rentra à la cuisine sans même

jeter un coup d’oeil de son côté.

Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder

autour de la maison et aboyer sous les fenêtres pour

qu’on lui ouvrît : ainsi agissait-il après les chasses et les

promenades lorsqu’il trouvait portes closes.

– Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le

laisser coucher dehors.

– Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux

pas qu’il remette les pattes ici ; ce n’est plus ton chien,

tu n’as pas le droit de le recevoir ou bien tu n’es qu’un

voleur.

C’était pourtant exact que le véritable maître de

Miraut, celui qui l’avait payé de ses deniers ou plutôt de

ses billets bleus, lui avait interdit de l’accueillir

désormais et qu’il avait promis de le repousser : il

baissa la tête et s’alla coucher.

Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui

aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa

ses appels que pour faire un tour par le village et

chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin,

quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva couché

sur la levée de grange.

Elle se hâta de l’expulser en lui jetant des pierres, et

le chien, s’éloignant à regret, revint se poster au milieu

du coteau à la même place que la veille, attendant

Lisée, espérant toujours et quand même être recueilli.

Dès que le chasseur sortait, il se redressait,

tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le

cou tendu, attendant qu’il regardât de son côté pour

multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout

son coeur et toute son âme :

– Voyons, puis-je aller près de toi ?

Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait pas

mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à

la cuisine où l’accueillaient les sourires et les

haussements d’épaule méprisants de sa femme.

Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison,

aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant

la nuit par le village. Il s’acharnait, il espérait envers et

malgré tout espoir, et Lisée, lui aussi, vécut trois jours

d’angoisses et de souffrances atroces, répondant à peine

aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien,

louaient sa fidélité et s’extasiaient sur un attachement si

tenace et si singulier à leurs yeux.

M. Pitancet, absent du Val, n’était pas venu chercher

son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail,

eût écrit dès le second jour. Elle s’inquiéta un peu au

début de ne pas le voir accourir aussitôt, puis, sa nature

égoïste reprenant le dessus, elle se dit :

– Après tout, qu’il crève de faim ou qu’il lui arrive

malheur, je m’en moque, ce n’est plus le nôtre.

Cependant, Miraut ne mangeant guère que de

vagues rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à

grand’peine au hasard de ses recherches nocturnes par

les fumiers et les ordures, rongé par un souci tenace,

dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il

était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de

sphinx miteux, car tant que la maison n’était pas

fermée, que les lumières n’étaient pas éteintes, il

attendait, espérant encore que son maître l’appellerait et

le reprendrait. Son poil qu’il ne lustrait plus se hérissait,

se collait, devenait sale ; il était crotté, boueux,

minable, avait un air harassé, se levait à peine

craintivement lorsque quelqu’un passait à proximité,

fuyait les gosses qu’il connaissait, regardait tout le

monde avec méfiance et marchait comme rattroupé,

l’échine à demi cintrée, ainsi qu’un infirme ou un petit

vieux.

Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce

M. Pitancet n’était au fond qu’une brute et une salle

rosse puisqu’il avait le courage ou la lâcheté de laisser

ainsi une pauvre bête si longtemps à l’abandon.

– D’ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si

maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet.

Chez nous, c’était facile, mais au milieu du communal,

ce sera une autre paire de manches. Si, après cette

saleté-là, le monsieur compte sur moi pour la chose, il

peut se fouiller. Il s’arrangera avec la vieille puisqu’ils

ont voulu manigancer l’affaire ensemble et je n’ai pas

peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le

chien n’en reste pas moins un fameux trotteur.

– Pauvre bête ! si ce n’est pas malheureux ! Ah ! je

n’aurais jamais dû le vendre, ajoutait-il.

Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut,

efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et

s’approcha, résolu à faire une tentative encore et une

suprême démarche.

Un combat affreux se livra en l’homme. Que faire ?

Le nourrir, le laisser revenir ? Quelles scènes nouvelles

à la maison ! Ce serait intenable ! Et l’autre, la brute du

Val, pensait-il, avait sa promesse.

D’autre part, il sentit que si le chien venait jusqu’à

lui, le caressait seulement, il n’aurait plus le courage de

le renvoyer et, la mort dans l’âme, de loin, sans oser

regarder, il fit un geste qui lui interdisait d’approcher

davantage.

Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et

s’arrêta. Un immense désespoir de bête, un désespoir

que les humains ne peuvent pas comprendre ni

concevoir parce qu’ils ont toujours, eux, pour atténuer

les leurs, des raisons que les chiens n’ont pas, le gonfla

comme une voile sous l’orage. Il s’assit sur son derrière

et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les

jambes flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin

de la rue, derrière les maisons.

Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir

comprendre encore ni se résigner, il resta là, stupide, à

mi-chemin. Et il vit Lisée revenir et il se redressa de

nouveau, secoué d’un frisson, ému d’une espérance.

Le chasseur se redemandait ce qu’il ferait. La lutte

en lui n’était pas finie. Peut-être allait-il céder à son

coeur, à son sentiment, à son désir ; mais la Guélotte

parut.

– Encore cette sale carne ! hurla-t-elle, en ramassant

des cailloux.

Et l’homme laissa faire.

Miraut comprit que tout était fini, qu’il n’avait plus

rien à attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout

point retourner au Val où il retrouverait pourtant la

niche et la pâtée, ne voulant point déserter ce village

qu’il connaissait, ces forêts qu’il aimait, ne pouvant se

plier à d’autres habitudes, se faire à d’autres usages, il

s’en alla sombre, triste, honteux, la queue basse et l’oeil

sanglant jusqu’à la corne du petit bois de la Côte où il

s’arrêta.

Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur

ses quatre pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement,

à hurler au perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort,

ainsi qu’il avait fait autrefois aux heures tragiques de sa

vie, comme jadis à Bémont lorsque l’avait recueilli

Narcisse, comme naguère à Longeverne le soir où

Clovis Baromé s’était tué.

Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres

chiens y répondirent, et tout le monde s’en émut, et

c’était vraiment lugubre et désespéré.

Chapitre IX



En entendant les cris et les lamentations de son

chien, Lisée de rage serra les poings, puis pâlit et, entre

les dents, mâchonna un juron furieux ; toutefois, sous le

regard haineux, sombre et féroce de sa femme, il se

contint, plia quand même et se tut. Mais incapable

d’écouter ainsi les manifestations de cette immense

douleur dont il se sentait responsable, et navré à la

pensée qu’une bête qu’il aimait tant allait crever

misérablement de son attachement pour lui, lié par de

terribles promesses, lié par la pénurie d’écus, il ne put

tenir plus longtemps chez lui et, sans mot dire, fila à

l’auberge noyer son chagrin dans l’alcool et le vin.

– Apporte-moi une chopine ! commanda-t-il à

Fricot, en entrant dans la salle de débit.

– N’est-ce pas ton Miraut qui hurle comme ça ?

répliqua l’aubergiste. Vrai, son patron devrait bien

venir le rechercher. On n’a pas idée de laisser ainsi

souffrir des bêtes.

– Apporte-moi à boire ! réitéra Lisée qui ne voulait

pas alimenter une conversation au cours de laquelle

eussent éclaté sa colère, sa rage et sa douleur.

Lorsqu’un paysan tel que Lisée commence par

demander une simple chopine, on peut être certain qu’il

ne s’en tiendra pas là. Une chopine, c’est juste bon pour

se mettre en train ; un gosier de buveur réclame plus

que ça : les bistros campagnards ne l’ignorent point.

Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux

ou trois litres, c’est qu’ils n’ont pas l’intention d’aller

plus loin, qu’ils ont jaugé leur soif et ont déterminé ce

qu’il faut pour l’apaiser.

Aussi, une demi-heure après, Lisée, plus sombre et

plus désespéré que jamais, avait liquidé trois chopines ;

au bout d’une heure, il en avait avalé six, et pourtant le

chagrin dominait tout, l’ivresse consolatrice ne voulait

pas venir et il souffrait comme un damné.

Tout à coup, la porte s’ouvrit et deux hommes

entrèrent. Il ne s’en émut pas, ne bougea pas, ne tourna

même pas la tête, absorbé qu’il était par ses pensées.

– Eh bien ! interpella l’un des arrivants, on ne dit

même plus bonjour aux amis ?

Lisée, dévisageant ses interlocuteurs, reconnut le

gros et Pépé, son cher et fidèle Pépé, enfin valide, et

son coeur, il ne sut pourquoi, s’emplit d’un espoir

immense, tel le naufragé perdu en mer, qui aperçoit de

son radeau les feux du bâtiment sauveteur.

– Mes pauvres vieux, c’est vous ? s’exclama-t-il.

– Oui, c’est nous, c’est moi, je fais ma première

grande sortie aujourd’hui, déclara Pépé. Ah ! il y a

pourtant longtemps, plus d’un mois que je désirais venir

et que j’aurais voulu tout apprendre de ta bouche, mais

cette sacrée guibolle m’immobilisait là-bas.

Aujourd’hui le gros est venu me voir et je me suis dit

qu’avec lui j’arriverais sûrement jusqu’ici et que si je

me sentais trop fatigué pour le retour, Philomen me

reconduirait avec sa voiture. Nous venons de passer

chez lui : c’est lui qui nous a dit que tu ne devais pas

être à la maison, mais ici, et nous sommes venus

directement te retrouver.

– Mes pauvres vieux ! mes pauvres vieux !

balbutiait Lisée : vous l’avez entendu ?

– Oui, et il continue. Mais pourquoi l’as-tu vendu

aussi, pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?

– Il n’y avait plus le sou à la maison ; la vieille a

tant gueulé qu’on allait être obligé de vendre une vache,

que ce serait la misère, que ça continuerait, que ceci,

que cela, et j’ai cédé ; mais, mes vieux, si c’était à

refaire...

– Si tu m’avais seulement envoyé un mot !

Pourquoi, bon Dieu ! n’être pas venu me voir ?

– J’ai été pris à l’improviste. Je ne me doutais pas

que cet imbécile du Val monterait comme ça sans

prévenir. Mais il nous est tombé dessus, a offert trois

cents francs ; la femme m’a dit que j’étais un idiot, elle

a entamé les lamentations et j’ai laissé faire. Je suis un

lâche ! Écoutez cette bête et dites-moi si elle ne vaut

pas mieux que Lisée qui a osé la vendre.

– L’autre ne vient pas la rechercher ?

– Non. Ah ! c’est fini. Il va crever, mon Miraut, mon

pauvre vieux Miraut !

– Si tu nous avais dit que ce n’était qu’une question

d’écus, j’en ai toujours une petite réserve, et, bon Dieu !

si tu en as besoin aujourd’hui, je ne me suis pas amené

sans ça !

– C’est trop tard, j’ai promis de ne pas le ramasser.

– Tu n’as pas juré de le laisser crever. Rembourse-

lui le prix de son chien. Tiens, voilà cent francs. Si tu

n’en as pas assez et si tu en as besoin encore, tu n’as

qu’à dire, nous ne sommes pas des loups, cré nom de

nom ! et pour le remboursement, ne t’inquiète pas : je

ne te demande pas de billet ; tu me les rendras quand tu

pourras.

– C’est plus qu’il ne m’en faut avec ce qui reste,

affirma Lisée. Ah ! tu as raison ! C’est ça ! Merci, mon

vieux. Merci !

– Pour ce qui est de ta femme..., commença le gros.

– Ma femme, nom de Dieu ! tu vas voir.

– En attendant, coupa Pépé, tu vas écrire sans retard

à ton particulier du Val qui n’est qu’un salaud, soit dit

entre nous.

Et séance tenante, Lisée tenant la plume, les trois

amis, de concert, rédigèrent à M. Pitancet une lettre qui

n’était pas dans un sac.

Là-dessus, les traits durcis, le front barré d’un pli

têtu, les yeux flamboyants, Lisée se leva, décidant :

– Vous allez aller prendre Philomen et venir me

retrouver à la maison ; je vais pendant ce temps

arranger moi-même mes affaires.

– Bon ! Entendu ! acquiescèrent les deux autres.

Et, marchant à grands pas, Lisée arriva chez lui,

ouvrit brusquement la porte, traversa les pièces, allant

au mur où était appendue sa corne de chasse qu’il

décrocha vivement de son clou.

– Où vas-tu ? interpella sa femme, soupçonneuse, en

le voyant repasser, l’instrument d’appel à la main.

– Ça ne te regarde pas !

– Ça ne me regarde pas, grand voyou, grand

soulaud ! Essaie de la rappeler, cette rosse, et tu vas

voir ! Ce n’est pas la tienne et elle peut bien crever. Tu

es payé et je te défends bien...

– Si je suis payé, tu ne l’es pas encore, tu vas fermer

ton bec et vivement ! continua Lisée.

– Je ne veux pas que tu passes, s’époumona-t-elle,

rouge de colère, se campant devant son mari et lui

barrant le passage.

– Ah ! tu ne veux pas ! ah, tu ne veux pas ! sacré

chameau ! Eh bien ! je vais te faire un peu voir et

comprendre qui est-ce qui est le maître ici.

Et d’un violent coup de poing, appuyé d’une

bourrade puissante, il l’écarta.

– Grande brute, assassin, voleur de chien ! râla-t-elle

en se précipitant, griffes dardées sur lui.

– Ah ! tu n’as pas compris encore et tu ne veux pas

te taire, non ! Ce n’est pas assez de nous avoir fait

souffrir comme des damnés, moi et cette brave bête, de

le faire crever, lui, et de me faire blanchir en trente

jours plus que je ne l’avais fait en dix ans ; ce n’est pas

assez, il faut que tu sois la maîtresse ici, et que je plie

comme un gosse et que j’obéisse comme un roquet ! Eh

bien ! nous allons voir.

Et saisissant sa femme par le bras, il lui lança à toute

volée une calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-

même et lui démolit le chignon. Elle voulut riposter,

furieuse, mais lui, monté autant que le jour où il châtia

l’empoisonneur de Finaud, saturé de vieilles rancoeurs,

farci de vieilles haines, redoubla de gifles et de coups

de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,

abattant le bras comme un fléau, lançant les jambes

comme des bielles, criant, s’excitant, hurlant, tonnant,

prouvant enfin qu’il était le maître et que ce qu’il

voulait, nom de Dieu ! il le voulait.

– Dis voir encore un mot ! menaça-t-il après cinq

minutes d’une telle danse.

– Oui, oui, grande fripouille, assassin, lâche !

continua-t-elle ; mais ce disant, elle se sauvait au poêle,

montait à la chambre haute, se barricadant en jurant que

cette fois c’était bien fini et qu’elle s’en irait, oui, elle

s’en irait...

– Attends seulement un petit peu, menaça Lisée, je

vais te faire ton paquet !

Et il sortit, la corne à la main.

À peine arrivé sur le seuil, il emboucha l’instrument

et rappela un long coup son chien qui, entendant ce son

familier, s’arrêta net dans son hurlement.

Un nouvel appel pressant succéda au premier en

même temps que la voix de Lisée criait presque

aussitôt :

– Viens, Miraut ! viens, mon petit ! viens vite !

Ahuri, mais plein de joie et d’espoir, Miraut sortit

du bois et apparut à deux ou trois cents pas de là,

hésitant encore après tant d’événements

incompréhensibles, regardant de tous ses yeux,

demandant si c’était bien vrai, et si cela ne cachait point

encore une embûche.

– Viens, Miraut ! répéta Lisée en frappant son genou

de la main, geste qui lui était familier pour appeler son

compagnon de chasse.

Miraut ne pouvait plus douter.

Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et

jappotant, et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de

Lisée et s’y roula, lui lécha les souliers, les genoux, les

mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui

parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et

battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout

son bonheur.

Et pour compléter cette joie, pour affirmer cette

reprise, pour sceller cette réconciliation, voici que

Philomen et Pépé et le gros apparurent encore, devisant

joyeusement dans le sentier du clos.

Pépé avait mis leur ami dans le secret, lui avait

annoncé la volonté de Lisée de garder le chien et d’en

rembourser le prix au richard du Val qui ne reparaissait

pas. Tout à l’heure, ils lui avaient écrit une lettre tapée

où, entre autres choses plus ou moins dures, Lisée disait

que Miraut était à bout, prêt à crever, qu’il serait lâche

et criminel de laisser mourir une si bonne bête, que le

chien et lui ne pouvaient se passer l’un de l’autre, que

c’était folie de croire que Miraut pourrait s’habituer à

un autre maître, que l’expérience des derniers jours le

prouvait mieux que n’importe quoi et que, dans le

courant de la semaine, lui, Lisée, irait reporter à

M. Pitancet les trois cents francs que ce dernier lui avait

remis comme prix de Miraut.

Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit

fête à eux aussi, mais il revint de nouveau à son maître.

– Pauvre vieux ! il crève de faim ! Dire que j’ai pu

le laisser jeûner si longtemps : viens manger, mon petit.

Asseyez-vous un instant, vous autres, demanda-t-il à

ses amis.

Et il prépara immédiatement au chien qui le suivait

comme son ombre, ne le quittait pas d’une semelle, ne

cessait de lui japper, de lui miauler des mots d’amitié,

une bonne, plantureuse et réconfortante gamelle de

soupe.

Miraut était tellement content que, malgré sa misère,

il y toucha à peine d’abord, trempant le nez, avalant une

goulée, puis regardant de nouveau son maître comme

s’il eût craint encore qu’il ne l’abandonnât.

– N’aie pas peur, mon beau, n’aie pas peur !

rassurait Lisée. C’est fini maintenant, nous ne nous

quitterons plus.

Et pour qu’il arrivât à manger sa pâtée, il dut

délaisser quelques instants ses amis et rester à côté de

lui à lui parler et à le caresser, à lui faire des discours et

des protestations, jusqu’à ce qu’il eût fini.

Les trois témoins étaient très émus.

– Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lisée, nous

allons boire une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un

jour comme aujourd’hui on ne buvait pas au moins un

bon coup.

– Ce n’est pas de sitôt qu’il repartira maintenant

chasser tout seul, annonça Pépé en désignant Miraut.

Cette aventure-là, mon ami, aura eu du moins

l’avantage de l’assagir et de le corriger de ce défaut qui

n’en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu

verras, prédit-il, que maintenant il ne te lâchera plus :

après une pareille secousse, tu pourras aller avec lui

n’importe où, à la foire ou ailleurs, il ne risquera pas de

se perdre.

On entra au poêle et Lisée, après avoir prié ses amis

de s’asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux,

des verres et une assiette de gruyère ; ensuite il

descendit à la cave, toujours suivi du chien, et en

remonta d’abord deux bouteilles poussiéreuses.

– Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.

Ils ne se firent point prier, et l’on causa de tout ce

qui les intéressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur

la cuisse de Lisée, le mufle humide, les yeux

langoureux, écoutait gravement ses amis deviser et

mangeait de temps à autre des bouts de pain et des

couennes de fromage.

On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui

nouaient bien, de la moisson qui s’annonçait belle ; on

parla du gibier qui pullulait dans le pays, des

compagnies de perdreaux qu’on connaissait, des nids de

gelinottes qu’on savait et des lièvres surtout, des lièvres

que tout le monde voyait.

– C’en est tout « roussot », affirmait Philomen, et ce

n’est pas malin à comprendre : on en a tué si peu

l’année dernière. Il n’y a guère que Lisée qui ait fait à

peu près une chasse convenable, mais toi, Pépé, avec ta

quille en morceaux, tu n’as rien pu faire et le gros non

plus, et moi, ça me faisait saigner le coeur d’aller à la

chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait penser à

ma pauvre Bellone.

– Cet automne nous ferons tous ensemble

l’ouverture, proposa Pépé ; le gros viendra coucher la

veille et on la fera sur Velrans. C’est moi qui ai amodié

la chasse communale, et comme je suis le seul fusil, il y

a encore plus de gibier là-bas que sur Longeverne et sur

Rocfontaine.

– Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment

a-t-elle pris la chose ?

– Comment elle l’a prise ? Eh bien, mon vieux, elle

a pris tout simplement quelque chose pour son grade !

Ne voulait-elle pas m’empêcher encore de rappeler

Miraut ? Une sacrée grande charogne qui a toujours

voulu me mener par le bout du nez, dont je n’ai jamais

pu rien obtenir par la douceur et la bonne volonté ; non,

je n’ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose

sans recevoir des observations ou subir des reproches.

C’en est assez. Je lui ai fichu une danse dont elle se

rappellera, je l’espère, et tu sais, je suis prêt à

recommencer à toute occasion, fermement décidé à ne

pas me laisser marcher dessus, et la première fois, oui,

la première fois qu’elle nous embêtera, moi ou Miraut,

gare la trique et les coups de chaussons !

– Où est-elle ? s’inquiétèrent les amis.

– Que sais-je ? à la chambre haute, probablement, en

train de ruminer je ne sais quoi. Elle m’a menacé de

foutre le camp ! Qu’elle s’en aille bien au diable, si elle

veut ! Mais je suis bien tranquille de ce côté, et il n’y a

pas de danger qu’elle me débarrasse de sa sale gueule.

– Il vaut mieux tâcher de s’arranger, émit Philomen.

Je dirai ce soir à ma femme de venir la voir, de la

raisonner, de lui faire comprendre...

– Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lisée, si

elle peut lui faire admettre ce qu’elle ne veut pas saisir,

cette sacrée sale bête de mule, je veux bien qu’on me

coupe... tout ce qu’on voudra et te payer les prunes à

Noël.

– Tout arrive pourtant par se tasser à la longue et par

s’arranger, philosopha Pépé.

Le garde, les gendarmes, le père Martet qui est un

brave homme finiront par oublier, s’ils ne l’ont pas déjà

fait ; une préoccupation chasse l’autre, d’autant que, je

te le répète, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se

faire dresser contravention pour courir les lièvres sans

toi.

– Il suffit qu’il marche toujours bien quand nous

serons tous ensemble, ajouta le gros pour dire quelque

chose lui aussi.

– En tout cas, gronda Lisée, parlant très haut de

façon que sa femme elle-même pût entendre ; en tout

cas, reprit-il, la main posée sur la tête de son cher ami et

compaing de chasse retrouvé, comme que je sois

pauvre, n’aurais-je plus qu’une croûte à partager avec

lui, advienne ce qu’il voudra, tant que je serai ici et

vivant, mon chien y restera avec moi, et merde pour

ceux qui ne seront pas contents !

Cet ouvrage est le 317ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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